‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 5 sur 48 · Psalm. XXXIV, S · texte numérisé non relu

Psalm. XXXIV, S

Celui qui a dit de lui-même : Votre salut, c'est moi.

Mais plutôt que de le regarder, on cherche partout un sauveur, excepté dans le ciel. On improvise les chefs et les armées; on demande des miracles de stratégie à ceux qui ont été jusqu'ici les plus étrangers à l'art militaire ; l'étranger lui-même est appelé un sauveur, et quel étranger, grand Dieu ! Son nom répugne à mes lèvres, et son commandement à nos vrais soldats. C'est l'ennemi du pape et des prêtres, ce ne saurait être le sauveur de la France. Quelle folie d'attendre de lui lejnoindre secours ! N'est-ce pas renoncer au secours de Dieu et l'éloigner de nous à tout jamais? Cependant Dieu seul a dit, Dieu seul peut dire de lui-même : Votre salut, c'est moi.

Sauvez-nous, ô mon Dieu, car nous périssons. Grâce ! pitié ! pardon pour tant d'oublis I Grâce I pitié! pardon pour tant de folles impiétés! Votre main est sur nous ; elle pèse, elle s'allonge sur notre tête, elle nous courbe et nous anéantit dans l'humiliation. Vous voilà. Seigneur, avec toute votre justice devant la France anéantie comme la pécheresse de l'Évangile. Pauvre France ! plus accusée que ne le fut la femme adultère ! plus convaincue et plus humiliée par les nations voisines que ne le furent les phar-isiens dispersés par le regard de Jésus ! Ah ! mon Sauveur et mon Dieu, chassez, dispersez, confondez aujourd'hui ces pharisiens qui nous accusent.

Laissez la France seule avec vous, rendez-la à ellemême, mettez son immense misère en face de votre immense miséricorde ; délivrez-nous, Seigneur, délivrez-nous, et j'en jure par votre bonté, nous mériterons d'entendre cette consolante parole : Allez, ne péchez plus.

Funiamentum nVvid nt^mo potest ponere prœter id quod positum est, quod est Christns Jnswi.

Personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé ; ce fondement, c'est Jésus-Gtirist. (/. Cor., m, 11.)

Dieu, qui est le principe et la fin de toutes choses, ne permet pas plus aux sociétés qu'aux individus de l'oublier, et encore moins de lui déclarer la guerre. Quand on l'exile, le vide qu'il fait en se retirant ne peut être comblé que par des ruines; quand on se lève contre lui, les fléaux, ministres de sa vengeance, se déchaînent de toutes parts, et l'homme, impuissaut à les combattre, est forcé de trembler sous le juge redoutable en qui il n'a pas voulu reconnaître un père miséricordieux. Mais il y a des nations dont l'infidélité est plus criante et dont le châtiment est plus terrible. Dieu les avait prédestinées et bénies, Dieu leur avait donné une mission ; une fois que cette bénédiction est négligée et ce rôle méconnu, Dieu les frappe avec plus de rigueur pour les ramener d'un

mouvement plus rapide et plus vif dans les voies de sa justice et de leurs immortelles destinées.

Telle est aujourd'hui la France entre toutes les nations de l'univers. Vaincue et humiliée, elle respire à peine au bout de la plus affreuse secousse qu'elle ait ressentie depuis quatre siècles; elle regarde, elle cherche , elle se demande comment elle pourra reprendre son assiette tranquille et sa place légitime. Les politiques dissertent sur nos maux, sur nos plaies, sur nos remèdes, avec plus de facilité que de profondeur. Les uns s'alarment plus que jamais, les autres s'abandonnent aux moindres espérances aA^ec une incroyable naïveté, chacun parle de notre ruine sans en déterminer la cause et de notre salut sans en comprendre les conditions; enfin presque tout le monde oublie qu'il y a pour la France une vocation, que nous l'avons oubliée et qu'il faut la remettre à l'étude pour la comprendre et la suivre.

0 Vierge immaculée, vous êtes, après Dieu, notre unique espérance. Jetez un regard de pitié sur cette terre que nous appelons votre royaume, et les ténèbres qui la couvrent seront dissipées. J'entreprends de faire voir, sous les ruines mêlées à ces ténèbres affreuses, quel est le vrai et solide fondement de la nation française. Ce fondement méconnu, c'est la foi catholique, c'est Jésus-Christ. Écoutez donc sur ce sujet la leçon de l'histoire et de la raison. Cliest par

Jésus-Christ que la France s'est établie ; c'est loin de Jésus-Christ que la France s'est perdue ; c'est en revenant à Jésus-Christ que la France restaurera sa grandeur et sa gloire : Fundamentum aliud riemo potest yonere prœter id quod positum est, quod est Christus Jésus.

