CABINET DU GÉNÉRAL COMMANDANT
Au quartier général, à Lyon, le 28 juin 1872.
A M. l'abbé Gatin, curé d'Héricourt. Monsieur le Curé,
La pensée à laquelle ont obéi les habitants d'Héricourt, en voulant élever un monument à la mémoire des soldats français morts au champ d'honneur, dans les journées des lo, 16, 17 et 18 janvier 1871, m'a grandement touché. J'ai été très-sensible également à celle que vous m'exprimez dans votre lettre relative à l'inauguration du monument. Je tiens à vous dire dès aujourd'hui ma gratitude pour l'une et pour l'autre, comme à vous prier d'être l'interprète de mes sentiments près des personnes qui se sont associées à cette œuvre patriotique.
Je regrette vivement que mes occupations me privent de la satisfaction d'assister personnellement à cette pieuse cérémonie. Je ne saurais davantage m'y faire représenter par un officier, comme vous en manifestez le désir. M. le ministre du commerce est d'ailleurs attendu k Lyon dès le 7 juillet prochain ; il ne manquera pas d'y séjourner.
Soyez certain. Monsieur le curé, que je n'en serai pas moins, d'esprit et de cœur, avec vous le 10 juillet, comme avec ceux qui vous entoureront en ce jour. Tous, nous honorerons la mémoire de ces soldats qui sont noblement tombés en concourant à des efforts désespérés pour la défense de notre malheureuse patrie. J'unirai mes prières aux vôtres. Mon vœu le plus ardent sera le vôtre aussi, je n'en doute pas; nous demanderons à Dieu que le sang versé sur les bords de la Lizaine, au mois de jan- AJer 1871, inspire aux survivants les sentiments dont les nobles victimes de cette lutte contre les éléments et contre l'ennemi
étaient animées et auxquels elles ont obéi dans ce moment suprême.
Puissions-nous ne jamais oublier que le premier devoir de tout Français est de ne point hésiter à faire le sacrifice de sa vie, qu'il s'agisse de défendre la société contre ses ennemis intérieurs ou bien le sol de la patrie contre ceux qui tenteraient d'amoindrir sa situation à l'extérieur.
Agréez. Monsieur le curé, l'expression de ma haute considération et de mes plus sympathiques sentiments.
Le général de division, Bourbaki.
rapport de l'amiral penhoat sur le combat de ghenebier.
Combat du 16 janvier.
J'ai l'honneur de vous rendre compte des mouvements exécutés par ma division du 16 janvier et des combats qu'elle a livrés les 16 et 17 janvier.
La division, partie de Belverne vers huit heures du matin, arriva à Etobon vers onze heures.
Pendant qu'une partie de la 2'^ brigade prenait position sur le revers d'un petit mamelon situé au sud d'Etobon, l'autre partie et la l""" brigade défilaient dans la vallée où passe la route menant de la forêt des Chambreux à Etobon.
Je fis placer une batterie sur ce plateau, en avant de l'infanterie, et une autre en échelon, à gauche, à 500 mètres environ de celle-ci, près du cimetière. La 3" batterie devait rester en réserve avec la 2= bri^^ade en arrière du village.
Je faisais en même temps observer la route de Ronchamp sur mon flanc gauche par un fort détachement. Mon flanc droit s'appuyait à une division détachée du 24" corps, et sur la division Cremer.
L'ennemi s'étendait sur les mamelons sur lesquels est situé le village de Ghenebier, et en partie dans le bois des Envers.
11 y avait deux fortes batteries au pied du bois, à gauche du cimetière protestant de Ghenebier, et une autre sur un plateau
en avant de la position du village, appelé la Caroline. Celle-ci prenait à revers les positions de la di\ision Cremer, placée h notre droite et nous menaçait de front.
A peine nos batteries furent-elles établies, que l'ennemi commença la canonnade.
Après un feu d'une beure et demie, auquel nous répondîmes avec avantage, mais sans pouvoir éteindre celui de l'adversaire, je plaçai deux pièces sur une butte élevée située à gauche et en avant du village d'Etobon, pour prendre d'écbarpe la batterie et l'infanterie du plateau de la Caroline. Elles parvinrent à déloger celles-ci en peu de temps.
M. le général Billot m'ordonna alors d'attaquer Chenebier avec mon infanterie ; je reçus en même temps un billet du général Cremer pour m'informer qu'il allait .tenter la même attaque avec des troupes de sa division.
