‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 8 sur 48 · S. Cypriax., Sermo de zelo et livore · texte numérisé non relu

S. Cypriax., Sermo de zelo et livore

cachant sous les ailes de l'ange des traits envenimés, et dévorant les hommes, les empires, les sociétés, avec une fureur que rien n'assouvit. Mais ce démon a pris un masque nouveau dans le siècle où nous sommes. Il porte un nom qui attire et qui séduit, il se glisse au fond des cœurs les plus purs, il les mord et les tourmente à leur insu, et la passion révolutionnaire dont il les remplit a fini par être appelée une des conquêtes les plus précieuses des temps modernes. Vous acclamez l'égalité, je persiste à vous dénoncer l'envie. Arrachons à l'envie ce masque affreux qui l'a rendue si hautaine, si sûre de ses coups, si victorieuse et si triomphante au milieu de nos ruines.

Il y a une devise devenue fameuse par ses promesses et ses déceptions, et nous en couvrons, au lendemain de chaque émeute, nos murs, nos livres, nos drapeaux, sans pratiquer une seule des vertus qu'elle suppose, sans respecter un seul des droits qu'elle proclame. Il est plus que temps de savoir ce qu'il y a de sincérité ou d'hypocrisie dans ces trois mots si souvent répétés, si mal définis, si tristement commentés par quatre-vingts ans de révolution. Liberté, égalité, fraternité. La liberté, vous la redoutez pour la vertu dans l'ordre moral, et vous ne la demandez que pour le vice. Quand la vérité s'en sert pour se défendre, vous criez à l'oppression ; quand l'erreur en abuse jusqu'à la fureur, vous croyez à

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peine l'idole en sûreté. Cependant les plus hardis vous l'enlèvent, les plus habiles la confisquent, vous n'avez pas même celte excuse dont parle Bossuet quand il nous peint les Anglais du dix-septième siècle séduits par l'appât de la liberté. 11 n'est plus nécessaire d"en prononcer le nom pour que vous le suiviez en aveugles. Nous allons, en regardant que nous nous précipitons dans la servitude, et nos conducteurs n'ont plus besoin d'être si subtils ni de mêler tant de personnages divers pour tromper les peuples, puisque dans ce siècle incapable de consistance on se lasse plus vite encore d'être des citoyens que des ilotes. La fraternité, autre promesse, toujours démentie par des luttes fratricides; autre raillerie d'un peuple qui se ment à lui-même en persistant à écrire cette devise, puisqu'après les massacres de septembre, les émeutes de juin, de juillet, de février, les journées si fameuses du 10 août, du 31 octobre, la journée plus sombre et plus odieuse encore du 21 janvier, il a fallu voir, il ivy a pas un an, le mois d"avril marqué par les arrestations des plus précieux otages et le mois de mai consacré à fusiller pêle-mêle pontife, prêtres, soldats, magistrats, comme si le sangd'Abel devait toujours couler, comme s'il ne devait pas rester un seul mois, un seul jour, qui ne fût marqué par le sang du juste dans le calendrier de la Révolution ! Ainsi la liberté se vend tantôt à César, tantôt

à Brutus, et la fraternité n'est plus que celle de Caïn. Ce sont deux mots à rayer de notre langue politique et sociale, puisqu'on les a rayés de nos mœurs. On n^y croit plus, on les raille, on les abandonne, mais il reste la passion de l'égalité, et pourvu que l'égalité triomphe, la Révolution sera satisfaite.

Cette égalité cache tout le venin de l'envie. Je ne viens pas déplorer ici que les citoyens d'un pays libre exercent leurs droits politiques sans exclusion et sans privilège, ni que les charges pèsent sans distinction sur toutes les propriétés du sol, de l'industrie et du commerce, ni que chacun puisse prétendre aux fonctions publiques en vertu de l'égalité commune. Mais prenons-y garde, en croyant ne supprimer que les privilèges, n'avons-nous pas supprimé, sans le savoir, les droits du talent et de la vertu ? En déclarant la carrière ouverte à toutes les ambitions, n'avons-nous pas suscité non pas les plus légitimes, mais les plus vaines, les plus dangereuses, les plus coupables? Sous prétexte d'enchaîner la faveur, n'avons-nous pas déchaîné les fureurs les plus jalouses ?

Il est bien permis de regarder derrière nous pour savoir si nous sommes meilleurs ou plus heureux que nos pères. Qu'étaient-ce donc que les privilèges dans les sociétés anciennes, sinon la récompense et le souvenir des services rendus? Qu'étaient-ce que