I. Il y a quatorze siècles, au lendemain de la chute de l'empire d'Occident, presque à la veille du jour où l'empire d'Orient allait se relâcher dans la foi et préluder par l'orgueil à l'apostasie. Dieu, cherchant parmi les peuples nouveaux un bras toujours prêt à défendre son Église, arrêta ses regards sur le chef encore païen d'un petit royaume resserré jusque-là entre la Seine, l'Escaut et la Meuse. Ce barbare était venu ce jour-là disputer aux Allemands les bords du Rhin, avec le pressentiment de ses hautes destinées et l'ambition de régner dans l'ancienne Gaule partout où avaient régné les aigles romaines. Ses troupes allaient céder. Il se souvint que son épouse adorait Jésus-Christ, demanda la victoire à ce Dieu élranger, l'obtint, et lui en fit hommage en recevant le baptême. Ce chef, c'était Clovis, cette victoire fut celle de Tolbiac, ce baptême fut celui de toute une' nation, cette nation c'est notre France.

A peine assis sur la pierre sacrée de la foi, l'hérésie tente de nous en arracher, et il faut lutter avec

Ariiis, c'est-à-dire avec l'hérésie mêlée de yiolence et d'intrigues. Jamais errem' n'avait paru plus triomphante. Arius charmait l'esprit subtil des Grecs, la haute raison des Romains s'en défendait à peine, les barbares mal instruits l'accueillaient sans défiance, le monde s'étonnait de devenir arien. Les Gaules allaient avoir le sort commun, car les Burgundes à l'est et les Visigoths au sud s'étaient faits les apôtres armés de l'hérésie. Voilà donc la vérité à l'abandon. Non, il reste les Francs, et les Francs ne seront pas ingrats. Clovis fait bénir ses armes au tombeau de saint Martin , et l'hérésie est battue à Vouillé comme le paganisme l'avait été à Tolbiac. Clovis triomphe partout avec Jésus-Christ, la vocation de la nation franque se révèle chaque jour, et ses destinées s'agrandissent en même temps que sa foi s'éclaire. Appelez-la maintenant du titre de fille aînée de l'Église, donnez à ses rois le nom de très-chrétiens, écoutez comment saint Grégoire le Grand déclare la couronne de France aussi élevée au-dessus des autres couronnes que la condition royale l'est au-dessus des conditions particulières: tous ces témoignages attestent assez haut que notre mission est connue dans le monde et que la France tient le premier rang dans l'héritage du Fils de Dieu.

Les musulmans succèdent aux ariens, mais le sort des combats ne change pas. La victoire demeure

30 LE PÉCHK DK LA FRANCE.

fidèle à nos pères, parce que nos pères demeureront fidèles à Jésus-Christ. L'Asie, l'Afrique, TEurope, ruissellent partout du sang chrétien ; la Sicile et l'Espagne sont mises sous le joug; l'Italie est insultée sur toutes ses côtes ; les Pyrénées sont franchies, et le torrent de la corruption et de Terreur, remontant les grands fleuves du midi au nord, coule avec la Saône jusque dans la haute Bourgogne, avec la Garonne jusqu'au fond de l'Aquitaine; Bordeaux succombe, Tours est menacé. C'en est donc fait des anciennes Gaules et de la chrétienté tout entière. Non encore une fois, les Francs sont là et Charles Martel avec les Francs. Charles Martel arrête les musulmans entre Tours et Poitiers et les refoule au delà des monts. C'est assez pour sa gloire, ce n'est pas assez pour celle de son peuple. Les siècles suivants ne font qu'agrandir le rôle de la France. S'il fautporter la guerre à Mahomet jusque dans les lieux saints, souillés par sa présence, qui prêchera les croisades avec tout l'ascendant de l'éloquence et de la sainteté? Un pape français. Sylvestre II ; un pèlerin français, Pierre FErmite; un apôtre français, la gloire de sa nation et de toute l'Église, saint Bernard. Qui illustrera les croisades à force de courage, d'abnégation et de gloire? Toujours des Français, toujours des héros. Godefroi de Bouillon les inaugure, saint Louis les termine, et les grands coups d'épée

qui les signalent, pendant deux siècles, à Jérusalem, à Antioche, à Tibériade, à la Massoure, attestent sur tous les champs de bataille le cœur, la main, la foi de la nation française.

