LES DAMES TINNÉ. — CATASTROPHES
seulement qu'une nouvelle catastrophe sur laquelle les détails manquent encore , mais qui n'est malheureusement que trop certaine, a frappé cette expédition commencée sous de si riants auspices. Mme Tinné, celle-là tnême dont on vient de lire quelques lettres, a éprouvé à son tour la foudroyante atteinte de ce climat si fatal aux constitutions européennes : elle est morte non loin du lieu où reposaient déjà les restes du docteur Steudner. Miss Alexandrina parait s'être remise, malgré cette cruelle épreuve; mais M. de Heuglin n'avait pas échappé aux influences délétères qui se dégagent d'un sol détrempé sous l'actibn du soleil tropical. Ses dernières lettres sont néanmoins plus rassurantes. L'expédition était revenue au Nil dès que les pluies moins violentes avaient permis de se remettre en route, et le courageux vojrageur avait regagné Khartoum. La récolte scientifique ne laisse pas d'avoir été abondante. L'histoire naturelle a fourni une riche moisson d'observations toutes nouvelles; et la géographie aura gagné à cette excursion des rectifications importantes, de nombreuses additions, et des déterminations qui paraissent devoir modifier notablement le tracé des cartes actuelles.
Ce sont d*heureuses conquêtes; mais à quel prix elles sont achetées !
Les lettres écrites de Khartoum par M. de Heuglin vont jusqu'à la fin de juin. Un nouveau coup avait frappé miss Tinné, l'intrépide héroïne; sa tante, la baronne de Gapellen, à qui l'état de sa santé n*avait pas permis de se joindre à l'expédition tlu Bahr el-Ghazal, avait succombé à Khartoum le 19 mai, sous l'atteinte d'une fièvre typhoïde. M. de Heuglin comptait partir le 3 juillet pour prendre avec une caravane la route de Souâkïn par le Taka.
On avait eu à Khartoum quelques nouvelles de M. Baker, ce hardi voyageur qui s'est lancé depuis bientôt trois ans dans les périlleux hasards de l'exploration du haut Nil. M, Baker était à Gondokoro, sur le haut du fleuve Blanc,
lorsque Speke et le capitaine Grant y arrivèrent au milieu de février 1863 * ; et le jour même où ceux-ci montaient sur leur dababièh pour descendre à Ehartoum et regagner l'Europe, Baker prenait le chemin du Sud pour visiter à son tour la région des grands lacs. Ce qu'il a pu voir et faire, on l'ignore encore; aucune lettre du voyageur luimême, depuis deux ans qu*il s*est porté vers le Nyanza, n'est arrivée en Europe. Peut-être tout un faisceau d'informations va-t-il nous arriver inopinément de ce vaste champ d'études dont Speke a si heureusement ouvert l'accès.
Nous ne pouvons prononcer le nom de ce persistant et courageux explorateur, enlevé si malheureusement à ses projets d'avenir par la déplorable catastrophe qui a mis fin à ses jours', sans payer à sa mémoire un juste tribut de regrets. Si l'exaltation du triomphe bien naturelle à la première heure, et les ovations enthousiastes que l'Angleterre lui a décernées n'ont pas été complètement justifiées par l'étendue de ses observations et la portée scientifique de sa relation ; s'il n'a pas, en un mot, « découvert les sources du Nil, » comme ses amis et lui-même l'ont proclamé un peu trop complaisamment, il n'en a pas moins accompli, lui le premier, un des plus mémorables voyages dont se glorifiera notre époque. Ce qu'il n'a pas fait et n'a pu faire est devenu, grâce à lui , une entreprise comparativement facile. L'impartialité historique, qui donne à tout, hommes et choses, sa véritable place, ne fera de Speke ni un Humboldt ni un Burckhardt ; mais elle n'attachera pas moins à son nom une renommée désormais impérissable, à côté des plus grands et des plus beaux noms dont s'honore l'histoire contemporaine des découvertes géographiques.
La traduction française de la relation de Speke, qui parait au moment même où nous traçons ces lignes (n^ 1 1), va