SIBÉRIE. ÉTUDES LINGUISTIQUES
matériaux pour l'étude comparée de leurs dialectes. Ces études, d'abord toutes personnelles, ont pris bientôt assez d'importance pour attirer l'attention de l'Académie impériale, et pour que l'Empereur lui-même ait accordé à M. Radloff un subside prélevé sur sa cassette privée, afin de donner au voyageur les moyens d'étendre ses recherches sur une plus grande échelle.
Nous avons sous les yeux les trois derniers rapports adressés par M. Radloff à l'Académie (n° 120). Ces rapports renferment des indications assez importantes sur l'ethnologie des races altaïques, pour que nous en devions consigner ici les données principales ; ou plutôt pour que nous ayons à les transcrire à peu près intégralement, car ces intéressants Rapports ne sont déjà qu'un résumé substantiel où le voyageur a résumé sous la forme la plus concise les faits généraux qui ressortent de ses observations ethnologiques. Ce sont à la fois d'utiles compléments et d'exeellents contrôles pour les travaux d'Alexandre Castrèn, cet illustre martyr des explorations sibériennes.
Dans un voyage que j'ai fait durant l'été de 1860, dit M. Radloff, j'ai visité l'Altaï occidental, c'est-à-dire le bassin de la Katounya et de la Tchouia. Je reconnus bientôt dans les indigènes de ces territoires, — les Altaïens (appelés communément Kalmouks de l'Altaï) et les Dyoïedantzes (les gens au double tribut), — des pures tribus de Turcs orientaux; et je vis que leur langue, qui n'a pas été exposée à l'influence des éléments étrangers, s'était conservée pure de Faction dominatrice de rislam.
Je m'attachai à ce dialecte al laïque comme point de départ pour mes études des dialectes tâtars du sud de la Sibérie ; je m'en occupai exclusivement pendant mon voyage et après mon retour à Barnaoul, et je pus ainsi réunir un vocabulaire assez complet, des matériaux pour la grammaire, et une riche collection de textes.
La munificence de S. M. I. me mit à môme, l'année suivante, d'entreprendre un nouveau voyage. Gomme j'avais de riches matériaux sur le dialecte téléout de l'Altaï, je résolus alors de .
pousser plus loin vers Test, et d'aller étudier de près les dialectes tâtars cantonnés lentre la Katounya et le Tënisseï.
Je me dirigeai donc yers le nord au commencement de mai 1861, et dans le district de Badjat (cercle de Salaïr) je trouvai UQ grand nombre de villages téléouts. J'y séjournai seulement une semaine, attendu que le dialecte de ces Téléouts diffère très-peu de ceux die TAltaï; je me bornai à y recueillir un certain nombre de textes, et à y compléter plusieurs chants historiques.
De Salaïr je me dirigeai vers Koutznetsk, sur la haute Tom, et je visitai la plus grande partie des villages tâtars de la Tom, de la Mras et de la Koudoma. Les Téléouts appellent ces Tâtars Chor, mais eux-mêmes ne se donnent pas de nom générique; ils se désignent d'après les rivières près desquelles ils habitent. Ils disent Tom-Kicbi ^.gens de la Tom), Pras-Kichi (gens de la Mras), etc. Le dialecte de ces Tâtars diffère considérablement de la langue des Téléouts de l'Altaï : il se rapproche beaucoup plus du dialecte des Tâtars de la Minouzinsk. C'est ici qu'on peut reconnaître à quel point un élément étranger influe sur la prononciation et le vocabulaire. La physionomie 4o ces Tâtars et les noms de leurs tribus ne ressemblent pas non plus à ceux de TAltaï. Je serais porté à les regarder comme des Ostiaks iéniséens tâtarlsés. Que les Ostiaks du Ténisseï aient, selon toute probabilité, habité ici anciennement, c'est ce que semblent prouver les noms des rivières, qui finissent tous, jusqu'à la Taïga de Tomsk, en sas, ses, etc. Ses, en ostiak du Ienisseï, comme sou en tâtar, signifie eau.
De là je gagnai la Lebed, et je suivis cette rivière depuis Andaba jusqu'à son entrée dans Is^ Biya; puis je remontai la rive droite de la Biya jusqu'au lao Teletzki.
Les Tâtars qui habitent sur la Lebed, sur la Biya, et entre la Biya et Eatounya, parlent différents dialectes qui tiennent le milieu entre ceux de Chor et des tribus altaïques. Le dialecte des Tâtars de la Lebed et des Koumandintzes de la Biya inférieure est plus près du chori ; les autres se rapprochent davantage des dialectes de l'Altaï.