La vaillance et la foi ! Non, vous ne séparerez pas ces deux mots d'un bout à l'autre de notre histoire. Ils se complètent l'un par l'autre, ils donnent comme le secret de notre caractère national, de nos mœurs, de nos institutions, de nos lois, de tout notre passé ; ils expliquent toutes nos grandes œuvres, les missions, les conquêtes, les fondations de notre zèle et de notre charité. La vaillance et la foi I c'est tout notre génie, c'est la France dans tous les temps, mais surtout dans ces temps difficiles où il faut qu'elle s'élève audessus d'elle-même et qu'elle devienne héroïque. Geneviève, Clotilde, Jeanne Hachette, Jeanne d'Arc, l'ont personnifiée aussi bien que Clovis, Charlemagne, saint Louis, Bayard et Duguesclin. Tout sexe, tout âge, toute condition est propre à la représenter, à la sauver, à l'agrandir, tant qu'elle demeure la nation sainte, la race choisie, la fille ainée de l'Église.

La France, sauvée par Jeanne d'Arc dans le xv« siècle, sauva la foi dans le siècle suivant. Quel péril! quel service ! quelle gloire I L'Allemagne avait rompu la première le lien sacré de l'unité; la Suède et le Danemark s'étaient donnés tout entiers à la réforme; la Suisse lui avait livré ses grandes villes, et il n'y

se LE PÉCHÉ DE LA FRANCE.

restait guère pour la vérité religieuse d'autre asile que le berceau modeste de la liberté politique ; l'Angleterre, plus infidèle encore, n'avait plus pour la religion proscrite que des menaces, des prisons et des échafauds. Dans cette défection universelle, que fera la nation française au centre de l'Europe ? Elle est plus battue et plus ébranlée par les vents de l'erreur que ses côtes ne le sont par les tempêtes des deux mers qui l'enveloppent. Eh bien I malgré ces secousses qui se communiquent d'un peuple à l'autre, malgré le fatal exemple donné dans quelques provinces, malgré la révolte d'une partie de la magistrature et de la noblesse, malgré les plaies et les scandales étalés dans le sanctuaire, la France demeura le soldat du Christ et de l'Église, et, refusant de se séparer de la pierre angulaire et fondamentale, elle imposa à Henri IV l'obligation d'être catholique pour mériter l'honneur d'être roi. Ce roi ne reçut les serments de ses sujets qu'après avoir lui-même prêté serment au Dieu de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis.

Ce n'est pas assez pour la vocation de la nation française qu'elle demeure attachée à la pierre angulaire et fondamentale. Dieu lui a fait plus d'honneur encore. Il veut qu'elle aille avec Pépin fonder à Rome la domination temporelle des papes, qu'elle l'agrandisse avec Charlemagne, qu'elle la garde et qu'elle

la soutienne par ses soldats, par ses aumônes^ par l'épée de ses rois et la plume de ses écrivains, et que ce glorieux service se prolonge d'âge en âge, pour devenir, jusque dans le siècle où nous sommes» la question la plus vivante des temps modernes, la pierre de touche à laquelle on va reconnaître si la France est fidèle à ses traditions et si elle mérite encore d'être appelée la fille aînée de l'Église. C'est à elle qu'il sera donné non-seulement de comprendre, mais de faire comprendre au monde que Rome est une ville choisie entre toutes les villes, une ville qui ne doit être qu'à Dieu et à Jésus-Christ dans la personne du pape. « Là, dira la France, le pape sera non^ seulement libre, mais indépendant, mais souverain. Là je serai son bras tutélaire ; là j'accourrai continuellement à son secours ; là je le protégerai et je le vengerai ; là je le replacerai si on le renverse ; là je le ramènerai si on l'exile; là je veillerai avec une fidélité, un honneur et un désintéressement qui seront jusqu'à la fin des siècles la marque éclatante de ma vocation. » Ce langage, il faut que la France le tienne, non-seulement au moyen âge, mais dans les temps modernes, non-seulement avant la Révolution, mais après, mais en plein dix-neuvième siècle, mais sous la république comme sous la monarchie, mais avec les Bonaparte comme avec les Bourbons. Et tant qu'elle sera là France, elle forcera son gouver*

nement à protéger, malgré lui, le pape, notreclient, fùt-il abandonné du reste du monde, et à défendre le patrimoine du pape, n'en restàt-il plus qu"un dernier lambeau. Clovis, notre premier roi, s'écriait au récit du crucifiement du Calvaire : « Que n'étais-je là avec mes Francs î » Malheur au successeur de Clovis qui laissera crucifier à Rome le vicaire de Jésus-Christ, et à qui l'histoire pourra dire : Où sont les Francs, où est Clovis, où est la sentinelle française qui doit monter la garde au pied du Vatican pour le service de saint Pierre et de toute la chrétienté ?

