GÉNÉRAL BOURBAKI
On lit dans le Journal de Genève (15 février 1871) : « De toutes les causes stratégiques qui ont transformé en un véritable désastre la retraite de l'armée de l'Est, la plus désastreusement efficace est la négligence vraiment incompréhensible avec laquelle les lignes de retraite de l'armée ont été abandonnées aux entreprises de l'ennemi. Un corps d'environ 50,000 hommes avait été laissé à Dijon pour arrêter au passage toutes les troupes arrivant de l'ouest et se dirigeant vers la ligne du Doubs. Au lieu de remplir ce mandat, d'une importance capitale, l'armée de Dijon s'est laissé amuser pendant plusieurs jours par des corps d'observation qui se succédaient devant cette ville et offraient sur toutes les routes à la fois des simulacres de bataille. Pendant ce temps, le gros de l'armée du général Franseki passait, sans être inquiété, à quelques lieues au nord de Dijon et venait s'emparer sans coup férir des positions les plus importantes : Dole, Quingey, Vaudrey, Byans, Salins, Mouchard, Arbois, Poligny. Si les 50,000 hommes laissés à Dijon avaient rempli la mission qui leur avait été confiée, l'armée de Bourbaki n'aurait pas trouvé
le 24 janvier sa ligne de retraite coupée tout à la fois sur Dijon et sur Lyon. Les petites victoires remportées dans la Côte-d'Or, et dont on a fait tant de bruit, ont coûté cher à l'armée française de l'Est. Nous serions bien trompés si ce n'est pas là le jugement définitif de l'histoire. »
APPRECIATION DES SERVICES ilIMTAlRES QUE GARIBALDI A REXDUS A LA FRANCE.
A moins de professer pour M. Garibaldi une sorte de fétichisme, on s'étonnait de son repos à Dijon dans la position princière faite à lui comme à sa famille et à sa suite ; des observations lui furent présentées sans succès à cet égard, et des officiers, sous-offlciers ou soldats auxquels on parlait de leur inaction répondaient : < Nous sommes venus pour défendre, pour établir la république et non pour nous battre contre les Prussiens. » Malgré ces cynismes, il y avait quelques corps de partisans près des directions que suivaient les troupes allemandes, et il revenait aux habitants des détails sur les engagements qui avaient lieu ; on apprenait aussi que ces partisans faisaient des réquisitions comme les Allemands, et même, disait-on, souvent avec plus de rigueur. Il eût été naturel, il était élémentaire que les diverses troupes se prêtassent un appui réciproque, mais il n'en fut rien.
Le 16 janvier, il y eut à Verrey-sous-Salmaise, station du chemin de fer, au nord du souterrain de Blaisy, dans la vallée de l'Oze, un engagement assez sérieux entre des francs tireurs et un détachement prussien ; après une fusillade de quelques instants, les francs tireurs gagnèrent le sommet de la colline: les Allemands incendièrent plusieurs maisons. Le curé du village fut tué par eux, et des traits de cruauté leur ont été attribués. Pendant ce combat, une autre troupe de partisans se trouvait à Yilly-en-Auxois, dans la vallée de l'Ozerain, à quatre ou cinq kilomètres de Yerrey. Malgré le bruit très-distinct de la mousqueterie, cette troupe ne bougea pas.
Le 17, les éclaireurs de la première brigade commandée par
le général Bossak enlevèrent à Chanceaux un convoi de moutons qui furent amenés à Dijon. Vn détacliement de quinze cents hommes sous les ordres de M. Lobbia, second chef d'étatniajor, était le même jour à Fontaine-Française, et il se porta au nord, jusqu'à Grancey. Il pouvait rencontrer une colonne allemande en marche, mais il n'eut affaire qu'à des éclaireurs. Ne pouvant ensuite rétrograder sur Dijon, il se réfugia en définitive dans la place de Langres. Le chef de partisans Bombonnel occupait Gray avec moins de deux cents hommes ; sa troupe totale, chargée d'éclairer le cours de la Saône entre Gray et Jussey, avait été répartie sur les deux rives par fraction de trois cents hommes.
Les Allemands étaient à Champlite ; ils attaquèrent un poste avancé sur la route de Gray et le forcèrent à rétrograder. M. Bombonnel se porta au secours de ce poste et demanda du renfort à Besançon ainsi qu'à Dijon, d'où il lui fut répondu qu'on ne pouvait rien et qu'il s'adressât au général Bourbaki. M. Bombonnel put rallier ses hommes et se retirer à Besançon.
Les troupes réunies à Dijon présentaient l'aspect le plus disparate ; le noyau de l'armée des Vosges avait les chemises rouges traditionnelles, les francs tireurs à peu près tous les costumes ; la plupart étaient armés de carabines américaines à longue portée et s'en servaient bien. Les mobilisés remplaçaient les défectuosités de leurs habits et de leurs armes par le dévouement et le patriotisme ; cependant ils étaient froissés en comparant leur solde de vingt sous par jour à celle des légions des Vosges qui était de beaucoup supérieure. La nomenclature des corps composant les quatre brigades garibaldiennes serait trop longue, ils étaient de trente-deux espèces...
