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Ces trois groupes sont les Âgha'zi, les Becharièb ou Badjt, et les Kouziâma.

Les Agha*xi parlent le tigré, c'est-à-dire la langue du nord de l'Âbyssinie, qui est une formation moderne de Tancien gheez. Â cette classe appartiennent les habitants du Samhar (le littoral au nord de Massâoua), les tribus du bassin de TÂnséba (les Habab, les Bedïouk, les Mensa, les BogoS) les Takoué, les Marea), quelques cantons du Barka, l'Alghédèn, le Sabdérat et les Hallenga, CSet ensemble de cantons et de tribus forme au nord la prolongation du Hamaoêuy c'est*à-dire de la pointe N.^E de TAbyssinie, et peut s'avancer dans l'intérieur jusqu'à une trentaine de liei^es k Touest de Massâoua. Toutes ces peuplades ont entre elles des rapports intimes. Elles sont toutes d'origine abyssine, toutes ont reçu très*-anciennement le christianisme, et laUangue qu'elles parlent, le tigré, est le plus pur des idiomes éthiopiens. Bien qu'elles ne soient pas exemptes de mélange (l'élément agaou , par exemple, forme bien un tiers de la population bogo), le fonds commun persiste et se reconnaît aisément. Tout indique qu'une branche de la population gheez du nord de TAbyssinie est venue autrefois prendre possession de cette partie du bas pays.

Nous ajouterons que ces informations précises que nous apporte M. Munzinger confirment pleinement une assertion de Bruce qui jusqu'à présent avait été regardée comme au moins très-douteuse , à savoir , qu'une tribu du nom d'Agha'zi occupait les montagnes de Habab, sur la frontière N.-E. de TAbyssinie^ On sait que la langue gheez, qui n'existe plus aujourd'hui, comme chez nous le latin, qu'à

1. Bruce's TravelSj vol. II, p. 314, édit. de M. Alex. Murray, 1804. Il faut dire aussi que Bruce mêlait à cette indication, dont l'exactitude est maintenant reconnue, des spéculations étymologiques dignes de cettej époque où florissaient les systèmes de Court de Gébelin et de Lebrigant.

l'état de langue morte k Tnsage des lettrés et de TJ^glise, est un rameau de la grande famille arabe on sémitique. Gazij comme nom de peuple, figure dans la célèbre inscription d'Adulis, dont Tépoque, selon toute probabilité, est de la fin du premier siècle de notre ère, ou du commencement du deuxième siècle * .

La seconde classe, désignée sous le nom de Bédâouî (les' Bédouins ou Nomades), appartient à la race nombreuse qui à peu d'exceptions près occupe toute la Nubie, entre la mer Rouge et le Nil, depuis la frontière de TAbyssinie jusqu'à celle de l'Egypte. La langue de ce peuple, le to'bedaouîé comme on la nomme, se trouve dans fia pureté chez les Hadendoa et les Bécharîn ou Bedjas. La branche considérable des Béni-Amèr est une race mixte, qui s'est formée d'un mélange d'Agha'zi et de Bedjas. C'est surtout dans la langue que le mélange se reconnaît ; par Içs mœurs, les coutumes et le genre de vie purement nomade, ce sont de Yrais Bedjas.

La troisième classe se compose des tribus de Baza et de Barea. Leur nom national est Koundma. Ils présentent une opposition tranchée avec les deux classes précédentes, et M. Munzinger se félicite des circonstances heureuses !qui lui ont permis d'étudier ce peuple chez lequel aucun Européen n'avait pénétré avant lui. Bien que se ressemblant sous tous les rapports, par les coutumes et les conditions sociales, les Baza et les Barea diffèrent par l'idiome. C'est à peine si la langue des Baza a quelques mots en commun avec celle des Barea. Les deux peuples sont sédentaires et cultivent le sol. Ils demeurent, à l'ouest des Agha'zi, an pied septentrional du plateau abyssin , dans le bassin moyen du Mareb ou Gasch. Les Béni-Amèr et les autres bran-

1. Qu'il nous soit permis de renvoyer sur ce sujet à nos Éelaireiâ» sements géographiques el historiques sur Vinscription cVAdults, p. 26,

M. IfUNZINGER. «^ BTfiNOLOGIE NUBIENNE. 57

ches des Bédftouî nomadisent «n nord des deux autres groupes.