Que la France était belle à voir dans ce glorieux service ! Et comme elle marchait dignement en tète des nations ! Par la plume et par l'épée, elle commandait au monde, et le monde sïnclinait devant elle. Chaque fois que son glaive était tiré pour la bonne cause, tout l'univers était éclairé aux lueurs dont il étincelle. L'Europe nous a suivis à Jérusalem, à Nicopolis, à Navarin, à Rome. Nous avons, par la conquête d'Alger, rendu TAfrique à Jésus-Christ et à l'Église, au commerce et à Tindustrie. Nous avons relevé la croix à Pékin, nous l'avons affranchie à Constantinople, nous l'avons plantée chez tous les peuples, des cimes de l'Atlas aux rives du Bosphore, du Gange à la Tamise, et les fleuves de la Cochinchine infidèle, ces chemins qui serpentent et qui marchent, ont été illuminés par cette double et ma-

gique puissance attachée au nom français et au nom chrétien. Notre plume était un autre sceptre. C'est par elle que notre Bossuet règne dans toutes les chaires, Racine et Corneille dans tous les théâtres, Descartes et Pascal dans toutes les écoles, le siècle de Louis XIV sur tous les siècles de l'antiquité et des temps modernes. La parole éclose sur nos lèvres avait je ne sais quoi de pur, de net et de précis, qui avait fait de notre langue la langue des affaires. Elle portait en elle je ne sais quoi d'attrayant, de communicatif et de contagieux, qui en avait fait la langue universelle. C'était, parmi les royaumes chrétiens du monde, une pensée commune que l'initiative des grandes entreprises nous appartenait et par droit de naissance et par droit de conquête. La France, en un mot, était saluée partout comme la fille aînée de l'Église. Elle revendiquait ce titre, elle le justifiait ; on l'appelait, avec un amour mêlé de crainte, la grande nation. Voilà jusqu'où la foi avait élevé notre rôle, voilà ce que l'on gagne à servir Jésus-Christ. Voyons ce que l'on perd à s'éloigner de lui.

IL Deux fois dans quatorze siècles la France a trahi' son histoire et sa mission, deux fois la France a perdu tout ensemble et la gloire et la foi.

Ce fut d'abord l'œuvre de la philosophie, c'est

aujourd'hui l'œuvre de la Révolution. Je vous dénonce

hautement et clairement ces deux mortelles ennemies de la France et du christianisme.

Il y a cent ans, un homme achevait à Ferney sa longue et fameuse carrière. Il avait tourné en ridicule les plus saintes choses : Dieu, Jésus-Christ, la Bible, l'Évangile, la France; son rire contagieux passa sur toutes les lèvres et ébranla, en se propageant, les trônes et les autels. Il flétrit les plus tendres fleurs, les femmes et les jeunes gens. Il dessécha au fond des plus grandes âmes la noblesse, la générosité, le patriotisme. Tout se courba, tout périt sous ce soufile glacé: la royauté s'abaissa, la noblesse perdit son prestige, le clergé son autorité, la nation son rang et son honneur. Quand Voltaire mourut, la comédie touchait à sa fin. Mais quel réveil I quel dénouement I quelles tragiques fureurs ! La France n'a plus ni roi ni juge, parce qu'elle n'a plus de Dieu. La victoire l'a abandonnée partout, ses temples sont fermés, ses autels en ruines, ses princes eu exil, ses prêtres au fond des prisons ou sur les marches de l'échafaud. La grande nation était évidemment arrachée de ses antiques fondements. Elle avait tout perdu en perdant le Christ.

Dieu pouvait la laisser périr, il la sauva. Depuis soixante-dix ans qu'elle s'était relevée, elle avait donné des gages à la foi, elle s'efforçait de retrouver ses assises, elle avait repris le service du Christ et

de l'Église, elle avait paru comprendre de nouyeau sa vocation. J'en atteste la Propagation de la Foi, cette association commencée à Lyon et étendue dans toutes les contrées de l'univers ; la société de Saint- Vincent de Paul, dont Paris fut le berceau et qui, sortant de Parii% a fait faire à la charité le tour du monde; les archiconfréries réparatrices instituées de toutes parts pour fléchir la colère de Dieu ; les missions agrandies et florissantes, grâce au courage et au dévouement de nos prêtres; les enfants de saint Bruno, de saint Ignace, de saint François et de saint Dominique rapportant les exemples de la prière commune, de la pauvreté volontaire et du zèle apostolique. J'en atteste le pape trois fois secouru ou restauré, en 1814 par la diplomatie de la France, en 1849 par une expédition nationale, en 1867 par une poignée de braves sur le froot desquels flottait à peine l'ombre de nos drapeaux.

