DE LA SAINTE VIERGE
Les deux définitions dogmatiques émanées du pontificat de Pie IX ont cela de commun qu'elles parurent inattendues à plusieuis, bien qu'elles missent fin à des discussions qui avaient été agitées pendant des siècles. C'est notamment le cas pour le dogme de l'Immaculée- Conception, la discussion sur ce sujet ayant duré pendant mille ans. Avec la discussion dogmatique marchait de pair la controverse liturgique, à savoir s'il fallait célébrer la fête en question. Les deux controverses, l'une concernant la question doctrinale, l'autre historique, regardant les phases par lesquelles a passé la fête, sont inlimement liées entre elles. Aussi ont-elles reçu simultanément une solution définitive.
L'histoire de la fête qui a précédé la définition est même plus longue encore que celle de la controverse. En effet, il faut observer en général que les fêtes de l'Eglise, dont les premiers commencements doivent être cherchés ordinairement dans l'intérieur des monastères, avaient besoin d'un temps assez long avant d'arriver à être universellement suivies et adoptées par l'autorité ecclésiastique. Cette observation peut être faite au sujet de plus d'une fête ; cependant aucune n'a une histoire aussi longue et pleine de péripéties que celle de l'Immaculée Mère de Dieu. Néanmoins depuis plus d'un demi-siècle cette fête est célébrée dans toute l'Église catholique comme fête d'obligation et elle a été adoptée même dans les pays qui, d'ordinaire, aiment à s'opposer à toute augmentation de fêtes de l'Église.
Il n'entre pas dans notre plan de donner une histoire du dogme, mais bien de faire un exposé historique précis du développement de la fête et des phases par lesquelles elle a passé. Bien qu'il ne soit pas facile de séparer complètement les deux questions, néanmoins nous ne traiterons le côté dogmatique que dans la mesure où l'histoire de la fête l'exige i. Des études préliminaires et louables ont été faites sur ce sujet parle Père Passaglia et son collaborateur, le Père Clément Schrader, de la Compagnie de Jésus, dans l'ouvrage bien connu : De immaciilalo Deiparae conceptu (Romae, 1854-55, 3 volumes in-4°). Il faut rendre pleine justice à l'immense érudition accumulée dans cet ouvrage aussi bien pour la partie dogmatique que pour la partie historique ; néanmoins on ne peut plus considérer comme suffisante l'exposition historic^ue. D'une part des recherches ultérieures ont mis au jour un fait qui donne un autre aspect à la question ; d'autre part le Père Passaglia a manqué de critique. Dans le but d'accumuler les preuves, il a fait entrer bien des choses qui, examinées de près, ne tiennent pas debout et doivent être rejetées comme défigurant l'ensemble.
Pour l'intelligence etla juste appréciation des sources il faut remarquer d'abord que, dans les temps anciens, chez les Grecs aussi bien que chez les Latins, l'expression conceplio (ajXX-^(t];tç) était prise dans le sens actif et non, comme nous avons l'habitude de le prendre, dans le sens passif. Les termes : conceptio Mariae Virg, signifient par conséquent la conception de Jésus-Christ
1. Baillet, vui, 434 et Benoit xiv, de feslis, c. 184-210, ont réuni des matériaux pour faire cette histoire.
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par Marie, tandis que la Conception (passive) de Marie était appelée conceplio S. Annae.
Nous ferons remarquer dès le principe que la fête de la a Conception de Marie » n'est pas la même que celle de « rimmaculée Conception ». Primitivement on ne faisait qu'une fête de la « Conception de la bienheureuse Vierge Marie », laquelle n'est devenue une fête de « l'Immaculée Conception » que dans le cours des siècles. Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici simplement d'un titre et d'une manière de s'exprimer de peu d'importance. Le Père Passaglia n'a pas suffisamment fait attention à celte différence. Aussi, en lisant son exposé, on est tenté de croire que, dès le v"^ siècle, il y a eu une fête de l'Immaculée Conception, ce qui est complètement erroné. La simple production des sources mettra ce point en lumière et montrera que la fête, célébrée primitivement sous le titre de Concepiionis B, M. F., est devenue, dans le cours des siècles, une fête de Concepiionis Immaciilatae. Cette substitution a été précisément accomplie à mesure que la discussion dogmatique projeta de la clarté sur la question et que la thèse de la préservation de Marie du péché originel trouva, dans les écoles théologiques, un plus grand nombre d'adhérents. Mais après que cette thèse^ut été admise à peu près universellement dans l'Occident, et qu'elle eut obtenu un fondement d'autorité par suite de décisions synodales ainsi que par des jugements doctrinaux des Papes, l'ancienne dénomination de la fête demeura encore longtemps en usage. Si nous examinons les livres liturgiques imprimés au xix*^ siècle, mais avant 1854, nous y trouverons bien à la date du 8 décembre la fête de la « Conception », mais l'expression Immaculata ne
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figurera pas dans le texte de roffîce. L'exposé complet des faits historiques montrera comment les choses se sont passées.
