II. le comte de Maistre écrivait au commencement
du siècle: « Nous avons besoin d'être broyés afin
d'être fondus. » Broyés, nous le sommes, et jamais
pressoir n'a plus foulé de grajopes ni écrasé plus de
raisins que la Révolution n'a foulé de peuples et
écrasé de lois et de constitutions. Mais combien l'hu-
manité larde à être fondue 1 Comme l'envie sépare les âmes; comme elle tient en défiance les uns contre les autres, peuples, partis, castes, familles, individus, en précipitant de toutes parts la décadence sociale I Choisissez, du nouveau monde ou de l'ancien, celui où cette vérité vous paraîtra le plus sensible. Que de ruines en moins de dix ans I L'Union américaine a été dissoute par une guerre qui a armé les uns contre les autres les membres de la même famille ; l'Italie a été dévorée plage par plage, royaume par royaume, jusqu'au Vésuve et à l'Etna, jusqu'au Capitole et au Quirinal, par l'envieuse ambition de la maison de Savoie ; l'Allemagne a déchiré ses propres entrailles dans les champs de SadoAva ; l'Espagne, après avoir déféré le sceptre à un étranger, regrette de l'avoir repris à ses rois légitimes, et ses montagnes deviennent pour la quatrième fois la sanglante arène des partis ; la France, plus éprouvée et plus malheureuse que toutes les autres nations ensemble, a ressenti dans huit mois, qui ont paru un siècle, toutes les humiliations de la défaite, toutes les horreurs de l'invasion, tous les désastres, tous les crimes, toutes les hontes de la guerre civile. Le sol tremble partout, partout l'envie empêche de le raffermir. j
Je ne veux voir que la France, et je pleure sur les ; ruines sociales que Tenvie ne nous a pas permis j de conjurer ou qu'elle nous défeud de réparer encore, i
Quand on se demande pourquoi la catastrophe a été si profonde, et pourquoi le salut tarde tant à s'opérer, les uns accusent notre intelligence, d'autres notre volonté, d'autres notre courage, d'autres notre générosité et notre désintéressement. N'en croyez rien; intelligence, yolonté, courage, désintéressement, la France possède encore toutes les qualités qui ont fait son prestige, mais il y a un mal, mal qui tarit la générosité, qui paralyse le courage, qui empêche les volontés de s'associer, qui défend aux intelligences de s'entendre entre elles, c'est le vice capital du siècle, c'est l'envie. Ah ! si Ton vous demandait de sacrifier les grands principes qui président à l'organisation et au développement des sociétés, ce serait votre devoir et votre honneur de résister et de résister jusqu'au martyre. Mais les petites questions primeut les grandes, les partis ne veulent rien oublier de leurs rancunes, les hommes ne veulent rien céder de leurs prétentions, on prend pour un attentat la moindre contradiction ou la moindre réserve, on s'emporte pour peu qu'on soit blessé, et la France, l'enjeu sacré de tant de batailles et de débats, demeure étonnée, meurtrie, presque sans remède, parmi tant de mains qui devraient s'unir pour la panser et la guérir.
Cette envie réciproque avec laquelle les partis se regardent creuse entre les pauvres et les riches un abîme toujours plus profond. Elle irrite les pauvres,
parce qu'ils ne possèdent rien ; elle irrite les riches les uns contre les autres, ceux-ci parce qu'ils possèdent moins, ceux-là parce que d'autres possèdent autant ; elle fait de la terre, de l'or, du crédit, de la considération publique, des places, des honneurs, un perpétuel objet de convoitise, que les révolutions passées ont ôté et donné tour à tour, et qui doii, dans les révolutions de l'avenir, combler les vœux des plus incapables ou des plus pervers, tant ces révolutions sont fréquentes, tant l'agitation est devenue plus que jamais le partage propre des affaires humaines et le triste apanage de la société française.
Quelle autorité reste-t-il à Técole, attaquée par l'envie égalitaire ? Le maître est regardé comme ennemi s'il refuse d'être un camarade. On lui demande de flatter les instincts de la foule, d'en tolérer les ignorances, d'en justifier les préjugés. Ce n'est plus la science qui enseigne la vérité; c'est la complaisance qui s'étudie à encenser l'erreur du jour et qui consent à lui trouver des charmes.
L'envie est montée jusqu'au prétoire, pour en soupçonner l'équité et en déchirer les arrêts. Elle attend le juge au lendemain d'une révolution triomphante, elle lui demande un compte qu'il ne doit qu'à Dieu et à sa conscience, elle ébranle l'autorité de son siège, elle rêve l'abaissement de la magistrature et la ruine de toutes les lois.
