HAUT NIL. — LES DAMES TINNÉ
dans l'espace dont nous disposons, et comme première impression sur les choses et les lieux^ les lettres de Mme Tinné sont d'un vif intérêt.
Les barques, en remontant le Bahr el-Ghazal, avaient à traverser la région basse et marécageuse dont nous avons parlé. On voulait gagner d'abord le lac Rek, que le Bahr el- Ghazal traverse à plusieurs journées dans l'intérieur. C'est un rendez-vous fréquenté depuis quelques années par les trafiquants d'ivoire (qui sont trop souvent du même coup des trafiquants d'esclaves). On y arriva le 10, cinq jours après avoir quitté le Bahr el-Abyad. « Cette partie du voyage fut excessivement monotone. La rivière (le Bahr el-6hazal) a l'aspect d'un canal étroit, plein de courbes et de replis, semé de bancs de vase et^encaissé à droite et à gauche entre d'impénétrables forêts de roseaux. On vit de nombreuses troupes d'éléphants, des hippopotames, des buffles et d'autres ani« maux sauvages ; mais la nature du terrain rend la chasse impossible. »
Mme Tinné écrit, à la date du 26 mars : « Je date aujourd'hui ces lignes de l'un des lieux les plus singuliers du globe, et où Ton ne peut arriver que par une route non moins singulière. Nous avons remonté le Ghazal pendant trois ou quatre jours, et il semblait toujours que devant nous la rivière allait se terminer dans une mer de hautes herbes alternant avec des roseaux. Au total, c'est un immense marécage, à travers lequel les barques avancent lentement, à mesure qu'on refoule avec des gaules, ou qu'on abat à coups de hachette et de faux, les joncs qui ferment le passage. Après quatre jours de cette besogne épuisante nous arrivâmes à une petite lagune, où nos barques, au nombre de vingt-cinq, se pressèrent dans la plus grande confusion. C'est le Maschra ou Port de Rek. Il fallut nous
de 1860, il suffirait pour mettre leurs auteurs au premier rang des géographes de notre époque, et de toutes les époques.
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arrêter là pour trouver des porteurs et régler notre plan. Le docteur Heuglin est allé voir à huit ou dix journées d'ici dans rintérieur s'il pourra trouver des hommes, puis nous nous remettrons en route pour l'endroit où nous aurons décidé de passer la saison des pluies. L'équipement de l'expédition est quelque chose d'incroyable. Il nous faut transporter avec nous dix mois de provisions et de marchandises (pour les cadeaux et les échanges), -— trois milliers pesant de verroteries, entre autres huit barres de cuivre, 12 mille cauris, du poivre, du sel^ etc., etc.; et comme chaque porteur ne se charge que de quarante livres pesant, vous pouvez vous for^ mer une idée du nombre d'hommes qu'il nous faut, deux cents au moins. »
Quatorze jours après la date de cette lettre, l'expédition est frappée de son premier désastre. Le docteur Steudner, qui accompagnait M. de Heuglin dans sa course à l'intérieur, est atteint des fièvres et succombe le 9 avril. Mais dans cette campagne, comme sur un champ de bataille ^ on n'a pis de temps à donner aux regrets; il faut marcher, marcher toujours, d'autant plus que la saison des grandes pluies avançait rapidement, et qu'il fallait prendre au plus t6t ses quartiers d'hiver. Pourtant Mme Tinné écrit le 13 mai : « Tout va bien maintenant. Nous avons 80 por* teurs; nous savons où nous allons; bref, tout va bien. Le docteur Heuglin est tout à fait satisfait de l'intérieur : beau pays, bonne eau, peuple hospitalier. Il est enchanté des oiseaux, tout à fait rares et nouveaux, dit*il. >
Deux jours après, le 16, la perspective est un peu moins * riante; les pluies seront survenues, sans doute : < Nous n'avons pas chance de revenir ici (au lac Rek) retrouver noa barques avant décembre ou janvier. Les pluies ne finissent qu'en novembre ; et alors les rivières sont tellement gon<* fiées et la boue si profonde, que nos animaux ne pourraient avancer d'un pas. Nous, pour tous bateaux, nous n'aurons (là où nous serons) que les troncs d'arbres creusés oa lii
