Revue archéologique, mai, p
46 AFRIQUE. (n~ 17-21)
de la mesure indigène dont il est ici question; c'est une recherche à laquelle il ne conviendrait pas de se livrer ici. Nous noterons seulement, comme point de départ, que la coudée égyptienne, base des mesures agraires et des mesures itinéraires, s'évalue, d'après les déterminations les plus rapprochées, entre O^sa? et O^ôâô, soit 0"526; que la longueur astronomique de TÉgypte, c'est-à-dire l'amplitude de l'arc compris entre Syène et la parallèle d'Alexandrie, est de 7" 7' 30*, et que la valeur calculée du degré de latitude moyen de l'Egypte étant de 1 10775 mètres, la longueur totale de Tare égyptien est de 789 270 mètres, chiffre où la coudée de 0'"526 est comprise juste i 500 000 fois * ; et enfin que la longueur effective de l'Egypte, non plus la longueur de la ligne géométrique mesurant idéalement Tare compris entre les deux parallèles extrêmes, mais bien la distance itinéraire qu'aurait à parcourir celui qui marcherait de Syène à Alexandrie en suivant la vallée, que cette longueur effective, disons-nous, est d*environ 1 100 000 mètres, représentant 2 091 000 coudées, et 7000 stades alexandrins ou stades d'Ëratosthène de 700 au degré. Nous laissons à d'autres le soin de chercher quel rapport les 12 lOOcuûi des tables d'Edfou peuvent avoir avec ces nombres.
A la suite du passage des inscriptions d'Edfou que nous venons de citer, on lit celui-ci, qui se reconmiande paiement par un intérêt classique : < Le Nil sort de Ker-ti, à son temps ; il a une hauteur, à Éléphantine, de 24 coudées, 3 palmes et 4 parties.... » Ker-ti désigne une localité près des cataractes, aux environs de Syène. On ne peut lire cette
1 . Nous retrouvons là exactement les 5000 stades qu'Ératosthène attribuait à la longueur de l'Egypte. Le stade d'Ëratosthène, composé de 300 coudées égyptiennes et plus court d'un septième que le stade commun de la Grèce (de 18o mètres), valait IST^^S. Multipliés par 5000, 157"8 = 789000. Le chiffre de 5000 stades, ou 1500000 coudées, représente la longueur de la base mesurée en droite ligne depuis Syène jusqu'au parallèle d'Alexandrie ; il n'a pu être fourni avec cette exactitude que par les opérations cadastrales des arpenteurs égyptiens.
ligne sans songer au rapport du hiérograaimate recueilli par Hérodote, au sujet de la prétendue source du Nil au milieu des tourbillons de la première cataracte. Si Thistorien avait dit le commencement du Nil d'Egypte, son expression aurait été exacte. On sait que Germanicus, neveu de Tibère, visitant la haute Egypte, fut aussi conduit par les prêtres jusqu'aux cataractes, où on lui montra un gouffre que Ton appelait la source du Nil.
S 2. Un critique en présence des monuments.
Les pages que M. Ernest Renan a écrites sur TËgypte (n® 17) ont un autre intérêt. Ce n'est pas un point particulier de régyptologie que le savant critique a touché dans un jour de sa vie de voyageur; c'est l'étude tout entière de la vieille Egypte qui lui est apparue à l'aspect de ses monuments, et dont il a évoqué les résultats déjà si grands pour l'histoire du monde antique, non sans laisser çà et là dans cette éloquente revue l'empreinte de sa libre pensée. « J'ai vu l'Egypte, et je peux vous dire mon impression d'ensemble sur cet étrange pays. Mon voyage dans la haute Egypte, en compagnie de M. Mariette, n'a fait que confirmer les vues que je m'étais formées tout d'abord lors de ma première course à Sakkara et aux Pyramides. La solidité parfaite de l'histoire d'Egypte est pour moi une chose démontrée. J'avais quelques hésitations; je craignais que l'on ne donnât la valeur de dates absolues à des séries toutes relatives, qu'on n'étendit démesurément les origines, et qu'on «ne prît pour historiques des données fabuleuses. La vue des monuments, Hérodote et Manéthon lus sur place, pardessus tout les entretiens de M. Mariette, ont dissipé mes doutes. Je crois voir maintenant la suite de cette histoire avec une grande clarté. *
Ainsi s'exprime M. Ernest Renan dans sa lettre écrite du Caire en décembre 1864. Cette lettre tout entière est un
morceau de critique historique de rinlërét le plus vif et du caractère le plus élevé. Le sujet était nouveau pour M. Renan ; mais dans un esprit fortement trempé, nourri d'études profondes que la méditation a fécondées, il se développe une rare faculté de pénétration rapide et d'assimilation. Le contact d'une vérité nouvelle y fait jaillir des clartés soudaines qui n'appartiennent qu'aux intelligences d'élite. En même temps que ses impressions en présence des ruines cinquante fois séculaires qui plongent la pensée dans la profondeur des temps, M. Renan déroule en quelques pages la suite des dynasties pharaoniques. Ces vues du savant voyageur s'appuient d'ailleurs des longues recherches et des études de M. Mariette dont elles nous donnent l'aperçu, et elles en reçoivent une nouvelle valeur. Nous avons là un exposé clair, rapide, saisissant, presque familier, qui cependant touche le vif de chaque question, le nœud de chaque problème. Et puis, faut-il le dire, c'est avec bonheur que nous voyons un homme de la valeur scientifique de M, Renan rentré tout entier dans une question de science pure, sans aucune de ces préoccupations étrangères où s'est égarée plus d'une intelligence supérieure, où plus d'un grand avenir s'est compromis ou perdu.