Je lis porter en avant plusieurs lignes de tirailleurs échelonnées, composées du 12" bataillon de chasseurs, du 92'' de ligne.
En même temps, un bataillon du 92" se déployait sur la gauche, et deux ijataillons du 52% passant par la route de Ronchamp, avaient mission de tourner par les bois la droite de l'ennemi.
Mon chef d'état-major, M. de l'Espée, dirigeait cette attaque, et je marchai avec les troupes qui attaquaient de front. Le général Cremer fit attaquer en même temps sur la droite et me prêta ainsi son secours.
Cette manœuvre réussit complètement ; dès que l'ennemi comprit notre intention, il replia immédiatement son artillerie après avoir lancé de nombreux obus sur le 92^ sans pouvoir arrêter sa marche, et fit tête avec ses tii;ailleurs à l'infanterie qui l'attaquait de front.
Repoussé jusque dans le village, où il se défendait vigoureu. sèment derrière des barrières et des abris, il tenait encore, lorsque le 92" de ligne, colonel Bardin et le général Perreaux en tête, déboucha derrière les barricades et par conséquent sur les derrières de l'ennemi, suivi de deux bataillons du o2*, qui descendaient de la crête du bois de la colline des Envers.
L'ennemi se retira en désordre, laissant ses blessés et quelques morts, poursuivi vivement par le 92" à gauche et le 12" chasseurs à droite.
Il prit la route d'Echavanne par le bois, où le bataillon du
S7% du 24'^ corps, et du 92" se réunirent en tiraillant pour l'inquiéter dans sa retraite. Nous occupâmes alors militairement le village, ainsi que le bois d'Echavanne.
La 2* division a fait dans cette journée des pertes sensibles ; j'aurai l'honneur de vous en envoyer ultérieurement le détail, ainsi que le nom des personnes qni se sont distinguées.
Après la prise de Chenebier, les troupes de la division Cremer qui avaient pris part à cette affaire retournèrent à leur cantonnement, et une partie de la divisions prtt ses cantonnements pour la nuit dans le village même, en se gardant le mieux possible ; les hommes avaient ordre de coucher habillés, la giberne bouclée. Cinq bataillons étaient détachés au loin: trois à Etobon, où se trouvait le quartier général du 18" corps, et deux bataillons d'Afrique comme soutien de la division de cavalerie à l'extrême gauche, à Clairegoutte ; les autres bataillons restaient, comme on vient de le dire, dans le village de Chenebier.
Le village de Chenebier se compose de deux mamelons principaux séparés par un ravin au fond duquel coule un ruisseau, il était fortement gelé à ce moment.
Sur le mamelon le plus au nord, du côté d'Echavanno, se trouvent le cimetière protestant et une église ; cette partie du village est entourée de bois de tous côtés, excepté dans la partie est.
Plus au sud, dans le creux qui sépare les deux mamelons, se trouvent un moulin et plusieurs maisons ; le quartier général était établi dans ce moulin.
Le mamelon placé au sud de ce ravin, sur la route d'Etobon, parait être le quartier principal du village, il s'y trouve aussi une église et un cimetière; la partie est de ce quartier se nomme la Caroline.
Les troupes occupaient les positions suivantes :
Le bataillon du Tarn, du 77" mobiles, gardait la butte de la Caroline, une compagnie du 12» chasseurs gardait l'église et le petit cimetière du sud. Une autre compagnie du 12" chasseurs, une du 92", le détachement du génie et le 2" escadron du 8" dragons de marche, gardaient la partie basse, près du pont et du quartier général.
Les autres compagnies du 12" chasseurs à pied gardaient le bois à droite de la route d'Echavanne, avec quatre compagnies du 92" ; enfin le 52" de marche, le reste du 92" de ligne, défendaient la lisière du bois à gauche de cette route avec des ré-
316 PIKGES JUSTIFICATIVES.
serves des deux régiments dans le village du nord près du cime tière protestant.
La division des avant-postes au delà des bois d'Echavanne et de la colline des Eua ers.
Plusieurs coups de feu tirés par les grand'gardes avaient été entendus vers deux heures du matin. L'ennemi prenait déjà ses positions pour l'attaque, en se dissimulant dans les plis du terrain et dans les bois.
Vers quatre heures du matin, il attaqua les grand'gardes avec tant d'impétuosité que celles-ci, et particulièrement celles de la mobile, furent rapidement repoussées vers le village ; l'ennemi se glissa à leur suite jusque dans les premières maisons de Chenebier et surprit deux compagnies du Tarn, cantonnées dans les maisons de la Caroline.
