‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 314 sur 368 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Ce n*est ni la froide exactitude du géographe, ni l'observation compassée du commun des voyageurs, que M. Taine apporte dans sa visite au centre de l'Italie (n** 346); c'est le coup d'œil et le coup de crayon de l'artiste, prodigieusement doué pour saisir la physionomie des hommes et des choses, et la mettre en relief d'un trait vif, profond, hardi parfois jusqu'au cynisme, sans vaine recherche ni pudeur de convention pour en atténuer la crudité. Il y a du Michel-Ange dans cette touche vigoureuse. Les peintures de M. Taine nous rappellent toujours le portrait qu'au début de son Histoire de la littérature anglaise il a tracé de la race anglaise, que par une euphonie historique on appelle la race Saxonne : « De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches et des cheveux d'un blond rougeâtre ; des estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes ; un tempérament froid, tardif pour l'amour; le goût du foyer domestique, le penchant à l'ivrognerie brutale : ce sont là encore aujourd'hui les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. » Ce peintre de la vérité nue, voulez-vous maintenant le suivre dans Rome? Écoutez :

A force d'errer dans les rues, à pied ou en voiture, on finit par trouver ceci qui surnage au milieu de tant d'impressions : Rome esi sale et triste, mais non commune. La grandeur et la beauté y sont rares comme partout; mais presque tous les objets sont dignes d'être peints et vous tirent de la petite vie régulière et bourgeoise. D'abord elle est sur des collines, ce qui donne aux rues une diversité, un caractère. Selon la pente, je ciel est coupé diversement par les files des maisons. Ensuite quantité de choses indiquent la force, môme au dépens du goût; églises, couvents, obélisques, colonnades, fontaines» statues, tout cela révèle soit un grand parti-pris dans la vie, soit la grandeur des richesses accumulées par la conquête matérielle ou spirituelle. Un moine est un animal étrange, d'une

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race perdue. Une statue ne correspond pas aux besoins d'un bourgeois. Une église, même jésuitique, si emphatique qu'en soit la décoration , témoigne d'une corporation redoutable. Ceux qui ont fait le moine, la statue oU Téglise, ont marqué visiblement sur la trame vulgaire de l'histoire, soit par le renoncement, soit par la puissance. Un couvent comme la Tritiità del Monte ^ avec son air de forteresse fermée, une fontaine comme celle de Trevi, un palais massif, monumental, comme ceux du Corso et de la place de Venise, annoncent des vies et des goûts qui ne sont pas ordinaires.

D'autre part les contrastes abondent; au sortir d'une rue bruyante et vivante, vous longes pendant un quart de lieue un mur énorme, suintant, incrusté de mousses; pas un passant, pas une charrette ; de loin en loin une porte à boulons de fer s'arrondit sous une arcade basse : c'est la sortie secrète d'un grand jardin. — Vous tournez à gauche, et vous voilà dans une rue d'échoppes et de fritures, où pullule une canaille débraillée, où les chiens quêtent parmi les tas d'ordures. — Elle aboutit au portail sculpté, enjolivé, d'une église trop ornée, sorte de bijou ecclésiastique tombé sur un fumier. Au delà, les rues noirâtres et désertes recommencent à développer leurs files. Tout d'un coup, par une porte entre-bâillée, vous voyez un bois de lauriers, de grands buis taillés, un peuple de statues parmi des jets d'eau vive. Un marché de choux s'étale autour d'une colonne antique. Des baraques recouvertes d'un parapluie rouge se nichent contre la façade d'un temple ruiné, puis subitement, au sortir d'un monceau d'églises et de taudis, vous apercevez des tapis de verdure, des potagers, et au delà tout un pan de campagne.

Enfin les trois quarts des maisons ont une tournure originale ; chacune intéresse par elle-même. Elles ne sont pas un simple massif de maçonnerie, une chose commode où on loge, et qui ne dit rien. Plusieurs portent une seconde maison plus petite, et au-dessus une terrasse couverte, un petit promenoir aérien. Les plus laides, avec leurs barreaux rouilles, leurs co^ ridors noirs, leurs escaliers encrassés, sont rebutantes, mais on les regarde.