C'étaient là de nobles gages donnés à la religion, c'étaient pour notre patrie de belles espérances. Mais à côté de ces signes de salut éclataient des signes d'impiété, le mal se mêlait au bien dans des proportions effrayantes, et la Révolution faisait son œuvre. La Révolution, avec ses faux principes et ses fausses doctrines, ne doit pas être confondue avec le besoin naturel et raisonnable de réformes politiques et d'améliorations sociales, qui sont la force même de

toute nationalité chrétienne. Qu'en 1789 ce besoin ait été plus général et plus impérieux qu'auparavant ; qu'une foule d'institutions altérées ou inutiles aient dû changer ou disparaître, personne ne songe à le nier. Mais qu'il y avait loin des réformes salutaires appelées par les gens de bien à cette révolution qui a commencé par l'oubli des droits de Dieu et des devoirs de l'homme, et qui continue à semer, sous le nom de bienfaits, la désobéissance envers tous les pouvoirs, le mépris de toute loi, de tout ordre et de toute religion ! Malgré quatre-vingts ans d'expériences et de ruines, il y a des hommes d'esprit, des hommes de cœur, qui se succèdent de génération en génération, fermant les yeux à l'évidence, acclamant les principes destructeurs, buvant et faisant boire autour d'eux ce venin révolutionnaire qui a empoisonné les meilleures sources. Que n'a-t-on pas accrédité ou toléré au nom des libertés publiques 1 Sous le nom de lumières, quelles ténèbres n'a-t-on pas amassées dans la conscience des peuples ! Grâce à cet esprit révolutionnaire, Jésus, notre maître et notre Dieu, n'est-il pas devenu étranger aux uns, suspect aux autres, odieux à plusieurs ? Ne l'a-t-on pas tantôt banni, tantôt foulé aux pieds, presque toujours relégué loin des affaires publiques? Dans l'ancienne société française, Jésus-Christ s'était mis partout à noire léle; mais, depuis quatre-vingts ans,

on lui a disputé partout le terrain, on a effacé son nom, on a rétréci sa part, on a fini par rompre avec la tradition, et on est sorti, par toutes les portes, de cette vocation à la fois chrétienne et nationale, qui n'est autre chose que la vocation française. Le blasphème n'excitait plus d'horreur : la profanation du dimanche était tellement passée dans nos mœurs que les lois se déclaraient impuissantes à la prévenir ; le théâtre ne connaissait plus de loi, les modes scandaleuses n'avaient plus de frein, la danse la plus coupable réclamait, obtenait partout le droit de tout dire et de tout voir; on bafouait les prêtres dans les romans, un roman plus audacieux que les autres alla jusqu'cà bafouer Jésus-Christ, la statue de Voltaire fut relevée avec éclat, et la cause du pape abandonnée avec autant d'aveuglement que de lâcheté I

C'est là que l'ennemi nous attendait. Voyant par ce dernier trait que la France était sortie de ses assises et qu'elle rejetait Dieu, le Christ, l'Église et le Pape, il a fondu sur nous comme Attila et comme Genséric ; il nous a surpris parce que nous étions dans les ténèbres ; il nous a battus parce que nous n'avions plus ni de protecteur au ciel, ni d^alliés sur la terre; il a séparé de la grande nation deux provinces dont il a fait sa proie; et le voilà encore le front penché sur nous, l'œil au guet, l'oreille tendue, attendant, pour continuer ses conquêtes, que quelque