Sur la parenté originaire des Tchalgandi et des Kouman* dintzes de la Lebed, je ne puis rien dire de plus; l'étnde des races tâtares du haut Abakan pourra nous apporter plus d'é> claircissements.
Les Tâtars de la haute Biya, du lac Teletzki et de l'eueet de la Biya se nomment eux-mêmes Yich-Kichi (gens de la Forêt»
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Noire) ; les Altaïques leur appliquent le nom de Touba-Kicki^ probablement emprantë à la riTière Touba. Ce nom serait aiasî l'indice d'une émigration venue de l'ouest. Les noms des tribus chez ces Tâtars sont complètement différents des nojqoç de$ trir bus de TÂltaï.
Je traversai le lac de Teletzk pour gagner Tchob'cbman. Je ne m'y arrêtai pas longtemps, parce que le dialecte des Teuleus (Dvoïédantzes) qui y demeurent diffère très-peu du dialecte altaïque.
De Tcholichman je me mis en mesure de me porter à Test chez les Soïones, puis de là au nord, à Karaoul de l'Âbakat Après un voyage de sept jours à cheval, j'atteignis quelques yourtes au bord du Kara-keu), et j'obtins du chef des Soïones Tautorisation d'y séjourner quatre jours, de sorte que je pus acquérir quelque connaissance du dialecte peu%)nnu 4(9 cette tribu, et même prendre note de quelques textes.
Déjà Castrèn a émis la conjecture que les Soïones sont des Samoïèdes et des Ostiaks du Yénisseï tâtarisés. Bien que ce soit un dialecte tâtar, leur langue ne diffère pas beaucoup plus de Taltaïque que le chori, et on y reconnaît clairem«pnt l'influenoe d'une langue étrangère, particulièrement de l'élément mongol du sud, qui a fortement agi dans ces derniers temps. Les Soïones (au moins ceux qui habitent ici) sont en grande partie bouddhistes, et beaucoup parlent déjà et écrivent le mongol. Une chose à remarquer, c'est que les Soïones d'ici se nomment aussi Touba^Kidji. Les Koïbals se donnent également ce nom. L'assertion que les Koïbals se donnent le nom de Tou/a (Castrèn, Einleit. zum Koibalische Sprachlehre) repose sur une erreur; car, ainsi que la grammaire elle-même l'enseigne, les Koïbals n'ont pas l'articulation f.
Je partis de Kara-keul et me dirigeai vers le nord. Le mauvais temps nous fît perdre le chemin, et après avoir erré à travers de tristes solitudes, il nous fallut revenir sur nos pas. Je me retrouvai pour la seconde fois chez les Soïones. J'y demeurai deux jours, et je pus cette fois réunir un petit vocabulaire. Le l'vaoût j'étais de retour à Barnaoul.
En 1862, l'infatigable explorateur reprend le cours de son importante étude sur les populations altaïques. Cette fois son voyage prend une nouvelle direction; ce sont les mêmes recherches, mais sur un autre théâtre. Celui que
l'orographie du Caacase, par le général KbocUko ; une ootice de M. Bakradzé sur le Souanéthi, etc.
117. Le Pilote de la Mer Noire, traduit du russe et mis & jour par H. de La Planche, lieutenant de vaisseau. Côte d'Asie. Paris, 186Ô, in-folio obi. xvi-12d pages, et 112 pi. (Dupont).
Le Caucase est une région maintenant toute russe ; c'est par les Busses, par leurs naturalistes, leurs ethnologues et leurs ingénieurs, que les informations nous arrivent, bien plus que par les voyageurs étrangers. Les travaux géodésiques, destinés à réviser ou à compléter la carte topographique de risthme, se poursuivent activement sous l*habile direction du lieutenant- général Khodzko^ L'émigration en masse d'une grande partie de la population tcherkesse, en ajoutant aux territoires russes une étendue de pays considérable entre le Kouban et la mer Noire, a ouvert une nouvelle tâche aux ingénieurs chargés de reconnaître ce pays pour en préparer la triangulation et le levé ; c'est le lieutenant-colonel Stebnitzky, connu déjà par d'intéressantes communications scientifiques, qui a été chargé de cette reconnaissance préparatoire ^. Le même officier a dressé, sur les documents officiels, un tableau fort instructif des divisions ethnographiques et administratives, et des popu* lationsdu Caucase (ci-dessus, n*" 106). Parmi les travaux plus particulièrement scientifiques qui ont apporté celte année leur contingent à la géographie caucasienne, il faut mettre en première ligne la relation hypsoméirique et botanique du docteur Ruprecht, membre de rAcadélnie de Saint-Pétersbourg (n° 105), un volume de M. Petzholdt consacré à T étude économique des provinces caucasiennes (n° 110), et le voyage en cours d'exécution de M. Raddé. (111).