Le peuple égyptien est le premier-né de l'histoire. Les prêtres de Memphis et de Thcbes, au rapport des anciens auteurs grecs, disaient que leur nation était la plus vieille du monde, et que l'Egypte avait été le berceau du genre humain; cette antériorité dont ils se glorifiaient, les monuments la confirment. Ils la confirment en ce sens que l'Egypte est la première nation connue qui ait formé dans le monde un corps politique régulier, avec des institutions civiles et religieuses et une tradition continue. Branche dé« tachée du groupe des nations qui couvre le sud-ouest de l'Asie et que la science moderne a désigné sous le nom da groupe sémitique, sœur des Himyârites de l'Arabie méridionale et des Cananéens de la côte phénicienne» la tribu
égyptienne s'est établie de temps immémorial dans la basse vallée du Nil, et elle s'y est développée sous des influences tout à fait particuliè]:es. La nature même de la vallée, que des inondations annuelles envahissent à des époques régulières et couvrent d'un limon fécondant, repousse les habitudes pastorales et appelle la vie agricole,, mère de la civilisation. L*aspect imposant de ce grand fleuve aux sources inconnues, apportant la vie au sein du désert; ce cercle immuable de phénomènes toujours renouvelés sous un ciel éternellement pur ; ce frappant contraste entre l'oasis et le désert, entre la vie et la mort, qui présente ici l'image d'une lutte immédiate et perpétuelle, tout était fait pour élever l'âme en dominant la pensée, pour développer les facultés perfectibles de Tintelligence, et loutk la fois leur imprimer ces formes graves et ce caractère de rigidité religieuse qui est le cachet de la civilisation égyptienne.
On ne saurait toucher aux antiquités de l'Egypte sans se préoccuper tout d'abord de la question chronologique. Il n'est pas dans l'histoire de l'antiquité de chapitre plus difficile, plus complexe, qui ait donné lieu à plus de recherches, et qui ait aussi enfanté plus de systèmes. Avant l'étude des monuments, qui ne date que du commencement du siècle actuel, la chronologie de l'empire des Pharaons avait pour base à peu près unique les listes d}iiastiques de Manéthon, et la grande préoccupation des chronologistes était de concilier ces listes avec la Bible; aujourd'hui le problème est surtout de les concilier avec les monuments, tout en tenant compte de l'élément biblique, très-important sur certains points. Le terrain sur lequel se sont élevés les systèmes contraires est l'arrangement même des listes. Les Dynasties dont Manéthon nous a conservé la longue série furent-elles continues et successives, comme l'ont été pour la France nos quatre dynasties royales? Ya-t-il, au contraire, des Dynasties collatérales qui ont régné simultanément sur des parties différentes de l'Egypte, etquelles sont ces Dynasties?
l'année GÉOQR. IV — 4
Voilà le problème. G*est de la solution diiiérente qu'il a reçue que sont nés les différents systèmes; et ces systèmes différents no vont à rien moins qu'à faire varier de 2000 ans la durée de l'Empire égyptien !
Disons toutefois que dans cette énorme divei^ence la part de l'arbitraire est grande, et que la critique plus sévère d'un côté, de l'autre l'étude de plus en plus approfondie des monuments, et aussi la découverte de monuments nouveaux qui ont singulièrement élai^ les moyens d'étude, ont ramené le désaccord à des termes moins extrêmes. Depuis longtemps M. de Rougé, avec cet excellent esprit de sobre critique qui ne le distingue pas moins que sa science profonde en égyptologie, avait nettement posé les termes où la question est aujourd'hui ramenée. Dans la longue suite de siècles qu'embrassa la monarchie des Pharaons, — période immense qui égale près de trois fois la durée de la monarchie française depuis Clovis, — M. de Rongé marque trois périodes. Ce sont d'abord, en partant des époques les plus rapprochées , les temps dont nous avons une notion positive et tout à fait certaine au moyen des synchronismes : cette première période nous conduit jusqu'à l'an 1000 à peu près avant notre ère, au temps de la mort de Salomon et de la séparation des deux royaumes au sein d'Israël. La seconde période remonte jusqu'aux environs du dix-huitième siècle, avec un degré encore assez grand de certitude relative, et des chances d'erreur médiocres. La troisième embrasse toute la série des temps incertainSj au-de^us du dix-huitième siècle, — incertains quant au classement des Dynasties et à la date précise de leur point initial, mais non quant aux grands linéaments historiques indiqués par les textes et confirmés dans leur ensemble par les monuments. Des découvertes d'une extrême importance faites dans ces derniers temps, et qui sont dues pour la plupart à M. Mariette, ont encore rétréci le cercle des incertitudes en apportant de nouveaux moyens d'étude. Nous voyons par l'exposé de