crime nouveau lui donne aux yeux de l'Europe le droit d'y prétendre, aux yeux de Dieu le droit d'y réussir. Ah ! pourquoi tairais-je ici mes patriotiques appréhensions ? Pourquoi ne nous serait-il pas permis de mieux sentir que d'autres les périls de l'avenir et de les signaler d'une voix plus forte ? Nous sommes devenus la frontière de la patrie, et si le glaive de la justice est tiré encore une fois, si le bras de Dieu va prendre encore une fois la main des Allemands pour Tappesantir sur notre tête, ô ma chère Comté, ô mon noble pays, tes montagnes seraient-elles assez fortes pour arrêter le cours de cette vengeance qui vient de si haut et qui porte si loin? 0 Ferréol, ô Ferjeux, fléchiriez-vous encore en faveur de cette cité le courroux du Seigneur? Guillaume s'est incliné devant Dieu qui l'avait élu ; il a renvoyé au Ciel la gloire que le Ciel lui envoyait; il s'est déclaré, avec son armée et ses alliés, le tributaire du Seigneur et l'instrument de sa volonté. Au premier mot tombé d'en haut, à la première goutte qui ferait déborder encore sur la terre la coupe où bouillonne la colère éternelle, ô Église de Besançon, héritage des saints, n'est-ce pas toi qui serais frappée? J'en tremble, mes frères, j'en frémis de honte autant que de crainte. Je m'adresse à Dieu, je m'adresse à Marie, je m'adresse à vous-mêmes, je me demande, je vous demande avec toute la liberté de la parole sainte,

avec toutes les alarmes du patriotisme le plus pur, sommes-nous convertis et méritons-nous d'être sauvés ? Où sont nos larmes, nos pénitences, nos bonnes œuvres ? Avons-nous repris le chemin du bercail, et faut-il que le sceptre de ce roi étranger nous courbe, comme le bâton du berger mercenaire, sous le joug de ce grand Dieu que nous ne voulons pas reconnaître encore? La foi nous avait élevés; c'est pour avoir perdu la foi que nous nous sommes perdus ; la foi seule peut nous sauver.

III. Cherchez maintenant, parmi nos ruines, ce vrai et solide fondement sur lequel il faut rasseoir la nation ébranlée et rebâtir Féditice de l'avenir. Ce fondement, quel est-il ?

Est-ce la science profane, la politique, la discipline militaire? La science profane? En vérité, on semble le croire en voyant avec quel aveuglement et quelle ferveur on parle de la science 1 Et quelle science! On la veut gratuite, obligatoire, laïque, et s'il lui manque une de ces trois qualités, la voilà frappée d'une suspicion éternelle. Et c'est avec ces trois mots de passe, avec cet indigne et misérable piperie, qu'on flatte les masses, qu'on leur cache leurs vrais intérêts, qu'on leur inspire d'affreux préjugés, qu'on les mène, à peine sorties d'un abîme, à des abîmes plus profonds encore 1 Mais

en quoi, je vous prie, des peuples instruits par des laïques sont-ils par cela même plus éclairés que des peuples instruits par des congréganistes ? L'alphabet est-il plus difficile à lire entre les mains du prêtre qu'entre celles du fidèle? Suffit-il de mettre un froc pour perdre le don de l'enseignement, ou de l'ôter pour devenir tout à coup un grand maître ? Lire, écrire, compter, c'est le rêve que tous faites pour toute la France de l'avenir. Quelle misérable espérance ! quelle triste perspective. En serez-vous plus honnêtes, en serez-vous plus braves ? Si vous ne lisez que les journaux et les revues de la licence, vous périrez encore dans la mollesse et la corruption ; si vous n'apprenez à écrire que pour distiller de votre plume l'impiété et le blasphème, cette plume ne sera pas une bien vaillante épée, et l'ennemi l'achètera à peu de frais ou la brisera du premier coup ; si vous n'apprenez que ce qui se pèse et ce qui se compte, votre arithmétique ne vous sauvera pas. Il nous faut des calculateurs qui ne comptent ni leurs pas ni leurs peines ; il nous faut des Tacites qui consentent à écrire, non de leur encre, mais de leur sang, les pages d'une nouvelle histoire ; il nous faut un peuple qui sache surtout épeler et lire le nom de Dieu, qui connaisse, qui bénisse et qui loue le Dieu de nos pères et de nos

ancêtres : voilà la vraie science ; cette science, c'est la foi.

Vous demandez de nouvelles lois et une nouvelle constitution. Autre illusion : si ces lois ne sont pas imprégnées d'un esprit chrétien, elles seront emportées comme la feuille légère que le vent chasse devant lui. Si cette constitution n'a pour base les droits de Dieu et les devoirs de l'homme, elle périra plus vite encore que celles qui l'ont précédée, et vous descendrez encore quelques degrés de plus dans l'abîme que la Révolution a creusé sous vos pas. Quoi I ne sommes-nous pas las de bâtir sans cesse et de ne rien fonder? Ne voyons-nous pas que la France a vécu quatorze siècles avec l'esprit et les lois de Jésus-Christ, et qu'elle agonise depuis quatre-vingts ans avec l'esprit et les principes de la Révolution ? Ces principes que vous déclarez immortels vous donnent la mort. Cette révolution que vous adorez comme une idole a fait banqueroute, les socialistes en pressent la liquidation ; tout ce qui en était resté aux mains des classes moyennes passe aux mains de la foule ; l'influence, la fortune, le maniement des affaires, tout croule, tout s'abîme, tout s'évanouit, et vous voilà toujours ramenés en présence de la pierre angulaire et fondamentale sur laquelle il faut élever l'édifice, si l'on veut qu'il se conserve et qu'il dure. Le seul principe, c'est Dieu; la vraie politique, c'est la politique chrétienne.