Les grand'gardes étaient commandées par des officiers très jeunes et tout à fait inexpérimentés, qui ne comprirent pas que les Prussiens préparaient une attaque et ne donnèrent aucun avis, se bornant à tirer quelques coups de fusil, lorsque, dans l'obscurité, ils croyaient apercevoir quelques soldats ennemis.
Du côté sud commença donc une vive fusillade contre le village.... L'ennemi attaquait en même temps la partie inférieure du village, située entre les deux mamelons près du pont, en face du quartier général, avec de nombreux tirailleurs et une ligne d'infanterie ; enfin dans|la partie nord, il lançait un régiment entier en colonne d'attaque sur la route qui traverse les bois d'Echavanne, dans le but de s'emparer de cette partie duvillage ; l'attaque fut faite sur tous les points à la fois.
Du côté du nord, sur la route du bois de Chavanne, l'ennemi fut repoussé par une compagnie du 92'^ de ligne, qui, embusquée derrière une barricade, l'attendit à bout portant et ouvrit sur lui un feu terrible ; il soutint cependant énergiquement la lutte et continua son mouvement offensif autour du village, avec l'intention évidente de nous couper des autres corps d'armée et de nous en\elopper.
Aux premiers coups de feu, j'envoyai mon chef d'état-major, M. de l'Espée, à la gauche pour organiser la défense de ce côté, et je me transportai à la droite, dans le cimetière de la Caroline. Je fis de suite créneler et garnir de défenseurs les maisons faisant face au mamelon du nord, pour soutenir la retraite des troupes placées en avant, en cas de revers.
Les troupes de la l"^' brigade résistèrent à la première attaque et rejetèrent l'ennemi hors du village.
Tandis que le 52° de marche, colonel Quenot, et le 92% colonel Bardin, réunissant leurs efforts, combattaient à la baïonnette, sur le mamelon du nord, pour expulser l'ennemi des bois, la compagnie du génie, l'escadron de dragons, se déployaient en tirailleurs dans le ravin où se trouvait le quartier général, pour soutenir les compagnies de chasseurs et celles du 92^ de ligne qui défendaient ce point.
En même temps les tirailleurs du Tarn, embusqués derrière le mur du petit cimetière du sud, exécutèrent sur les colonnes prussiennes un tir d'écharpe qui les mit en désordre.
Un fort détachement d'infanterie ennemie s'était établi dans les rues de la Caroline et remontait le chemin conduisant sur la colline qui domine le village, sur la route d'Etobon, dans le but d'opérer un mouvement tournant sur nos positions et de nous couper du reste de l'armée ; le général Billot, accouru au bruit de la fusillade, accompagné d'un aide de camp, rencontra la tète de cette colonne et faillit être fait prisonnier.
N'ayant pas sous la main suffisamment de troupes pour empêcher ce mouvement de s'effectuer, je fis mettre en batterie contre cette colonne deux pièces : l'une tout près de l'église, à gauche, l'autre à droite. Leur tir eut pour effet d'amener la retraite de l'ennemi, et celle-ci dégénéra bientôt en une fuite précipitée.
Du côté du bois et sur ma gauche, les attaques et les retours offensifs se renouvelèrent jusqu'à trois fois avec acharnement. Je reportai deux de mes batteries en arrière, et je fis lancer quelques obus dans les bois des Envers et d'Echavanne, pour mettre fin à ces attaques.
L'infanterie (52^ et 92°), soutenue par ce feu, finit par avoir l'avantage.
Vers dix heures, l'ennemi avait abandonné complètement ses positions, laissant des prisonniers, des armes et un grand nombre de morts.
D'après le rapport des prisonniers, les forces ennemies pouvaient s'élever à cinq régiments et environ trois batteries d'artillerie.
Nos pertes ont été sensibles : nous avons eu quatre officiers tués, huit blessés ; soixante-dix sous-officiers et soldats tués ou blessés environ; quelques gardes mobiles ont été surpris au commencement de l'action et ont disparu.
Malgré l'inexpérience de nos jeunes troupes, il est à remar-
quer qu'il n'y a pas eu de méprise ni de confusion dans la lutte, qui a commencé de nuit. Le sang-froid des troupes a été Irès-remarquable; le feu, malgré sa vivacité, a pu être plusieurs fois suspendu à la voix. Les soldats n'ont pas employé plus de l'approvisionnement de cartouclies contenu dans les gibernes.
