LES ANCIENS ÉTRUSQUES
son ouvrage, dans les Comptes rendus de rAcadëmie des Inscriptions et Belles-Lettres, publiés par M. Ernest Desjardins*.
La connaissance de la religion des Étrusques conduirait certainement aussi bien que la philologie à réclaircissement de le question d'origine, si controversée quand il s'agit de cette nation. Ce qu'on connaît du symbolisme étrusque se représente comme un sombre mysticisme chargé de superfétations étrangères, et fondé sur une superstition minutieuse qui faisait intervenir le ciel dans toutes les choses de la terre. C'est encore par les analogies certaines qui existent entre la religion romaine et celle de TÉtrurie qu'on peut arriver aux résultats les plus positifs quant à présent sur la connaissance du culte primitif des Étrusques.
Il importe donc avant tout de déterminer quels sont les points de contact des deux peuples d'après les anciennes annales de celui des deux qui nous a conservé seul les traditions de l'autre. Si le savant archéologue parvient à établir par une preuve nouvelle qu'un lucumon de Vulsinii est le réformateur de la première constitution politique et religieuse de Rome, il parlera avec plus de confiance! du système théogonique des Étrusques, qu'il ne peut voir le plus souvent qu'à travers les symboles et les rites romains. Les auteurs latins paraîtront des guides plus fidèles dès que Taction des dogmes étrusques sur le berceau de la religion romaine sera bien établie.
M. Mommsen, l'illustre et savant historien allemand, a contesté l'origine étrusque de Servius Tullius : c'est une grave autorité. Cependant, on lit sur les fameuses tables Claudiennes trouvées à Lyon en \b2k le passage dont voici la ^traduction :
«A Tarquin TAncien, dit Claude, succéda Servius Tullius; nos historiens veulent qu'il soit né d'une esclave nommée Ocrisia, tandis que les annales étrusques en font le compagnon très-fidèle de Célès Vibcnna, dont il partagea toutes les chances aventureuses. Chassés de l'Étrurie par les vicissitudes d'une existence hasardeuse, ces deux chefs vinrent occuper le mont Gœlius avec les débris de leur armée, et la colline doit son nom à Célès Vibenna. Quant à Servius, qui portait comme Étrusque le nom de Mastarna, il le changea pour celui sous lequel nous
l. T. VII, 1863, p. 319 ctsuiv.
le connaissons aujourd'hui. Par la suite, il parvint au trône, qu'il occupa d'une façon glorieuse et utile pour le bien de rÉtat. » Telles sont les paroles de Claude ; mais ces paroles, toutes concluantes qu'elles étaient, ne composant qu'un témoignage unique, et le nom de Mastarna n'étant mentionné nulle part ailleurs, l'origine étrusque de Senrius Tullius a été sérieusement contestée.
Les peintures que M. Des Vergers a présentées il y a trois ans à l'Académie viennent confirmer d'une manière heureuse pour ce sujet les tables lyonnaises et le témoignage de l'empereur archéologue.
En résumé, après être entré dans l'examen détaillé des différentes parties de la théogonie des Toscaps, dieux voilés, inconnus, habitant les profondeurs du ciel ; dieux créés et mortels, réglant l'ordre matériel de l'univers, parlant aux hommes, leur annonçant les arrêts du destin par la voix du tonnerre, le vol des oiseaux ou les entrailles des victimes; esprits médiateurs et bienfaisants chargés de veiller sur la création, sur l'homme, qui peut, après sa mort, entrer dans la phalange céleste; dieux infernaux, cherchant à attirer dans le monde des ténèbres les âmes qui aspirent à remonter vers le principe divin : telle est l'idée qu'on peut se former de la cosmogonie étrusque d'après les textes et les monuments.
11 est certain qu'on ne saurait rattacher à ces notions l'idée sémitique du monothéisme. Il semble, au contraire, que la théogonie des Étrusques participe des sources védiques, du dualisme persan, du sombre mysticisme celtique et du génie poétique de la Grèce. N'est-ce pas là le symbole même de la fusion des origines diverses dont les Étrusques semblent issus?
Ces derniers mots disent assez quelle notion M. Noël des Vei^ers se forme de Torigine des Étrusques, que quelques savants ont voulu rattacher à la souche sémitique.
Après cette grande question de l'origine des Étrusques, nous mentionnerons un fait d'antiquité géographique intéressant aussi, quoique spécial.