Vous demandez plus de discipline militaire, et vous affirmez que c'est là le seul fondement qui fasse défaut à nos assises. Encore une illusion I Je suis de ceux qui croient que nos champs de bataille n'ont pas enseveli notre honneur, et que nos braves sont tombés comme des hommes de cœur devant l'ennemi. Non, ces batailles qu'on croyait gagnées et qui se trouvèrent perdues ; ces contre-temps inattendus où la faim, le froid, la maladie, la fatigue, sont venus troubler les calculs les plus habiles ; cette fortune si fidèle aux drapeaux de Fennemi et si obstinée à fuir les nôtres; ces sièges fameux de Sedan, de Metz et de Paris, où, sous le même climat, la mort a frappé la France et épargné l'Allemagne ; ces grandes armées immobilisées dans les places fortes et à qui leur élan n'a pu frayer un passage; tant de coïncidences malheureuses, tant de revers et de désastres, tant de disgrâces en six mois, et l'extrême humiliation devenue le châtiment de l'extrême confiance ; non, tout cela n'est pas Tunique fruit de la discipline oubliée ou méconnue ; non, nos soldats n'avaient pas désappris Tart de souffrir, de se battre, de mourir ou de vaincre, et après la conquête de l'Algérie, après les campagnes si périlleuses de la Crimée, de l'Italie, de la Chine et du Mexique, ce n'est pas en si peu de jours que l'on descend de si haut et que l'on tombe si bas. Organisez donc les troupes les plus brillantes, variez-

en l'instruction, agrandissez-en les cadres, déployez sur leurs ailes une cavalerie formidable, couvrez-les du bruit et de l'éclat de dix mille canons qui tonnent avec une voix plus effrayante que ceux de la Prusse, assujettissez à une meilleure discipline les officiers et les soldats, mettez, s'il le faut, toute la France sous les armes, que faudrait-il encore pour tout déconcerter et tout perdre ? L'indécision d'un chef, un mot mal lu, un ordre mal donné ou mal compris, l'hiver, le vent du nord, le souffle d'en haut, le souffle de Dieu, et il faudrait bien s'écrier encore : Le doigt de Dieu est ici : Digitiis Dei hic est ! C'est Talliance de Dieu qu'il nous faut, c'est la discipline sévère de son décalogue qu'il faut imposer à vos convoitises, c'est sous ses yeux qu'il faut faire marcher, non pas seulement le soldat qui vous défend, mais votre maison, vos familles, vos domestiques ; c'est à votre cœur qu'il faut une règle, à votre esprit qu'il faut une lumière. D'où sort l'armée, sinon des entrailles mêmes de la nation ? Quelle est sa première école? Le foyer. Quel est le premier sergent instructeur du jeune soldat ? Son père. Quelle est sa première caserne ? Le giron maternel. Notre armée redeviendra invincible, quand la France qui la donne sera redevenue chrétienne.

Les esprits qui rampent à terre et qui jugent sur les apparences opposent aux abaissements de la

France catholique les triomphes de l'Allemagne protestante, et ils blasphèment contre le vrai Christ et la vraie Église en leur reprochant nos défaites : comme si c'était pour avoir été trop croyants que nous avons été vaincus 1 comme si l'ennemi nous avait surpris jeûnant, priant, remplissant les temples et faisant retentir les airs de nos cris de componction et de repentir ! comme si l'esprit révolutionnaire n'avait pas cherché, malgré les malheurs publics, bien plus à perdre la foi qu'à sauver la France I comme s'il n'était pas venu fondre sur nous, du fond de l'Italie affolée et pervertie, poussant contre les prêtres et contre l'Eglise le cri de la rage, déployant contre les couvents, les temples, la société chrétienne une armée sans courage, sans force ou sans tactique devant l'ennemi, et nous laissant pour adieu des malédictions contre le pape et contre l'Église. Oui, la France est vaincue, mais ce n'est pas la France de Glovis, de Charlemagne et de saint Louis, c'est la France de Voltaire. La France est abaissée, mais ce n'est pas pour avoir prêché la croisade en faveur du pape, c'est pour avoir abandonné le pape, fusillé un pontife, mêlé dans une hécatombe affreuse le sang du prêtre, du magistrat et du soldat ! La voilà notre France telle que la Révolution nous l'a faite. Ce n'est plus la France,c'est la Commune. Qu'elle garde ce nom dans l'histoire; mais n'allons pas croire qu'il

