EXPÉDITION DU DUC DE LUYNES
M. de Luynes ne pense pas pouvoir faire connaître avant uq temps beaucoup plus long l'ensemble de ses recherches, aux^ quelles il joindra des documents qu'il espère recevoir de M. le docteur Combe sur l'anthropologie, la botanique et Thistoire naturelle du pays qu'ils ont visité.
En attendant la relation d'ensemble à laquelle sera sans doute attaché le nom de M. le duc de Luynes, plusieurs publications partielles ont déjà fait connaître quelques-uns des épisodes les plus intéressants de rexpédition. M. le lieutenant de vaisseau Vignes a exposé, dans un premier mémoire, l'historique de Texploration du bassin de la mer Morte. Le premier soin fut de constater, d'une manière aussi exacte que le comporte l'emploi des instniments, la dépression de la mer elle-même mesurée à ;^ surface. Tandis que M. Lartet observait à Jérusalem un Jbaromètre à mercure, M. Yi^DOs en observait un autre à Âïn-Fechkha, au bord de la mer Morte. La pression barométrique, notée d'heure en heure aux deux stations pendant toute la journée du 12 mars, doanapour la différence de niveau 1171 mètres. Des observations analogues faites le 7 juin simultanéme/it à Jérusalem et à Jafla, sur le bord de la Méditerranée, indiquèrent pour la hauteur de la station de Jérusalem au-dessus de cette dernière mer 779 mètres; du rapprochement de ces diiiffres il résulte que le niveau de la mer Morte est de 39^ mètres au-dessous de la Méditer-* ranée.
Un lac assez grand pour qu'on ait pu le noBuner une mer, occupant un fond de cuve assez pr^ondément crmiaé dans l'écorce terrestre pour descendre à plus de 1200 pieds* au-dessous du niveau de la Méditerranée, c'est assurément un trait fort remarquable de la configuration physique d'nn pays. D'autres lacs sur le globe présentent la même particularité, mais aucun à un degré comparable. Geiqui »*estpas moins singulier que le fait lui-même, c'est qâe Oèi é«oi4Hfe enfoncement de la mer Morte n'avait faisais nétésoup«
çonné jusqu'à ces derniers temps; il y a trente ans à peine qu'il s'est révélé à lattention d'un voyageur savant, le docteur Schubert. Depuis lors, nombre d'observateurs se sont attachés à déterminer le chiffre exact de la dépression, par les différents procédés de la science. Ces nivellements successifis, dont nous reprendrons tout à l'heure Thistorique, ont conduit à des résultats peu différents; les trois plus notables, ceux de M. de Bertou, notrd compatriote, en 1837, du capitaine Symonds, de la marine anglaise, ea 1841, et du lieutenant Lynch, de la marine américaine^ en 1848, ont donné respectivement 419, 400 et 40*1 mètres. La mesure du capitame Symonds (400, ou plus rigoureusèment 399"',88), la moins éloignée des 392 mètres barométriques de MM. Vignes et Lartet, fut obtenue par deux séries de nivellements au théodolite ; celle du lieutenant Lynch résulte aussi d'un nivellement conduit depuis le niveau de la mer Morte jusqu'à Jaffa, en passant par Jéru* salem.
L'aspect aride du profond bassin où cette mer est encaissée, ainsi que la nature de ses eaux, justifient bien le nom de mer Morte qu'elle a reçu. La vie s'éteint à son approche. Les eaux courantes qui descendent des hauteurs nourrissent des poissons et des coquillages ; les uns et les autres meurent dès qu'on les plonge dans les eaux du lac. < Tous nos efforts pour y trouver des êtres vivants sont restés sans résultat, dit M. Vignes. Dans un certain rayon autour des embouchures, on voit des poissons et des crustacés; ils meurent immédiatement si on les transporte dans l'eau plus saturée. L'aspect général de la mer Morte est celui de toutes les mers. Ses eaux sont limpides, mais désagréables au toucher; elles laissent aux mains une im« pression huileuse, et à la longue déterminent des pustules. Les rives sont arides sur la plupart des points ; mais partout où coule un peu d'eau, douce ou saumfttre, les roseaux et les palmiers abondent. »
La profondeur de la mer Morte est comidé un vériubU cralëre. M. Vignes a trouvé 3S0 sondes du lieutenant Lynch ont accnsé sur cei jusqu'à près de 400 mètres. Ainsi la profondeu Morte est égale à l'enfoncement d6 sa surface ai niveau de la Méditerranée. Cette grande profo maintient, toutefois, que dans le centre et le i paiement ans approches de la côte orientale; < elle n'est plus que de quelques brafses. Le f vase bleue mêlée de cristaux de sel ; dans le plus que de la vase.