L'état-major garibaldien évalue la force du corps allemand qui s'est présenté le 21 devant Talant et Fontaine à dix-sept ou dix-huit mille hommes ; c'est une erreur. L'appréciation rationnelle d'un témoin oculaire, corroborée plus tard par les renseignements qu'ont donnés des officiers du corps ennemi, en limite l'effectif à trois mille cinq cents hommes avec douze canons, sous les ordres du général-major Kettler, laissé entre la Seine et Sombernon par le deuxième corps prussien. Le général commandant avait détaché au moins un bataillon à Turçay, dans la vallée de l'Oze, pour couvrir le flanc droit du corps principal, en s'avançant vers Plombières par Prénois, la ferme du Contard et celle de Neuvon ; un second détache-
ment, parti du Yal-Suzon, a dû se joindre au premier non loin de Prénois ; un troisième, de force probablement égale, est arrivé par Curtil et Saussy, entre des versants boisés, sur Messigny et Savigny-le-Sec, où il a livré à la brigade de M. Riccioti un combat sérieux dans les deux villages, puis sur la lisière de deux bois longés par la route d'Is-sur-Tille. Le dernier détache ment prussien flanquait la gauche. Ces dispositions réduisent le corps d'attaque à trois bataillons et quelques compagnies, plus la cavalerie et l'artillerie; l'appréciation doit être exacte. Voici ce qui ressort des faits.
Plus de vingt mille hommes des troupes de Dijon occupaient Fontaine et Talant, pendant la nuit du 21 au 22 ; M. Garibaldi le savait, puisqu'il a reçu des rapports d'éclaireurs de ces deux villages, entre onze heures et minuit, le 21. Le village d'Hauteville, isolé à près de quatre kilomètres en avant de Fontaine, a été follement occupé par une force insuffisante qui n'a pas pu résister à une attaque inévitable, d'où est résultée une horrible catastrophe. Il n'est pas moins avéré que des postes allemands avaient leurs sentinelles à moins d'un kilomètre de la barrière d'octroi, circonstance connue dans les deux villages peut-être, mais certainement h Fontaine. On ne comprend pas alors que l'ennemi ait pu s'avancer impunément si près de la ville et se soit retiré sans être le moins du monde inquiété. Jamais peut-être l'ineptie, l'incapacité, l'absence d'instinct militaire, n'ont été poussées plus loin....
La retraite des Allemands semblait définitive cette fois ; on pouvait penser que la dernière tentative avait eu pour objet l'occupation de Dijon, lorsqu'on apprit que les ennemis étaient entrés à Dole le 21 dans la journée, et de plus, qu'un détachement considérable marchait sur Mouchard, Byans et Arbois. Les communications de l'armée de l'Est avec sa principale base étaient coupées et le sort de cette armée compromis.
Les combats des 2i, 22 et 23 janvier étaient l'accomplissement, le résultat d'une fausse attaque, qui avait neutralisé cinquante mille soldats, dont l'action, rationnellement dirigée, eût pu permettre à l'armée de l'Est de continuer sa retraite sur Ghalon et la Saône.
La jactance, les utopies politiques, l'ineptie militaire de M. Garibaldi, de sa dynastie, de toute sa suite de démagogues^ avaient produit ce résultat désastreux.
Malgré l'évidence, une portion de la population conservait
l'espèce de culte qu'elle avait voué au chef italien. Celui-ci adressa aux troupes qu'il commandait plusieurs ordres du jour, que quelques-uns admirèrent, peut-être sans les avoir compris. Dans le premier, l'auteur félicite les soldats de leur bravoure, se félicite de les avoir commandés, parle de leur dévouement à la cause sacrée des peuples. Il termine en exprimant l'espoir que la France, délivrée des corrupteurs et des traîtres, se relèvera et les trouvera prêts à combattre encore
Le rôle joué par M. Garibaldi dans les événements queje viens de retracer m'oblige à faire l'appréciation des services militaires rendus à la France par ce chef de partisans, ami de toutes les révolutions.
Les forces réunies sous ses ordres étaient condamnées à l'isolement ; elles devenaient dès lors plus nuisibles qu'utiles, car elles n'avaient pas assez d'importance pour agir seules avec efficacité. Elles se composaient d'hommes de divers pays, parmi lesquels un certain nombre ont reçu plus tard de M. Grenier, devant la commission d'enquête sur le 18 mars, le nom de ramassis de misérables qui disparaissaient au premier coup de feu. Mais ces mêmes forces comprenaient aussi des troupes françaises qui ne pouvaient pas être abandonnées par le gouvernement. M. Garibaldi a prouvé partout qu'il entendait exercer une autorité absolue ; il n'a jamais souffert pour lui aucune subordination ; il lui fallait le commandement en chef, et nos règlements militaires de tous les temps, de tous les régimes, s'y opposent : ils portent :
« Les officiers étrangers qui ne sont pas naturalisés Français « ne peuvent exercer ni titulairement ni provisoirement le
• commandement en chef d'une armée ni d'un corps d'armée, ■ non plus que celui d'une place forte... »
Cette disposition ne fait que traduire un sentiment natif, quand le patriotisme n'est pas dépravé par l'esprit de parti, sentiment que M. Gambetta éprouvait, peut-être à son insu, quand il disait : « Jamais je ne donnerai une armée au général Gari- « baldi, jamais je ne mettrai un général français sous ses
• ordres (i). »
M. Garibaldi fut h Montevideo le chef de partisans le plus brave et le plus habile ; depuis, une disposition aux rêveries philanthropiques et spéculatives, ainsi que deux passions, l'a-