L'enyie s'est glissée entre le chef et le soldat dans les armées. De là les délais de l'obéissance et quelquefois les incertitudes du commandement. Au lieu de ces ordres qui n'admettent point de réplique, le commandement hésite, attend, capitule. Au lieu de l'obéissance passive, on raisonne, on discute, on ne marche plus à la parole. Que de plaintes envieuses snr le régime des camps et sur les exigences du service! Que de reproches et de récriminations échangés entre les capitaines! Que de jugements non pas divers, mais contraires, sur les sièges et les batailles ! Quelle incroyable facilité à faire, à surfaire, à défaire les réputations et les gloires, en sorte que la mobilité du siècle apparaît dans le plus triste jour, et que l'envie seule demeure debout au milieu de tant de grandeur détruite, de tant de noms tour à tour dépouillés de leur prestige et de leur autorité.
Le foyer domestique croule de toutes parts, comme la magistrature, comme l'armée, sous les coups de l'envie égalitaire. Que de maisons où l'on n'est plus servi par des domestiques, mais par des envieux qui pâlissent à la vue des prospérités de leurs maîtres et qui boivent avec délices les larmes de leur douleur 1 Que de familles où la fille convoite une parure que la mère porte encore, où le fils demande avant le temps l'administration des biens, où la vertu des
parents fait ombre à la lAcheté de leurs enfants, et où
leur réputation offusque et déconcerte ceux mêmes qui en devraient recueillir l'honneur et le profit; tant l'envie est basse, tant elle est odieuse, mais aussi tant elle est commune et tant elle a pénétré, à la faveur de nos mœurs relâchées, jusque dans le sanctuaire, autrefois inviolable, du respect et de l'amour. Cherchez maintenant autour de vous, regardez au dedans et au dehors, parcourez la France, l'Europe, l'univers entier, vous ne trouverez presque plus de veilles studieuses, plus de génie inspiré, plus d'ouvrages immortels. L'envie a décrié partout les travaux de l'esprit, elle a versé sur tous les lauriers les poisons de sa bouche, elle a tari dans tous les cœurs la source de l'éloquence, dans tous les yeux les larmes de l'admiration. Le xix® siècle s'était levé cependant sous d'heureux auspices. De grands génies entouraient son berceau et soutenaient ses premiers pas. On chantait dans toutes les langues, on parlait noblement dans toutes les cités. La France disputait à l'Angleterre la palme de la tribune et à l'Allemagne celle de la poésie; la philosophie secouait la fange du matérialisme, glorifiait Tàme et semblait lui donner des ailes; l'histoire, devenue à la fois plus intéressante et plus consciencieuse, mêlait les attraits du style aux recherches de Térudition, et la critique avait plus de charmes, de justesse et de profondeur. Nous comptions les artistes par centaines et les
savants par milliers. Que de noms promis à la gloire dans les fastes de la peinture, que de découvertes au ciel et sur la terre dans les champs de la science I L'eau, l'air, le feu, les éléments les plus rebelles et les plus subtils, étaient domptés, emprisonnés, assouplis, et l'homme en avait fait des chevaux plus rapides que ceux de la fable pour franchir en trois bonds les bornes du monde.
Voilà le tableau de cinquante ans de patience, de travail et de gloire. Mais la seconde moitié du siècle est le triomphe effronté et permanent de la matière sur l'esprit, de l'égoïsme sur le sentiment, de l'envie sur l'émulation. Le niveau égalitaire a repris son ouvrage interrompu, et l'échafaud de Ghénier s'est relevé partout. La poésie, la liberté, la gloire, la science, toutes les grandes choses, sont, comme au temps de la Terreur, accusées, traduites, jugées, condamnées sans retour. On les condamne à une mort plus redoutable que celle qui était décrétée par la Terreur, à la mort de l'oubli. Faute de sympathies, d'encouragements, d'admiration, tout s'est éteint. Au lieu des secrets labeurs qui demandent du temps et qui imposent des soins, les procédés rapides qui abaissent et qui vulgarisent les arts; le métier au lieu du talent, l'ombre au lieu de la réalité. Les peintres sont délaissés, et on n'estime plus que les photographes. Les architectes sont devenus des
copistes; les chimistes et les physiciens, desimpies manipulateurs; les mathématiciens, des répétiteurs de formules inventées par leurs devanciers. Parmi nos instituteurs de la jeunesse, pas un Rolliu, pas même un Lhomond. Nos poètes meurent, et personne ne reprend leur lyre, qui ne serait d'ailleurs plus écoutée. Nos orateurs se succèdent sans se remplacer, et ceux qui demeurent dignes d'être entendus, vous les entendiez déjà il y a quarante ans. Les Gondé, les Turenne, les Villars, sont aussi introuvables pour les armées que les Sully, les Colbert ou seulement les Villèle pour les finances. La magistrature, le barreau, la tribune, tout décline. A mesure que la jeunesse monte aux affaires, prend la parole ou essaie d'écrire, le déclin de l'administration et de la langue devient plus sensible ; les hommes nouveaux ne durent pas trois mois, et quand il nous faut payer leur inexpérience, leurs erreurs et leurs folies, on se trouve trop heureux de rencontrer quelque vieillard, dernier débris d'une génération perdue, qui parait seul capable d'éclaircir et de diriger les affaires du pays. Il nous restait, pour nous consoler et nous soutenir dans ce déclin universel, l'héritage de notre splendeur déchue. Les sciences avaient leurs palais, leurs musées, leurs collections; les lettres, leurs bibliothèques; les arts, leurs monuments. Mais la jalousie démagogique, poussée aux derniers excès,