Les opérations hypsométriques, c'est-à-dire nattons d'altitudes par rapport an niveau de . ranée, ont embrassé, comme on l'a vu plus hi longueur du profond sillon qui se prolouge du i sur une étendue de près de quatre degrés, depi ces du Jourdain jusqu'à la tête de la mer IloQt Morte, partie la plus profonde du sillon, occu près le milieu de cet inlervalie. Nous nous donner ici les chiffres qui permettent de se idée générale des pentes intérieures du sillon, a sud de la mer Morte.
TOe du Ouâiii Hasbani, source la plus sep- j i
Uintnimale du Jourdain t63|
Source lie Banias, commuDÉmenl désignée I
cnnima la source du Jourdain 383 j
Siiuicc de TcU-el-Kadi, Iroialéme source du I
ilcuve 185 (
Uo (le TibériadB 189 T
Niveau des eaui de la mar Morle 392
Point de partage entre le Ouâdi Arabah, \ dont les eaux temporaires descendent ï j la mer Morte, et rextrémilé méridionale t du tîllon, inclinée vers la mer Rouge > [ligne oblique comprise entre 30' 08' el l :iO' IV lat. N.. non loin de Vet-Saieh, ou 1 ïMe, de M. de Berlou) Î40/
Ce dernier chiffre fixe un poiot de grande importance dans le relief général de la région y et sur lequel on n'avait que des données à k fois très-vagues et très-inexactes. M. le comte de Bertou, privé de son baromètre lorsqu'il reconnut le Ouâdi Arabah en 1839, et qui avait dû recourir, pour estimer Taltitude du Satèfi ou point de partage, au procédé fort incertain de l'ébullition de l'eau, avait trouvé 722 mètres, le triple de l'altitude vraie. Il est vrai que M. Vignes croit reconnaître le Satèh de M. de Bertou sur un point un peu différent de celui où lui-même place le point de partage; mais les observations n'ont donné pour ce point lui-même que 346 mètres, moins de la moitié des 722 mètres estimés (on ne peut pas dire mesurés) par M. de Bertou. .
Cette exploration achevée de la mer Morte et da la double vallée qui en prolonge le profond sillon, la vallée du Jourdain au nord et le Ouâdi Arabah au sud, M. le duc de Luynes vint, on Ta vu, se rembarquer pour l'Europe, pendant que M. Yigneâ poursuivait en Syrie quelques reconnaissances intéressantes, notamment celle de la route et des ruines de Palmyre, dont la situation astronomique a été fixée par 34^ 32' 30'' lat. N. et 35® 54' 35'' long. B. de Paris. L'altitude du sol au-dessus du niveau de la Méditerranée a été trouvée de 405 mètres. De nombreuses photographies et dix-neuf inscriptions palmyréennes estampées ont en outre été le fruit de cette excursion. La population de la ville de Zénobie se compose aujourd'hui d'environ 500 fellahïns (Arabes cultivateurs), dont les hiittes encombrent la cour du grand temple.