Je compare Rome, encore une fois, à l'atelier d'un artiste, non pas d'un artiste élégant, qui, comme les nôtres, songe au succès et fait montre de son état, mais d'un vieil artiste mal peigné, qui en son temps avait du génie, et qui aujourd'hui se dispute avec ses fournisseurs; 11 a fait faillite, et les créanciers

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ont plus d'une fois déniéufolé son logis; mais ils n'ont pu emporter les murailles, et ils ont oublié beaucoup de beaux objets. En ce moment, il vit de ses débris, sert de cicérone, empoche le pourboire, et mépfide un peu les richards dont il reçoit les écus. Il dtne mal, mais il se console eki t>eii8ant àtix glorieuses expositions où il a figuré» et il se promet tout bat^ parfois même tout haut, que Tan prochain il prendra sa revanche. 11 faut avouer que son atelier sent mauvais, les planchers n'ont pas été balayés depuis six mois, le sopha a été brûlé par les cendres de là pipe, des savates éculées traînent dans un ooiut on aperçoit sur un buffet des pelures de saucisson et un morceau de fromage; mais ce buffet est de la renaiâ^sance, cette tapisserie râpée, qui cache un mauvais mate* las, vient du grand siècle, le long du mur où monte l'ignoble tuyau de poêle pendent des armures, de précieuses arquebuses damasquinées. Ù faut y venir et n'y pas rester.

Gelft ne ressemble guère, n'est-ce pas, au lyrisme barmonieux de l'auteur de Corinne, et des deux impressions on se demande quelle est la plus vraie* Nous les croyons, nous, également vraies selon le point de vue ; et l'on peut dire avec M. Taine lui-même que c'est une question d'organisation. Cela rentre dans la physiologie.

Voici qui nous ramène à la vérité matérielle : le perce ' ment des Alpes. Opération gigantesque s'il en fut jamais, et dont nos pères n'auraient pu même concevoir la pensée, tant elle aurait dû paraître en dehors des forces humaines. Les commonications faciles et rapides que la vapeur établit aujourd'hui entre les peuples se trouvent brusquement interrompues, au pourtour de la haute Italie, par l'immense barrière de granit qui la sépare de la France, de la Suisse et de TÂllemagne. Cette barrière des Alpes, nos chemins de fer n'en sauraient franchir les pentes abruptes : eh bien, on en transpercera la masse. On ne peut passer sur les Alpes : on passera sous les Alpes. On ouvrira un chemin aux locomotives dans les entrailles mêmes de la montagne, à plusieurs centaines de mètres an-dessous de la

crête. Aucun tunnel existant dans l'ancien ou le nou?eau monde ne peut donner l'idée d'une pareille entreprise ; les difficultés étaient telles^ qu'il fallut des années d'étude rien que pour trouver dans les ressources que la science met aujourd'hui à la disposition de nos ingénieurs, les moyens de les surmonter. Et ces moyens trouvés, restait la mise en œnvre, épreuve redoutable où si souvent la théorie échoue.

Aujourd'hui les difficultés sont vaincues. L'application pratique a confirmé les données de la science ; les gouvernements ont fourni l'argent nécessaire, et déjà l'œuvre matérielle est à moitié accomplie.

Un ingénieur italien, M. Hudry-Menqs, en a retracé l'historique et décrit les procédés, dans un travail auquel l'importance du sujet donne un très-grand intérêt {b? 347).

Il faut se placer d'abord sur le théfttre de l'entreprise ; M. Menos nous y conduit.

En remontant rétroite vallée de l'Arc jusqu'à la hauteur de Modane, on arrive au point d'attaque des Alpes. C'est là qu'en décrivant Tare qui lui a valu son nom, la vallée savoisienne se rapproche le plus de la vallée piémontaise de la Dora Riparia, qui court parallèlement de Tautre côté. Ces deux vallées pressent et étranglent la grande chahie en se rapprochant, et ne laissent entre leurs coupes profondes et abruptes qu'un massif de douze kilomètres et demi d'épaisseur à traverser. Dans toute lenceinte des Alpes, il n'est pas à la même altitude de paroi plus mince et qui offre dans ses abords moins d'obstacles à un chemin de fer. Aussi cette section des Alpes Cottiennesy auxquelles le roi Cottius, qui régnait jadis à Suse, a laissé son nom, a-t-elle été désignée dès les temps les plus anciens pour les facilités du passage à tous les envahisseurs de l'Italie, aux Gaulois de Brennus, aux Africains d'Annibal et à leurs descendants les Sarrasins, aux armées fraoques de Pépin et de Cbarlemagne allant fonder ou soutenir la souveraineté hybride contre laquelle l'Italie s'agite encore aujourd'hui, et aussi à ce roi de France, Charles le Chauve, qui vint y mourir dans une pauvre cabane du côté de la Savoie, empoisomié, dit-on, par son médecin.

Cette section dont les cols abaissés et comme creusés entre

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