LES NOMS DE LIEUX
n'est ni du bel esprit ni de la recherche ; ce sont des formes piquantes dans leur imprévu, qui viennent d'elles-mêmes donner le relief et la vie à des investigations que la science bénédictine n'aurait pas désavouées. « Quand on cherche l'étymologie d'un nom de lieu dans une langue composée d'an moins cinq dialectes, le gaël irlandais et écossais, le gallois, le comwallien, le bas-breton divisé lui-même en quatre sous-dialectes, sans compter le vieux gaulois qu'on parlait depuis la Seine jusqu'au Rhin, et le celtique qui s'étendait de France jusqu'en Italie et dans une bonne moitié de la péninsule ibérique, je vous assure, nous dit-il, qu'on se sent sur les épaules une lourde charge. Notez encore que les textes manquent, et qu'on est forcé, pour avoir Texplicalion de certains mots, de prendre un peu de d, un peu de là, de manière à faire, comme Cuvier avec ses ossements fossiles, une espèce de paléontologie comparée. »
Le Rév. Taylor a fait, lui aussi, beaucoup de cette paléontologie pour les îles Britanniques. Il s'est appliqué à en reconstruire la carte ethnologique. Nous voyons dans cette carte Télémenl saxon couvrir les deux tiers de l'Angleterre et la plus grande partie des basses-terres d'Ecosse, en même temps qu'il se montre çà et là, mais par apparitions sporadiques, à la surface de l'Irlande, dont le fond est celte. Dans l' Angleterre proprement dite, l'élément celte est confiné au Cornwall et au pays de Galles, sauf, pour ce dernier pays, l'extrémité S. 0. qui est norvégienne, ainsi que le N. 0. de l'Angleterre et quelques portions du S. 0. de l'Ecosse. L'élément norvégien, à son tour, domine dans le nord de TEcosse, contrée dont les hautes-terres (sauf cet extrême nord) sont celtes, comme ils le sont également en Angleterre. Les Danois n'ont rien laissé, ou peu de chose, en Irlande, si ce n'est çà et là un nom isolé, tel que Danes'- Hill, Danes'Fort, etc. Sur une grande partie de la plage orientale, au contraire, l'élément danois prime tout le reste.
Un exemple frappant des applications de la nomenclature topographique à la carte ethnographique d'une grande contrée se montre en Ecosse. Une ligne de démarcation nettement tranchée se dessine à travers le pays par l'emploi respectif de deux termes également celtiques, mais appartenant aux deux grands dialectes de la langue (le gaël et le cymreg), qui se prolongent parallèlement en regard l'un de l'autre. Ces deux termes sont peu et aber d'un côté, ben et inver de l'autre, les deux premiers appartenant au cymreg, les deux autres au gaêlic. /nver( bouche d'une rivière) se trouve très-communément en Irlande et dans les Highlands d'Ecosse, comme aber, avec la même signification, dans les Lowlands et dans le pays de Galles. < Si l'on tire sur la carte, dit M. Taylor, une ligne qui parte d'Invemay, ou un peu au S., pour aller se terminer un peu au N. d'Aberdeen, on verra qu'à peu d'exceptions près les Inver se trouvent au N. de la ligne et les Aber au S. » On en conclut que les Gymris occupèrent de bonne heure les basses-terres d'Ecosse jusqu'aux montagnes du Perthshire, et qu'ils ne diffèrent probablement pas du peuple appelé Pietés ; taudis que les Scoti^ ou habitants des hautes-terres (les Highlanders) étaient les tribus gaéliques venues d'Irlande. La nomenclature topographique prête ici un phissant appui aux inductions de l'histoire. C'est ainsi que, daos une plus large expansion, laprédominence du mot cymreg ou breton pèn ( tête, sommet) , dans la haute Italie (Apennins, Alpes Pennines, etc.) suffirait pour révéler, à défaut de l'histoire, la présence des Celtes dans toute cette région, comme aussi sur les Pyrénées et dans la péninsule ibérique (espagnol pefia, rocher). Nous ajouterons que la quantité considérable de noms purement celtiques dans la nomenclature géographique de l'ancienne Italie, particulièrement dans les noms de rivières, non pas seulement dans le domaine historiquement connu de la Gaule cisalpine, mais dans toute l'Italie centrale et dans l'Italie du Sud,
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nous fournit un indice qu'il importe de prendre en considération dans l'étude encore bien incomplète de l'ethnologie primitive de la péninsule.
£t à ce sujet des noms celtiques qui se retrouvent dans les rivières de Tltalie moyenne et de la basse Italie, citons un passage des Words and Places ^ qui prouve, chez M* Taylor, une étude très-sérieuse de la géographie primordiale de l'Europe.
Il est une classe de noms locaux d'une valeur particulière dans les investigations de l'histoire primitive. Les noms de riyières en général, et spécialement les noms des grandes rivières, gardent partout la révélation des plus anciennes races. Ces noms de rivières survivent là où tous les autres noms ont changé ; il semble y avoir en eux une vitalité presque indestructible. Les villes pourront disparaître du sol, le site des habitations humaines pourra changer, mais les anciens noms de rivières se transmettent de race en race : les noms même des montagnes, ces immuables barrières, n'ont pas la même force de permanence. Dans une grande partie de l'Europe, en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie, nous trouvons des villages qui portent des noms romains ou allemands sur des rivières qui ont gardé leur vieille appellation celtique. Dans toute l'étendue de l' Angleterre, il y a à peine un nom de rivière qui ne soit pas celte ', Il suffit de jeter les yeux sur notre carte, pour voir que les districts mômes de la Grande-Bretagne, tout couverts de noms de villages anglo-saxons et Scandinaves, sont coupés dans tous les sens par des rivières dont les noms sont presque le seul témoignage qui survive de l'antique occupation du pays tout entier par une race celtique.
M. Taylor, dans le passage que nous venons de citer, a touché le grand côté de cette étude. Les investigations locales de cette nature ont assurément un intérêt considérable, tout à la fois pour l'histoire et pour la topographie; mais l'intérêt s'agrandira singulièrement du jour où les investigations, suffisamment* préparées par une longue série de