Après ce coup d'oeil général, M. Munzinger entre k fond dans son sujet. Composé d'itinéraires et d'études, le livre tient à la fois de la relation et de la discussion. II se partage entre la géographie et les données ethnographiques. Le voyageur nous conduit successivement dans les pays agha^zi, chez les Marea et chez les Kounâma. La grande et remarquable tribu des Béni-Àmèr, la langue des Bedj^ et l'hydrographie èa Mareby sont l'objet d'études particulières pleines de faits importants pour la géographie de ces territoires encore si nouveaux, et pour l'ethnographie nubienne.

Le mémoire sur la langue bedaouïé, c'est-à-dire sur le bedja (p. 341-369), est d'une importance particulière; car jusqu'à présent l'étude analytique et comparée de cet idiome est un des grands desiderata de l'ethnologie africaine. M. Munzipger dit que la langue bedja c n'a rien d'africain (Sie hat nichts Âfrikanisches an sich) : en quoi le savant voyageur s'exprime peut-être d'une manière bien absolue, et dans tous les cas prématurée. La conjugaison se rapproche du verbe arabe, et cependant la langue n'a aucune des articulations qui caractérisent les langues sémitiques, telles que le 'aïn, le ghaïn, le hha, le ghîm, le qaf, le 4ha, le çad et l'éthiopien ds et ts. Il serait impossible d'écrire correctement cette langue avec l'alphabet sémitique ; nos alphabets européens s'y adapteraient mieux. Un vocabulaire de 6 à 700 mots que donne M. Munzinger montre qu'un assez grand nombre de radicaux arabes et tigréens s'y sont introduits, ce qu'il faut sûrenfent attribuer, ainsi que le voyageur lui-même le remarque, à ce qu'il a formé en grande partie cette liste de mots recueillis chez les Béni- Amèr, qui sont un peuple métis.

Un morceau sur l'ethnographie du KordofaUy par lequel M. Munzinger termine son volume (p. 539-584), ajoute un

document de plus àeeux que Rûppel, Rnsaagger, Kotseby, Pallme, Brehm, d'Escayrac^ Cnny, Steudner et d'antres, nons ont donnés snr cet avant-poste du Sondan central.

Ce morceau, toutefois, appelle quelques remarques.

En tout ce qui se rapporte aux langues des populations qu'il a visitées, les études de M. Munzinger sont d'un homme parfaitement compétent dans cette nature de recherches; mais hors de là, quand il veut toucher à d'autres côtés de l'eth- ^ nographie, le voyageur tombe dans de singulières aberrations. C'est ainsi que pour lui le Nègre n*est qu'une dégénération, moins que cela peut-être, une modification de la race blanche. Et ce n'est pas comme théorie ou matière de doctrine que M. Munzinger croit pouvoir avancer una semblable assertion ; c'est comme chose de fait, presque d'observation, c En ce qui est du Nègre, dit-il (p. 540), je ne sais vraiment ce que l'on entend par là.... Vu de loin, et opposé à l'Européen d'une manière absolue, l'Africain paraît sans doute un être tout à fait à part; mais par une observation plus attentive, le voyageur sincère ne sait plus où le Nègre proprement dit commence, et la croyance en nne séparation absolue des races s'évanouit de plus 'en plus. » Voici les propres mots du voyageur, car de pareilles énormités ne doivent être rapportées qu'avec la garantie d'une citation textuelle : Bei genauerer Beobachtung weiss der aufrichtige Reisende nicht mehr wo der Neger eigentlieb anfaengt, und der Glaube an die absolute Rassentrennung verschwindet mehr und mehr.