Dans l'après-midi, conformément à vos ordres, j'évacuai le village de Chenebier, ainsi que le bois, et je me repliai en arrière, en ne gardant que la crête parcourue par la route d'Etobon à la Caroline, la droite à la hauteur de ce dernier village.
Ce mouvement se fit progressivement et en échelons et fut achevé vers quatre heures du soir.
L'ennemi, qui, après le combat du matin, avait embusqué une batterie dans le bois et une autre sur la gauche de Frahyer, nous envoya, pendant notre mouvement, plusieurs obus qui n'atteignirent personne. La division passa la nuit sous les armes.
Le lendemain matin 18, elle continua son mouvement par la route d'Etobon et de la forêt, sans être inquiétée.
{Journal des marches et combats de la 2° division du 18'^ corps.)
RAPPORT DU COMMANDANT DE VAULCHIER SITR LE COMBAT DE SAINT-WALBERT , AU LIEUTENANT-COLONEL DE MONTRAVEL, COMMANDANT LE 55^ RÉGLMENT DE MARCHE.
Fallon (Haute-Saône), le 23 janvier 1871.
Mon Colonel,
Le 16 au matin, au moment même oii votre régiment se formait dans le ravin en avant du village de Verlans, où il avait été cantonné la nuit précédente, je reçus du général Logerot, devant le général de Folignac, les instructions suivantes. Je devais, avec deux compagnies du 85" de ligne et deux compagnies de votre régiment, me porter immédiatement dans la direction d'IIéricourt, alin d'y soutenir les francs tireurs du commandant de Lupé. Tous ensemble, nous devions faire une attaqne simulée sur Héricourt, alin de détourner autant que possible l'attention
de l'ennemi, qui devait être attaqué beaucoup plus sérieusement sur notre extrême droite. Je devais ne pas ménager les cartouches afin de faire croire à une attaque des plus sérieuses. Je devais aussi me préoccuper spécialement du cimetière Saint- Walbert, point, disait-on, d'une importance stratégique assez grande par rapport à Héricourt. Le général Logerot termina ses instructions en s'en rapportant à moi quant à l'opportunité de l'attaque, de la retraite et des moyens à employer pour l'effectuer.
J'allai aussitôt cherclier les deux compagnies du Jura que je désirais prendre, comme de juste^ une par bataillon. Le commandant Michaud m'ayant fait observer que la plupart de ses compagnies n'étaient pas encore assez nombreuses en hommes, vu l'heure encore trop matinale, je me décidai à prendre les deux compagnies dans mon bataillon. Je choisis la deuxième, commandée, en l'absence de son capitaine, par le lieutenant Grenot, accompagné du sous-lieutenant Benoist, et la troisième, commandée par son capitaine M. Maguy, accompagné du souslieutenant Vannier. Je m'adjoignis, en outre, avec le consentement de son capitaine, le lieutenant Martin, de la sixième compagnie du premier bataillon, comptant sur son expérience militaire et sa bravoure éprouvée. J'allai ensuite rejoindre à l'endroit désigné les deux compagnies du 8^^ Là, je réunis tous les officiers, leur communiquai mes instructions et entendis leurs observations. Nous nous mîmes aussitôt en marche dans l'ordre suivant : la deuxième du premier du Jura se déploya en tirailleurs en avant sur la droite, soutenue à distance convenable par la troisième. Les deux compagnies du 83'^ marchaient parallèlement et dans le même ordre, mais sur la gauche. Ces quatre compagnies devaient tourner des deux côtés à la fois le village de Byans, pour prendre ensuite la direction que les circonstances imposeraient. A environ .300 mètres, je trouvai un petit poste de francs tireurs commandé par un capitaine. Ils avaient bivouaqué sur les lieux et m'assurèrent que Byans avait été dès la veille au .soir évacué par l'ennemi. Ce capitaine rectifia un peu mon ordre de marche en me faisant connaître d'une manière plus certaine la véritable direction d'Héricourt et du cimetière Saint-Walbert. A ce moment, la position était celle-ci. Immédiatement à nos pieds était Byans. En face de nous, un peu à gauche, était un mamelon peu élevé qui nous cachait Héricourt. Plus à gauche encore, se prolongeait un étroit vallon menant aussi à Héricourt