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radeaux des indigènes. Nous nous en tirerons, après tout, du mieux que nous pourrons. >
1*' juin : c Nous avons quitté nos barques le 17 mai. Je ne puis dire que la première partie du pays soit jolie, mais il a un caractère tout à fait particulier. Les arbres sont beaux, et on rencontre de distance en distance des villages d*uD assez bon aspect, avec des étangs. Nous arrivâmes le SO mai à un village appelé Afog. Ma fille y fut prise de la lièvre, et le lendemain nos soldats se mutinèrent, disant qu'ils n'avaient rien à manger, etc. On leur fit pourtant entendre raison. — Nous voici de nouveau en route, et nous arriverons, j'espère, sains et saufs à la montagne de Casinka, où nous attendrons que le temps soit redevenu beau et que la terre soit séchée. C'est, dit-on, un beau pays et un très-^bon peuple, quoique les Européens n'y soient jamais allés.... »
Ce n'est pas quoique, fallait-il dire, mais parce que. Les indigènes de ces hautes régions, d'abord doux et confiants, ne se sont montrés hostiles qu'après les procédés de cruauté brutale que les Turcs et les marchands d'esolaves leur ont fait éprouver.
Mme Tinné poursuit : c Afog, oii nous sonmies stationnés, est un très-joli village, avec de riches parties de terres bien cultivées, où le dourra abonde ainsi que les citrouilles. Les arbres sont magnifiques, et on aperçoit au loin des multitudes de vaches, de chèvres et de moutons. Les habitants vivent dans des huttes tout à fait semblables à des ruches; chaque famille en a trois ou quatre, pour elle et ses troupeaux. Nous aurons des rivières à traverser avant de gagner la montagne de Casinka, où nous espérons nous arrêter; en ce moment nous nous dirigeons sur la Zériba d'Ali' Aou- Mori, où nous avons expédié, toutes nos provisions. Nous comptons arriver de là sans encombre à Casinka, d'où nous ne serons pliis qu'à deux journées du pays des Nyam- Nyam, notre but final. »
Tous les rapports des marchands d'ivoire ont fait aux Nyam-Nyam une réputation plus ou moins méritée de cannibales, en même temps qu'on les représente comme un peuple différent des Nègres, et infiniment plus industrieux. Nyam-Nyam est du reste non pas un nom de tribu ou de peuple particulier, mais une appellation générique qui signifie quelque chose comme Mangeurs d'hommes. Anthropophages ou non, ces Nyam-Nyam vers lesquels se dirigeaient nos voyageurs occupent un pays qui parait voisin des grandes montagnes , quelles qu'elles soient, où quelques-uns des affluents du fleuve Blanc prennent naissance. Il devait donc y avoir là de bonnes notions à recueillir.
Un mois après la dernière lettre dont nous avons cité des extraits, Mme Tinné écrit encore (1" juillet 1863) :
c Vous serez charmé d'apprendre qu'après tant d'embarras et de dépenses, le nouveau pays nous plaît. Quoique faibles encore et sujets à des attaques de fièvre, nos maladies supportent très-bien le voyage. Ma fille a un n'gérib que nous avons arrangé de manière à la préserver du soleil, et où nous avons étendu un matelas où elle rq)ose trèsagréablement. Nous avons pour nos bagages cent quatre*^ vingt-douze noirs et trente-huit mulets ; seulement ceux-ci ont tellement souffert du climat et du défaut de soins, que nous les réservons uniquement pour les malades et les hommes fatigués.... Nous avons traversé le Djour le 16 juin.
c Vous ne pouvez vous faire une idée de la fréquence des orages et de leur violence : le vent, la grêle, la pluie, le tonnerre et les éclairs. Nous n*cn sommes que plus impatients, comme vous le pensez bien , d'arriver à notre hivernage. Un instant la fièvre a mis ma fille à deux doigts de la mort. Les choses vont mieux maintenant.
« Je vous écris du village où le pauvre docteur Steudaer a succombé. > Il nous faut terminer ici nos extraits. Nous ajouterons