A 45 kilomètres au S. de Plaisance, sur la rive droite du Geno, au pied du versant méridional du contrefort qui sépare le Yal Taro du Val Geno^ existe un ancien site que
ITALIE. FOUILLES ARCHEOLOGIQUES. 343
l'usage local a désigné sous le nom de Gittà d'Umbria. Un archéologue américain, M. Alexander Wolf, y a faitj en 1 861 , des fouilles dbnt M. Pallastrelli fait connaître les résultats dans Topuscule dont nous avons transcrit le titre sou^ le n** 292. Cet opuscule a été l'objet d un très-savant et trèsintéressant article donné par M. Ernest Desjardins à la Remie archéologique * : « Le travail de M. le comte Pallastrelli est divisé en cinq chapitres : le premier fait connaître les résultats principaux des fouilles de M. Wolf; le second donne la bibliographie de Gittà d*Umbria, qui est mentionnée comme localité ancienne dans les écrivains du pays aux dix- septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, et qui figure même dans le PUdo de Gabriel Brottier; le troisième et le quatrième sont consacrés à Texamen des difficultés historiques que soulève la découverte, plus complète aujourd'hui, de cette ville ancieone. A la suite d*une savante discussion, l'auteur croit reconnaître : 1*» que cette cité est antérieure à l'époque romaine ; 2° qu'elle ne saurait être gauloise; 3*» qu'elle serait plutôt ligurienne ou ombrienne. M. Pallastrelli ne cache pas ses préférences pour cette dernière opinion, qui lui paraît justifiée par un passage de Pline, le seul dans toute l'antiquité qui donne occasion d'établir une lointaine analogie entre un texte classique et le nom moderne des ruines de Çittà d'Umbria. >
Nous avons transcrit ces lignes, parce qu'elles donnent une idée à la fois concise et complète du sujet. On lit en effet au troisième livre de l'Encyclopédiste latin, dans sa description de la huitième région de l'Italie, après la mention des Tanetani et des Veliates, deux cités de la région de Parme et de Plaisance, le nom des Umbranates^ que l'on est porté naturellement à rapprocher de la Gittà Umbria. Il est vrai qu'au lieu d'Umbranates, la plupart des manuscrits
1. DécoiivertR dos ruines d'une cite inconnue aux environs de Plaisance. Jievue arcîiéol. , fé\neT 1865,^. 129-136.
et des éditions portent Urbanates * ; mais le rapport des noms et la convenance de situation donnent une grande probabilité k la première lecture, adoptée par M. Pallastrelli et maintenue par M. Desjardins. Celui-ci touche en passant la double question, également obscure et toujours débattue, de la parenté originaire des Umbri et de celle des Ligures^ deux énigmes qui se joignent à celle des origines étrusques pour faire de la haute Italie un inépuisable champ de controverses ethnologiques. Nous ferons seulement remarquer, quant à l'extraction des Umbri^ que Tantiquité ne nous a laissé k ce sujet qu'une seule attestation directe, celle d'un certain Bocchus cité par Solin, et que ce témoignage fait des Umbri une branche delà race gauloise, ce que plus d'une analogie tendrait à confirmer. M. Desjardins luimême fait remarquer que les anciens noms de lieux mentionnés dans le région où se trouve la Città d'Umbria sont en très-grande majorité des noms purement gaulois.
M. Desjardins ne semble pas accepter volontiers l'opinion, très-générale cependant, et à notre avis extrêmement vraisemblable, qui rattache les Ligures aux Ibères. Sur ces derniers, le savant critique cite une objection récemment élevée par un numismatiste alleiïnand contre l'identité des anciens autochthones de la péninsule hispanique avec nos Basques actuels, sur ce motif que les légendes des monnaies ibériennes présenteraient de frappantes analogies avecle vocabulaire indo-européen. Ce que M. Zobel dit des légendes ibériennes, on peut le dire également d'une q tité notable de radicaux ou de termes ibériens et base, • que l'on est en droit de regarder conune primitifs, parue qu'ils expriment les accidents les plus simples du sol, l'ean, la montagne, la vallée, la rivière, l'habitation, etc. L'induction la plus naturelle que Ion devrait tirer, à ce qa*il
l. Notamment Tédition du P. Hardouin (vol. I, p. 172), qui ne cite même pas de variantes.