‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 50 sur 368 · RÉGION CAUCASIENNE · texte numérisé non relu

RÉGION CAUCASIENNE

1860 à 61 dans le Daghestan (n"" 89), qu'une nouvelle mission académique envoyait dans le Caucase occidental un voyageur naturaliste, le D' Raddé, bien connu déjà de TEarope savante par ses fructueuses explorations de la Daourie, dans le sud de la Sibérie orientale. Les investigations caucasiennes que va entreprendre le D' Baddé Bont conçues sur un très-large plan. Le savant explorateur se propose d'étudier à fond, dans leurs rapports et leurs oppositions, les deux versants de la chaîne centrale, en exa* minant successivement dans leurs conditions physiques, conmie dépendances symétriques du système, d'une part le Terek et le Eour, de l'autre le Eouban et le Rion. Le mas^ sif central d'où s'écoulent les quatre fleuves ou leurs grands affluents sera Tobjet d'une étude distincte. M. Raddé a dû commencer ses investigations dès le printemps de 1864 ^

Ces contrées de l'isthme Caucasien, auxquelles se rattachent quelques-unes des plus vieilles légendes de la poésie orphique, méritent toujours, comme au moyen âge et dans l'antiquité, la qualification de Montagne des langues. Autant de vallées, autant de peuplades; autant de peuplades, autant de dialectes ou d'idiomes. Un voyageur anglais , M. Hyde Clarke, qui. s'est appliqué en Orient aux investigations linguistiques, a présenté dernièrement quelques vues très-sommaires sur la classification des populations caucasiennes d'après leurs langues (n^ 92); mais cette communication n'est pas assez détaillée pour qu'on en puisse apprécier la valeur. M. Clarke dit avoir constaté une grande affinité ou une communauté de radicaux nonseulement dans les différents groupes caucasiens, le géorgien, le lesghî, le tchetchenz, le tcherkesse et leurs nombreuses ramifications , mais aussi entre toutes ces langues

1 . Voir le programme du voyage au n» 8 (août 1864) des Mittheilungen de Petermann, p. 281, et une lettre du voyageur datée de Tiflis, 14 mars, ibid., n" 6, p. 223.

caucasiennes et la famille tibétaine. Une étude approfondie, qui embrassera l'ensemble des idiomes signalés, et qui portera à la fois sur les ressemblances verbales et sur les analogies organiques, mettra seule à même de reconnaître dalas quelle mesure cette assertion peut être fondée, n est certainement impossible de Taccepter d'une manière absolue, comme semble la présenter M. Glarke; car, au point de vue physique, la très-grande majorité des peuples du Caucase appartient au type indo-européen; mais, bous cette couche générale, il y a eu, depuis des siècles, des infiltrations et des mélanges dont il appartient à la linguistique de démêler les traces. Il importe donc de s'attacher aux études de détail, telles que celles qui ont été communiquées k TAcadémie de Saint-Pétersbourg sur Tavftr et l'oudi par ie général Ouslar et M. Schiefner (n"" 93 à 97). Notons encore un intéressant morceau descriptif sur la Mingrélie, qu'un autre savant russe, M. Adolphe Berge, a donné récemment à une' de nos revues spéciales pendant son court passage à Paris (n° 91). M. Berge est président d'un comité établi à Tiilis pour recueillir des documents historiques sur les populations transcaucasiennes soumises au sceptre russe, et on lui doit un des meilleurs travaux que nous possédions en Europe sur l'ensemble de Tethnologie caucasienne ^

3 3. Une nationalité éteinte. Les Tcherkesses ou Cireasslens.