Une remarque consignée au journal du voyageur dans sa marche de Jérusalem à Damas par Test du Jourdain, expliquerait, à défaut d'autres documents, la contradiction apparente du jugement porté parles voyageurs sur la valeur physique et morale des Bédouins comparés aux Arabes sédentaires. « Les habitants de Turmus Aya paraissent
D'avoir jamais vu un Européen, dit M. Vignes. Ds se groupent autour de nous et noua regardent avec curiosité. Le contraste est frappant entre nos Bédouine k, la mine fière et ces fellabins. Les races paraissent aussi différentes que leurs costumes. ■ Ceet qne nous avons ici non pas la race nuble et fiera des Arabes du Nedjed, que n'a jamais courbé le joug étranger, mais une population asservie et dégradée par la domination abrutissante du gonvemement lurc. Ce sont presque tonjonrs ces Arabes b demi ottomanisés que les voyageurs ont eu en vue, comme l'a très-bien remarqné M. Palgrave*, lorsqu'ils ont attribua à l'Arabe Bédouin une immense supériorité sur l'Arabe sédentaire.
M. Lartet, le géolc^ue de l'expédition, a constaté un iait aussi curieux qu'important pour l'bistoîre physique de la mer Morte (voir ci-dessus la bibliographie, n* 90) ; c'est que le niveau des eaux s'y est abaissé de plus de 100 mètres depuis les temps géologiques. Cet abaissement des eau:;; est attesté par les assises horizontales de marnes gypseuses ■ qui évidemment ont été déposées autrefois par le lac ; ■ M, Lartet en cherche la cause ■ soit dans une alimentation atmosphérique moins considérable, soit dans une évaporation devenue plus active, et plus vraisemblablement dans l'effet combiné de ces deux causes paissantes. *
M. Lartet ajoute :
Pour l'observateur qui cherche à sa rendre compt^ de l'âge géologique et du mode de formation des relief limitant le bassin de la mer Morte, et qui, d'autre part, s'est assuré que ses ancieDB sédimenis ne renferment aucune tracs fossile d'organismes marins, il devient évident que cette dépression oontinentale n'a été, dès l'origine, rien de plus qu'un réservoir d'eau atmosphérique, dont la salure, empruntée à des circonstances
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environnantes, s'est de plus en plus accrue sous l'influence d'une incessante évaporation.
Des phénomènes d'une nature différente ont aussi compliqué la constitution physique de cette contrée. Au N. £. du bassin de la mer Morte, des éruptions volcaniques ont produit d'immenses coulées de basalte, dont quelques-unes sont venues s'épancher dans la vallée même du Jourdain. Ces éruptions font de la Syrie orientale un district volcanique digne d'être comparé à ceux de PAuyergne et de la Katakekaumène. D'autres coulées analogues, mais moins considérables, ont pris naissance directement à Test de la mer Morte, et trois d'entre elles aboutissent à son rivage oriental, près des ouâdis Ghuweir et Zerka-Maïn, et au sud de la petite plaine de Zarah.
Les sources thermales ou minérales, ainsi que les émanations bitumineuses qui ont accompagné ou suivi les éruptions volcaniques, sont, avec les tremblements de terre qui agitent encore ces contrées, les derniers phénomènes importants dont le bassin de la mer Morte a été le théâtre.
Tels sont les principaux résultats jusqu'à présent connus de l'expédition de M. le duc de Luynes; en terminant le court aperçu que nous en avons donné, il est impossible de ne pas rendre un juste hommage au savant généreux dont la munificence a organisé ce fructueux voyage, après tant d'autres entreprises et de belles publications qa'il a facilitées ou libéralement défrayées. La position de M. lexduc de Luynes est exceptionnelle, sans doute; mais elle le serait encore eçi dehors même d'une fortune princière, car ils seront toujours rares les hommes qui joindront à un grand nom et à une grande position l'amour ardent de la science, — non cet amour de dilettante que l'argent rend facile et qui se montre à ses heures, mais une action active et durable qui se traduit par de profonds travaux et de nobles entreprises. Joseph Banks, dont le souvenir s'offre involontairement à la pensée quand on prononce le nom de M. de Luynes, a été pendant soixante ans l'orgueil de TAngleterre ; la France n'a pas moins droit d'être fière du généreux instigateur de l'expédition de la mer Morte. Un