et séparant le mamelon en question de la montagne sur laquelle était rangée notre brigade. Le soleil était à droite et un peu en arrière de nous. Je m'avançai le plus possible sur le bord du ravin et je criai à mes tirailleurs d'appuyer un peu à gauche.' L'épais brouillard qui remplissait le petit vallon m'empêcha de bien reconnaître la position de mes troupes. Néanmoins elles entendirent mon ordre et s'y conformèrent. Au même instant, la fusillade s'ouvrit brusquement en face de nous sur le mamelon; les balles venaient jusqu'à nous, mais je ne pus juger, toujours à cause du brouillard, si les troupes étaient aux prises, ou si l'ennemi seul faisait feu. La fusillade devenant très-vive^ plusieurs de mes officiers crurent la démonstration suffisante et me conseillèrent la retraite; je venais de la commander à regret lorsqu'un officier de francs tireurs me fit remarquer à travers le brouillard plusieurs hommes déployés en tirailleurs, qui gravissaient les flancs du mamelon qui nous faisait face. Il m'assura qu'il reconnaissait ces tirailleurs comme appartenant à son bataillon. Je jugeai aussitôt que le commandant de Lupé ayant engagé le feu, il était urgent de le soutenir. Je commandai à la compagnie de soutien du 85^ de se porter immédiatement en avant, et nous courûmes tous ensemble jusqu'au fond du petit vallon. Après l'avoir traversé, nous commençâmes à gravir les premières pentes du mamelon qui nous cachait encore Héricourt. J'y trouvai la compagnie de tirailleurs du Jura, que je lançai en avant pour soutenir les francs tireurs. Les tirailleurs du 83^ faisaient le coup de fusil sur ma gauche. La direction de leur feu me paraissant bonne, je ne m'en occupai pas pour l'instant. Un peu plus haut, nous nous trouvâmes mêlés aux francs tireurs. J'y rencontrai le commandant de Lupé, qui continua son mouvement un peu à ma droite, tandis que je lançai mes troupes dans la direction que je croyais être celle du cimetière Saint- Walbert. Le mamelon que nous gravissions se composait d'une série de gradins naturels formés de vieux murs, carrières et buissons. Plus nous montions, plus le feu devenait vif. Néanmoins j'avais bon espoir, car mes hommes montaient encore avec courage. Arrivé à l'un des avant-derniers gradins qui nous séparaient encore du sommet, il me parut que le feu de l'ennemi n'était plus guère qu'à 150 ou 200 mètres. Je croyais apercevoir par moment, à travers le brouillard, les silhouettes des hommes qui nous tiraient dessus. A ce moment une grêle de balles frappa l'endroit où je me trouvais. Plusieurs hommes tombèrent autour
de moi, je reçus moi-même à la poitrine une balle qui me traversa. Je me relevai, mais pour retomber aussitôt.
A partir de ce moment, mon colonel, je ne puis vous rendre un compte bien exact de ce qui se passa. Quoique n'ayant pas complètement perdu connaissance, la douleur que je ressentais et la perte abondante du sang obscurcirent un peu mes facultés. Ma chute fut-elle le signal de la retraite, ou le mouvement en avant se continua-t-il encore? Je l'ignore. Il me semble pourtant que l'on n'alla guère plus haut. Emporté par des soldats, je me rappelle confusément avoir entendu une voix que je reconnus pour celle du capitaine Maguy, me demander des ordres, mais je ne sais si je lui répondis, en tous cas je ne le vis pas. J'aperçus le lieutenant Martin et le sous-lieutenant Benoist, mais je ne saurais dire ce qu'étaient devenues leurs compagnies. La première fois que je me retrouvai en pleine connaissance, j'étais entre les bras des médecins à Verlans. Par leurs soins, je fiis évacué à l'ambulance du grand quartier général, à Trémoins. Le médecin principal, sachant que j'avais des parents à Fallon, m'y fit arriver à grand'peine le surlendemain.
Je n'ai rien à vous dire de particulier, mon colonel, sur la conduite que tinrent pendant cette affaire les officiers placés sous mon commandement ; ils me paraissent tous avoir rempli leur devoir. Je reçus personnellement les soins les plus utiles et les plus empressés de l'aide-major Roy, de votre régiment. Je dois aussi me louer infiniment des bontés du capitaine Breune, de la quatrième compagnie du premier bataillon.
Contraint de me cacher ici, j'y suis privé de tout secours médical, excepté de celui que je trouve dans ma famille. Au reste, mes blessures, quoique très-graves, sui\ent un cours régulier. La balle, entrée à quelques centimètres au-dessus du sein droit, est sortie par le dos à quelques centimètres plus bas. Elle ne semble avoir lésé aucun organe essentiel, ce qui me permet d'espérer que ma convalescence sera moins longue que je ne l'avais craint d'abord.