ne peut pas même supporter les reliques de la gloire humaine. Livres, tableaux, statues, médailles, colonnes fameuses, autant de témoignages de l'inégalité intellectuelle et sociale, puisqu'ils mettent certains noms au-dessus des autres et qu'ils immortalisent la pensée des grands écrivains, l'élan des grandes actions, la renommée des grandes époques. Eh bien ! ces monuments de l'honneur français et de l'esprit humain ont été condamnés à périr. On verra quelque chose de plus atroce que la barbarie d'Omar condamnant la bibliothèque d'Alexandrie comme inutile ou comme dangereuse, et décrétant que les livres de Tantiquité serviront désormais à alimenter le feu des bains publics. Il faut, pour satisfaire la rage révolutionnaire, des moyens de destruction plus rapides et plus sûrs. Le pétrole s'allume, à l'ordre de l'envie, par la main fanatique des femmes et des enfants ; il circule comme un fleuve de feu, il enveloppe tout Paris dans un nuage de poussière et de fumée, image affreuse, mais encore imparfaite de la barbarie moderne ; il dévore le bois, il calcine la pierre, il engloutit dans une immense catastrophe les maisons, les palais, les rues, les quartiers de la grande cité, il anéantit les trésors des nations, en sorte que les restes vénérables de l'antiquité échappés aux Huns et aux Vandales, et dont Paris était devenu l'asile, ont trouvé dans Paris même, en
plein XIX* siècle, l'arrêt de leur mort et le tombeau de leur grandeur. Ce que la foule a fait dans son délire, l'impiété froide et calculée l'a médité dans son envie et dans son orgueil. Cette colonne qui portait jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre courage et^ie nos victoires déplaisait aux pygmées révolutionnaires. Qu'il périsse, ce monument où il n'y a point de place pour leur image ! Qu'il soit brisé, ce bronze où la postérité refuserait de graver leurs noms I II s'est rencontré des esprits assez envieux pour rêver cette destruction, des bras assez dociles pour l'entreprendre en plein midi, des bouches assez coupables pour l'acclamer, et tout un peuple pour en jouir dans son impiété et dans sa bassesse. Ah ! l'histoire n'en sera point surprise. Leurs pères avaient brisé les autels dans l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, démoli pierre par pierre le palais des pontifes, et jeté pêle-mêle dans la Seine les images des saints et les trésors des beaux-arts. Leurs ancêtres avaient abattu toutes les croix, pillé tous les temples, profané et fermé tous les asiles de la science, de la vertu et de la charité. La presse révolutionnaire s'était arrêtée devant ces folies en s'écriant avec une folie plus criminelle encore : Laissez passer la justice du peuple ! Elle se trompait. Ce n'est pas la justice qui passe, le niveau égalitaire à la main, l'injure à la bouche : c'est l'envie.
LE PÉCHÉ CAPITAL DU XIX" SIÈCLE. f)9
Qu'on ne nous reproche point ces plaintes, ces larmes, ces souvenirs. Nous aimons Jérusalem, et voilà pourquoi nous venons pleurer sur ses ruines ; nous aimons notre siècle et voilà pourquoi nous voudrions le délivrer de l'esprit malin qui l'obsède ; nous aimons vos âmes, et voilà pourquoi, au-dessous de ces idoles que vous y avez dressées, derrière ces mots et ces titres qui vous trompent, au plus profond de vos pensées et de vos sentiments, nous sommes allés chercher, découvrir, montrer du doigt la lèpre de l'envie. Honte éternelle, guerre inexorable à ce péché capital du dix-neuvième siècle ! Échappons à tout prix à la contagion. Arrachons nos âmes, nos familles, notre patrie, à ce mal qui accable l'esprit de chagrin, qui ronge le cœur comme un chancre, qui répand un poison mortel des réduits les plus cachés du foyer aux plus grands théâtres de la vie publique, et qui finit par transporter sur la terre les tortures d'un enfer anticipé. En haut nos âmes ! Sursùm corda I Croyons, espérons, aimons, admirons, aidons-nous l'un l'autre, opposons aux ravages du péché les ardeurs du dévouera eut. Que les monstres de l'égoïsme et de l'envie pâlissent et s'enfuient devant les miracles de la charité; que Satan rentre dans l'abime ; enfin, que la croix, remontant à l'horizon des sociétés humaines, illumine leurs ténèbres, ranime leur courage, les enlève aux bassesses de la Révolution, et les dépose entre les bras de Jésus-Christ, au seuil de l'éternelle Jérusalem.