Parmi les peuples les plus importants du Caucase, les plus importants par le nombre, par Textension, par le rôle

1. Ce travail, qui est d'une étendue considérable, a été publié en langue russe dans le Calendrier du Caucase de 1858. M. Seidlitz en a fait une traduction allemande, qui est imprimée dans les Mittheilvngen de Petermann, 1860, p. 165-184, avec quelques additions iournies par le général Khodzko {die Bergvôlker des iaukasus, eine hislorich-ethnographische Uebersxcht),

LES CmCASSŒNS. 150

historique et par le retentissement contemporain des événements militaires, les Tcherkesses on Cîrcassiens étaient nagaère au premier rang. Cette nation n'est plus aujourd'hm qu'un souvenir. Après une résistance .opiniâtre aux efforts prolongés des armes russes, après une lutte acharnée, sanglante, implacable, de près d'un demi-siècle, les tribus cir- CBSsiennes, pressées, refoulées, expulsées pied à pied de leurs montagnes si longtemps inaccessibles, acculées enfin à la côte, et n'ayant plus devant elles ni protection ni retraitée, n'ont eu d'autre ressource que de reconnaître la domination russe, comme l'ont fait depuis vingt ans les tribus de Ghamil et les autres populations du Caucase oriental^ on d'abandonner leur patrie qu'elles ne pouvaient plus défendre. Quelque désespéré que fût ce dernier parti, c'est oeloi que la plupart d'entre elles ont adopté; k la perte de leur sauvage indépendance, elles ont préféré les misères de l'eiilé L'année 1864 a vu se renouveler un de ces faits de rbistoire des temps barbares dont l'Europe avait perdu le souvenir deptiis les siècles du moyen ftge, l'expatriation d'une nation entière. Plus de 200 000 âmes, honmies, fenmies et enfants, ont dit un douloureux adieu aux tombeaux de leurs pères ^, privés de leurs armes, dépouillés de leurs biens, n'emportant avec eux que leurs regrets et leur haine. Musulmans de religion, c'est au gouvernement turc que les Tcherkesses fugitifs ont demandé asile; et déjà décimés par la misère et les maladies, ils ont été répartis dans les provinces maritimes de la Turquie d'Europe et de TAnatolie.

Gomme dernier souvenir à une nationalité éteinte, arrêtons-nous un instant sur ce chapitre désormais effacé de l'ethnographie caucasienne. Cette nation tcherkesse, main-

t. M. Berg6, dans son Tableau des montagnards du Caucase que nous oiUms dans la note précédente^ porte à 250 000 environ le chiffre de la population tcherkesse insoumise avant 1860.

tenant anéantie ou misérablement dispersée, fut longtemps l'orgueil du Caucase. On citait les guerriers pour leur bravoure, les femmes pour leur beauté, et la race entière pour sa noblesse héréditaire empreinte dans les traits, dans Tattitude et le costume. Leur habitation natale était la région de Tisthme comprise entre le Kouban et la mer Noire, aux deux côtés de l'extrémité nord-ouest de la chaîne du Caucase, qui va se terminer sur le détroit de Kertch (l'ancien Bosphore cimmérien), au débouché de la mer d'Azof. Les Tcherkesses occupaient cette contrée extrême depvis un temps immémorial. Le Périple qui porte le nom de Scylax, et dont la rédaction, pour cette partie, peut remonter à 500 ans avant notre ère, les connaît déjà aux approches du Bosphore sous le nom grécisé de Kerkètes.

Chez les Tcherkesses, comme chez les autres populations du Caucase, ou plutôt comme chez tous les peuples primitifs, la tribu était la base de la constitution sociale. La nation se partageait en huit tribus principales. Les deux plus puissantes, les Notouhatch et les Chapsough (les derniers ennemis que la Russie ait eus à combattre), occupaient la zone maritime ; les six autres tribus étaient (et sont encore en partie sans doute) à Test de la chaîne littorale, sur les afQuents du Kouban. Une autre population, les Âbazes, s*eur des Tcherkesses bien qu'elle en fût distincte, était à cheval sur la grande chaîne, entre le territoire circassien et la Mingrélie. Nous ne saurions dire précisément (car jusqu'à présent les renseignements officiels nous font défaut sur ce triste sujet) jusqu'à quel point ils ont été entraînés dans Texpatriation des Tcherkesses. Comme ceux-ci, les Abazes se partagent en tribus. La plus connue est celle des Oubikh, qui habitent (ou habitaient) sur la côte. Un certain nombre de noms de tribus, soit tcherkesses, soit abazes, aisément reconnaissablcs dans les auteurs de l'époque romaine, confirment ce fait déjà révélé par le nom des Kerkètes, que ce groupe de populations, qui par son type

Page 1