La fête de la Conception de Marie a sa première origine dans rÉglise orientale; dans Fempire byzantin elle reçut l'approbation légale à une époque où, dans l'Occident, on discutait encore dans les sphères ecclésiastiques sur son admissibilité. En effet, elle fut reconnue en 1166commejour de fête d'obligalion avec plein repos dominical, par l'empereur Manuel Comnène, dans une constitution qui a pour titre: « Jours de l'année qui sont jours de fête complets ou à demi ». Or on sait très bien que les gouvernements sont lents à reconnaître de nouvelles fêtes ecclésiastiques, lesquelles, par conséquent, ont souvent existé dans TÉglise, sans qu'elles aient reçu la sanction civile officielle.
C'était ici le cas. Le calendrier ecclésiastique de Constanlinople, plus ancien d'un demi-siècle que cette Constitution, marque au 9 décembre la «fête de la Conception de sainte Anne, mère de la Mère de Dieu ». Ce calendrier ecclésiastique porte le nom de l'empereur Basile. Il s'agit de Basile II (976-1025) surnommé le « Porphyrogénète». Pour ce motif, il faut admettre qu'à cette époque le jour de fête était adopté déjà légalement, peut-être avec un rang inférieur i.
Un sermon de Jean d'Kubée nous renseigne d'une manière sûre au sujet de l'époque de l'introduction de la
1 . Déjà l'empereur Léon VI, le Philosophe (896-903), aurait contribué à propager la fête. Passagiia (m, 1750) cite à l'appui un discours que l'empereur aurait fait et qui se trouve dans la bibliothèque Sforza, à Rome. Il ne se trouve pas i)armi les dis. cours de cet empereur imprimés dans Migne, cvii.
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ïèie. Cet auteur, moine d'abord, puis évê(jue de l'île Eubée, vivait vers le milieu du viii° siècle; il était contemporain de S. Jean Damascène avec lequel on le confond parfois. OrceJean d'Eubée dit que trois circonstances de la vie de la sainte Vierge doivent être célébrées ; puis il les énumère au chapitre dixième. La plupart de ces fêtes sont en môme temps des fêtes de Notre Seigneiu'. Les fêtes purement de Marie sont : la Nativité, l'Annonciation el l'Assomption de la sainte Vierge. Quanta la fête de la Conception de Marie, l'auteur n'est pas bien d'accord avec lui-même : il commence par la citer au nombre des fêtes, puis, à la fin du discours, il avoue qu'elle n'est pas connue de tout le monde i; néanmoins il insiste pour qu'elle soit célébrée ; finalement il pense qu'elle devrait l'être. Il suit de là clairement que, de son temps, la fête n'était pas encore acceptée partout el qu'il travaillait à sa diffusion. Si le Père Passaglia, qui cite ce discours au nombre des témoins favorables à la fête, avait examiné de plus près ce passage, il aurait vu qu'au viii® siècle la fête n'a-vait pas encore droit de cilé auprès des personnes pieuses et dans les communautés religieuses, et il n'aurait pas commis la méprise de faire remonter au v^ siècle les commencements de la fêle, en s'appuyant sur un typique de S. Sabas beaucoup plus récent et interpolé 2. Le même auteur indique le 9 décembre comme date de la fête. Pour le reste, le sermon susdit est sans importance.
1, Et xal UT) 7:apà xoTç Tajt ^(^JOipl^z'Z'X',, Migne, P. gr. xcvi, 1499. Qu'on veuille bien remarquer l'article mis devant TcâT'.v. 0'. -avTE; veut dire la totalité, c'est-à-dire la communauté tout entière, ou l'Église.
2. V. au sujet du typique de S. Sabas ce que nous en dirons au § 38.
Le second Orateur grec dont nous possédions un sermon 1 pour la fête est Georges, évêque de Nicomédie, qui vivait un siècle environ plus tard. Il a pour titre : « Pour la conception de sainte Anne », et fut prononcé dans une réunion solennelle (-rravv^uptç) ; le jour est désigné déjà purement et simplement comme un jour de fête {ïop-zr^). L'Orateur ne croit plus nécessaire de faire accepter la fête et d'en recommander la célébration, mais il regarde la participation à la solennité comme une chose qui va de soi. Néanmoins, il trahit encore Torigine récente de la fête quand il fait remarquer « qu'on ne doit pas célébrer la fête comme étant plus récemment instituée, mais comme établie pour de bonnes raisons, et comme devant être observée à cause du commandement et aussi à cause de l'objet qu'elle honore. Si l'on agit ainsi, on aura part à la joie qu'elle promet».
Ces témoignages peuvent suffire en ce qui concerne l'Orient, d'autant plus qu'ils jettent de la clarté sur l'époque de l'origine. Ainsi qu'il arrive dans des cas similaires, la première origine de la fête doit être cherchée dans les communautés religieuses. Là on eut la première idée de vénérer ce fait si intimement lié à la Rédemption. Ce furent certainement les moines auxquels on attribue la formation de la psalmodie qui, dans les heures canoniales, glorifiaient la Conception de Marie et déterminèrent dans ce but lé 9 décembre, jour qui fut toujours maintenu dans les Menées des Grecs. Avec le temps, la célébration franchit les murs des couvents et le cercle étroit des âmes pieuses et devint publique ; des Prédicateurs l'exaltèrent ; elle trouva de l'écho dans des sphères plus étendues, au point que, peu à peu, elle devint une