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les charges héréditaires, sinon une tradition où l'honneur passait la richesse et où le devoir ne se séparait pas de l'honneur ? Ces barrières élevées par les mœurs encore plus que par les lois entre les divers rangs de la société ont-elles jamais brisé les ailes du génie ? Et, pour ne parler que du mérite ordinaire et de la vertu commune, s'il leur était interdit de monter du premier coup au faîte des dignités, chacun pouvait en franchir les premiers degrés avec du travail etdela persévérance; cliacun pouvaitambitionner pour son fils une position plus haute, à la condition d'ajouterencore aux vertus paternelles;chacun pouvait prétendre poursa postérité à lauoblesse. à la fortune. Ce n'était point un rêve, mais une légitime espérance. Ce n'était pas l'œuvre d'un jour, mais l'œuvre d'un siècle. Cette œuvre était lente, mais elle était sûre. Elle imposait la vertu et laissait beaucoup moins de jeu à l'intrigue et au hasard. Elle déconcertait l'envie au lieu de lui donner des encouragements ; elle lui ôtait le droit de tout oser, de tout décrier, de tout ruiner; elle opposait à ses traits le rempart des siècles et la majesté des longs souvenirs. Nous nous étions imaginé, dans la naïveté de nos espérances, qu'en supprimant les abus de la société ancienne, nous ne laisserions de place qu'à la science, au talent, à la vertu, à la gloire. C'était compter sans l'envie, qui les poursuit, les attaque et les ronge

avec d'autant plus de facilité qu'il n'y a plus d'institutions sociales pour les mettre à l'abri de ses coups. Les voilà livrés sans défense à la médisance, à la calomnie, à la trahison. L'envie fait peser sur les hommes d'élite le niveau révolutionnaire dans toute sa rigueur ; elle arme contre eux les défiances, les soupçons, les préjugés ; elle les éloigne ou les dégoûte des affaires; elle ligue contre eux le vice, l'erreur, l'ignorance, le nombre ; le vice parce que la vertu le condamne, l'ignorance parce que le talent la blesse, l'erreur parce qu'elle ne redoute rien tant que la vraie science. Elle déteste la gloire, parce que la gloire s'élève au-dessus de la foule et qu'elle l'oblige à lever la tête pour la regarder.

La science, le talent, la vertu, la gloire I Mais nos sociétés révolutionnaires n'en peuvent plus même supporter le nom. Arrière cet homme qui pense, qui médite, et qui s'est consumé dans les veilles de la science î L'envie lui reproche ces veilles laborieuses, sous prétexte qu'il s'en fera un titre pour dominer ses semblables. Arrière cet homme qui parle et qui attache le peuple à ses lèvres 1 L'envie le redoute au milieu des assemblées publiques, car il pourrait y répandre le souffle d'une grande âme et y soulever de nobles et généreuses passions. x4rrière cet homme dont la vertu sans tache ferait honneur à son siège, à son grade, à ses hautes fonctions politiques, admi-

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nistratives ou judiciaires ! cette vertu imposerait trop de respect à l'envie, sa pureté s'effraierait trop de la corruption publique ; il faut pour représenter le monde moderne plus de scepticisme dans l'esprit, plus de facilité à transiger avec le devoir, plus de complaisance avec les vices. Arrière la gloire du passé I Cette gloire n'est qu'une ombre, s'écrient les envieux. Oui, mais cette ombre les offusque, les irrite, les met hors d'eux-mêmes. Arrière 1 arrière la gloire du présent 1 Elle trouble l'égalité sociale. Les uns la contestent, les autres la raillent, les autres l'obscurcissent en assemblant autour d'elle les nuages de l'opinion pervertie. Qu'il ne rest3 donc ni statue, ni piédestal pour personne; ni un astre au ciel, ni un nom dans l'histoire, et la passion éjalitaire, l'envie de la Révolution, sera satisfaite.

Non, l'égalité envieuse ira encore plus loin. Elle a interverti les rôles, et, mettant l'ignor-.nceà la place de la science, l'incapacité à la place du talent, l'obscurité à la place de la gloire, elle reconstitue au profit de la médiocrité tous les privilèges de la naissance et du rang. C'est un titre à ses yeux de n'être rien pour devenir quelque chose, de n'avoir rien fait pour briguer une charge, d'être incapable de la remplir pour être préféré à tous ceux qui l'honoreraient par leur conduite. Elle se plaît à ces préférences qui confondent le vrai mérite. Elle en jouit, parce qu'elle y

trouve à la fois la satisfaction d'avoir abaissé ceux qui s'élevaient naturellement, et de s'élever ellemême dans ceux qui n'avaient ni titres, ni droits, ni talents réels. Elle crée ainsi une caste plus ambitieuse, plus exclusive, plus incapable que ne l'ont jamais été, dans les nations déchues, les castes héréditaires ruinées par l'exercice sans contrôle d'une autorité sans limites. Elle la recrute dans ces sociétés secrètes auxquelles il sufQt d'être initié pour tout attendre, tout demander, parvenir à tout; les ténèbres symboliques dont ces sociétés s'enveloppent conviennent bien aux yeux malades de l'envie égalitaire, quand elles ont étendu dans l'univers entier leur invisible réseau. Ne cherchez au timon des affaires ni le génie, ni le talent, ni la vertu, ni la gloire ; l'envie a tout ruiné ; la médiocrité gouverne tout. C'en est fait d'un peuple, d'un siècle entier, et le chapitre de la décadence commence pour ne plus finir. Ouvrez les annales du monde dans la seconde moitié de ce siècle, lisez et jugez.

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