M. Munzinger, on le voit, doit être un chaud adhérent de la doctrine darwinienne ; et on peut lui appliquer sans réserve ce qu'un de nos éminents physiologistes disait tout récemment, avec autant de force que de saine raison, de cette doctrine bizarre de la transmutation indéfinie des êtres : « Les limites sont le grand fait qui marque, et, par Ih, distingue les phénomènes. C*est parce que M. Darwin ne voit pas les limites de la variabUUé qu'il la confond avec la

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mutaèUitéy £t qn'il dérive intrëpideinent toutes len espèces d'une seule espèce ' . »

Si le voyageur se montre si facile sur la distinction spécifique du Nègre, on doit bien penser que sa critique ne sera pas très-rigoureuse sur des faits moins fortement accusés. C'est ainsi que pour lui les populations de la Nubie et du bassin moyen du Nil jusqu'au Kordofan sont toutes d'extraction arabe. Ni les différences très-sensibles du type physique, ni la séparation radicale des langues que lui-même a constatées, nalui suscitent le moindre scrupule. Il aurait pu se dire, cependant, que les tribus si remarquablement distinctes de la Nubie, ««^ les Éthiopiens, conùne les nommaient les Grrecs, les Bedjas des auteurs et des voyageurs arabes, les Bécharin ou Bicharièh comme on les nomme aujoifrd'hui, *^ ne sont pas isolées dans cette région de l'Afrique ; que la question qu'elles soulèvent se lie à bien d'autres questions connexes et se rattache à un fait bien plus général; qu'une vaste ceinture de populations analogues, les Somâl sur le golfe d*Aden,*les Gallas au sud de l'Âbyssinie, les Abyssins eux-mêmes (du moins la partie aborigène), les Égyptiens primitifs sur le Nil inférieur, et enfin lesBerbers des oasis et de l'Atlas, forment dans le nord du continent une chaîne immense de peuples congénères, dont les tribus nubiennes ne sont qu'un chaînon. U aurait pu songer que dans la distribution originaire des races humaines à la face du globe, — dans ce fait primordial dont il nous est interdit de sonder le mystère, — si les peuples blancs de la zone septentrionale de l'Afrique peuvent être considérés comme un vaste groupe physiquement analogue au groupe sémitique aussi bien qu'au groupe indo-européen, on ne saurait cependant le confondre avec les Arabes sans méconnaître les conditions fondamentales sur lesquelles repose la distinction si profonde des nationalités. Il aurait pu se rappeler enfin

t. Flourens, Journal des Savants, Sept: 1864, p. 587.

qu'un document vénérable k plus d'un titre , la Gtenèse, dans la table généalogique des nations contenue au dixième chapitre, sépare nettement le groupe hamitique du groupe sémite y et que dans le groupe hamitique (où se retrouvent toutes les grandes nationalités africaines), nos Bicharîèh ont toujours été nettement distingués sousTappellationdeRou»chites, qu'assurément Ton n'a jamais confondus avec la race d'Ismaël. A quelque point de vue que Ton prenne la question, au point de vue physique, historique ou géographique, les Nubiens réclament leur place à part, à côté de l'Arâbe et au-dessus du Nègre, dans la classification générale des peuples. Les études locales de M. Munzinger, bien supérieures à ses spéculations théoriques, contribueront sans aucun doute au complet éclaircissement de cette question d'ethnologie historique pour laquelle les documents précis de linguistique ont manqué jusqu'à présent, et dont le D*" Brugsch, au moment même où M. Munzinger allait publier sa relation, faisait l'objet d'une savante étude (voir ciaprès, p. 62, le n° 7 de notre bibliographie), qui n'est que le point de départ d'un travail plus étendu.

Sur la dénomination même de Nubiens, M. Munzinger tombe dans une confusion qui a été et qui est encore trop générale. Le nom de Nouba appartient proprement et exclusivement à un peuple nègre qui habite au sud duRordofan; or, ce n'est pas de ce peuple que vient la dénomination de Nubie, appliquée, à partir du septième siècle de notre ère, à la contrée comprise entre l'Abyssinie et l'Egypte, nuds bien des Nobatm des oasis du Nord, qui sont des Berbers. C'est un point d'histoire que j'ose croire avoir le premier mis en pleine lumière sur une série tout à fait irréfragable de témoignages contemporains, et pour lequel, ne pouvant rentrer ici dans une pareille discussion, on me permettra de renvoyer à l'ouvrage où je lai déposé*. M. Mnnzin-

1. Le Nord de V Afrique dans VantiquUé grecque et romaine, p. 81 et suiv. Paris, 18C3.

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