Croyez bien, mon colonel, que je ferai tous les efforts possibles pour rejoindre dès que je pourrai de nouveau être utile à mon pays.
vm.
RECIT DU COMBAT DE SAINT-PIERRE-LA-CLDSE, D APRES LES RAPPORTS DE L'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE l'aRMÉE ALLEMANDE, RÉDIGÉ PAR LE COMTE HERMAXN DE WARTEXSLEBE.\.
Les troupes se mirent en marche le i''" février, en se conformant aux ordres reçus : le commandant supérieur passa par Levier et trouva plus à l'ouest le détachement Golz au rendezvous indiqué. Bientôt y arriva, venant dePontarlier, un nouveau parlementaire, le colonel baron de l'Espée, chef d'état-major général du 18° corps. Le point essentiel de sa mission était d'obtenir que l'armée du Sud retardât son mouvement en avant ; mais comme il n'apportait aucune proposition de capitulation, on ne put rien lui accorder de plus qu'à ceux qui l'avaient précédé. En continuant d'avancer vers Chaffois, on reçut la première nouvelle, venue directement de la 4° division de réserve, qui annonçait que l'avant-garde avait atteint, dès dix heures du matin, les bords du Doubs, et qu'elle voyait derrière elle les longues colonnes du détachement se déployer sur la route de Saint-Gorgon.
Le 2' corps avait reçu dans la matinée d^s nouvelles de la brigade d'avant-garde du Trossel, datées de Sninte-Colombe ; il y était dit qu'une reconnaissance avait été envoyée Aers Pontarlier et qu'elle avait fait quelques prisonniers. Ces derniers racontaient que la ville était encore occupée par 10,000 hommes, que l'on comptait la défendre et que des canons la protégeaient en avant. Nous ne savions pourtant pas si l'on se proposait alors d'opposer une sérieuse résistance ; en tous cas, ce projet, s'il fut formé, dut être bientôt abandonné, car, vers midi, le régiment Colberg enleva la ville après un court engagement d'infanterie, sans que l'artillerie ni les autres troupes soient intervenues. Des armes de toutes sortes et des hommes en grand nombre furent pris à Pontarlier, ainsi que plusieurs centaines de voitures chargées d'approvisionnements : celles-ci, par suite de la précipitation de la retraite, étaient restées sur la route qui conduit aux montagnes ; mais, s'étant engagées les unes dans
les autres, elles barraient le passage et rendaient difficile la marche des troupes.
La prise de Pontarlier (1) hâta l'instant décisif où l'armée ennemie se trouva privée de tout point d'appui sur le sol français et de l'espace nécessaire pour se créer un nouveau débouché .
Lorsque le général Manteuffel eut reçu, vers une heure et demie, près de Chaffois, la nouvelle de ce nouveau fait d'armes, il fit cantonner le détachement Golz autour de Levier; en effet, la situation, depuis l'arrivée de la 4* division de réserve, permettait de prévoir que ce détachement n'aurait plus à prendre part à aucune action.
La lutte s'était par le fait entièrement transportée dans les montagnes, où la brigade du Trossel, qui s'avançait au delà de Pontarlier, rencontra une résistance acharnée (2). Près de la ville, et sur la rive droite du Drugeon, la chaîne du haut Jura se détache brusquement du plateau qui se déploie sur la gauche de ce ruisseau. La route de Pontarlier à la Suisse entre, au sud de la ville, dans l'étroite et profonde vallée du Doubs, et se divise à une demi-lieue plus loin, près de la Cluse, allant d'une part dans la direction des Verrières (nord-est) et de l'autre vers Jougne (sud) ; ces deux villages de la frontière sont distants du point de bifurcation d'une lieue à vol d'oiseau, et du double en suivant la route. Au delà de Jougne se détachent vers le sudouest les deux routes de Rochejean et de Mouthe, dont souvent nous avons parlé. L'embranchement des routes qui se trouve près de la Cluse est dominé, à l'exception du point même de la bifurcation, par deux redoutes. Celles-ci étaient armées de grosses pièces dont le tir arrivait jusqu'auprès de Pontarlier, et qui ouvrirent le feu aussitôt que la brigade du Trossel s'avança sur la Cluse. L'ennemi, fort, d'après les rapports postérieurs des journaux français, des trois divisions du 18° corps (3), resté jusqu'alors presque intact, s'était placé, pour appuyer les redoutes, dans une position d'arrière-garde munie de mitrailleuses, et défendit ce point dans le courant de la journée avec une