y a là une excuse pour notre lâcheté. A tous et à chacun sa responsabilité dans cette nouvelle Terreur: aux écrivains qui ont réhabilité la Révolution, aux poètes qui l'ont chantée, aux politiques qui y ont concouru sans le savoir, à notre faiblesse et à notre indulgence : et c'est ici tout le pays qui est coupable, car avec nos caractères effacés et nos consciences faciles,devantles excès et les horreurs de la Commune, nous n'avons pas senti comme nous le devions, comme on l'a vu en 1848, devant un spectacle mille fois moins affreux.

Par un effet contraire Nos fronts pâlir d'iiorreur et rougir de colère.

Littérature,poésie,beaux-arts, lois affaiblies, mœurs corrompues, tout ici a sa responsabilité, tout, excepté la foi. Nous avons acclamée! servi tous les maîtres, excepté Dieu. Nous nous tournons et nous nous retournons, comme un malade agonisant, en cherchant la pierre sur laquelle nous pourrons nous reposer. Mais cette pierre, c'est Jésus-Christ, Jésus-Christ est la pierre fondamentale de la société française. La prospérité nous l'avait fait oublier, que tardons-nous d'y revenir, après tant d'adversités et de malheurs? Jésus-Christ! ah! que ce nom, qui gagne les batailles,soit un cri de ralliement pour tous les gens de bien, tous les amis de Tordre, tous les défenseurs du

pays I Jésus-Christ ! prenez-le pour maître, et vous échapperez enfin aux docteurs du mensonge ; prenez-le pour chef et pour guide, et vous prendrez votre revanche dans un autre Tolbiac contre les Allemands victorieux ; prenez-le pour juge et pour roi; il prononcera sur ceux qui le serviront une sentence de grâce, et tous ses soldats, quels que soient leur âge, leur profession, leurs rangs, trouveront au delà de la mort la couronne de l'immortalité.

LE PÉCHÉ CAPITAL DU Xir SIÈCLE.

Invidid autem diaboU mors introivit in orhem terrarum. C'est par l'envie du démon que la mort est entrée dans le monde. (Sap., n, 24.)

C'est un grand péché d'oublier Dieu et de lui déclarer la guerre : les nations qui s'en rendent coupables attirent sur leur tête les fléaux yengeurs.

C'est un grand péché d'oublier sa vocation : la France, qui a été créée et mise au monde pour servir l'Église, n'a pu délaisser son rôle, même un seul jour, sans encourir le reproche d'ingratitude et d'infidélité. Elle est punie avec d'autant plus de rigueur qu'elle a été élevée plus haut dans les desseins providentiels.

La leçon n'est pas finie. Il y a dans l'histoire de nos malheurs une page qu'il faut faire lire non-seulement à la France, mais à tout notre siècle. Il y a un péché que l'on peut appeler le péché dominant de notre âge, et qui compte parmi les péchés capitaux.

Ce péché, c'est Tenvie. Je viens vous le dénoncer par son nom et vous en peindre toute Thorreur. Il se cache sous le manteau du progrès social, et comme on a cessé de le combattre, il n'a plus debornesdans ses ravages. Apprenons d'abord à démêler parmi les sentiments de notre siècle ce sentiment pervers, montrons ensuite jusqu'à quel point il a gâté et perverti la société moderne.

I. L'envie est aussi vieille dans le monde que Satan, et pour en trouver la première trace, il faut remonter jusqu'au premier meurtre qui souilla la terre, jusqu'à la révolte même qui troubla le ciel. Saint Chrysostôme l'appelle l'invention du démon (1); saint Grégoire de Nysse, la mère de la mort, la première porte du péché, la racine des vices (2) ; saint Basile, le chemin de l'enfer (3). Écoutez saint Augustin : « C'est l'envie qui a chassé l'ange du ciel et l'homme du paradis terrestre; c'est elle qui a tué Abel, qui a armé les frères de Joseph contre lui, qui a jeté Daniel dans la fosse aux lions^ qui a pendu Judas et qui a crucifié Jésus-Christ. 0 mes frères, prêchez sur les toits que l'envie est une bête féroce, qui enlève la foi, détruit la concorde, anéantit la

i. ffomil. XXI in Gen.

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