‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 93 sur 368 · RÉGIONS POLAIRES · texte numérisé non relu

RÉGIONS POLAIRES

par la solidité du fond que par Theureuse originalité de la forme. Un genre où se sont illustrés les auteurs de Robinson et de Gulliver, sans parler de la multitude fastidieuse de ce qu'on nomme les Voyages imaginaires, n'est pas nouveau, assurément, dans la littérature géographique; mais M. Verne a su du premier coup s'y créer une place à part et y conquérir son droit d'inventeur, par le cachet tout particulier dont il a frappé ses compositions. Ce n'est ni de la satire, ni de l'allégorie, ni du roman dans le sens vulgaire; c'est une sérieuse et profonde étude des lieux, des choseset des caractères, encadrée de la manière la plus heureuse dans un récit qui devient vrai à force de naturel. Chacun y parle sa langue, gens de mer et gens de science ; la géographie et les phénomènes de la nature polaire y sont décrits de main de maître; les plus menus détails du navire et de la manœuvre y arrivent à l'occasion comme si l'auteur avait passé sa vie sur le pont d'un bâtiment des mers arctiques. Il est bien difficile que la science et la fiction se trouvent en contact sans alourdir Tune et abaisser l'autre; ici elles se font valoir par une heureuse alliance, qui met en relief le côté instructif de la relation tout en laissant son attrait au côté d'aventures. Les plus habiles y trouvent à apprendre, et la masse des lecteurs y puisera, presque à son insu, des notions irréprochables que bien peu auraient été chercher dans des livres d'un aspect plus sévère. J'ajouterai, et c'est là pour moi le plus grand mérite des compositions de M. Verne, que loin d'éloigner des lectures plus graves elle y attirent plutôt et en ouvrent la route, en montrant ce qu'il y a d'attrait et d'acquisitions variées dans les récits d'un vovageur instruit qui est en même temps un conteur spirituel.

Un voyage d'une très-grande importance, à un point de vuo plus strictement scientifique, ajoutera bientôt une riche moisson de notions positives à celles qu'après Heame et Mackenzie l'expédition conduite par M. Palliser nous a

données, il y a quatre ans, sur les immenses territoires de rAmérique anglaise. En 1859, M. Robert Kennicott fut chargé par le conseil de l'Institution Smithsonienne d'étudier la zoologie des pays qui s'étendent à l'ouest du haut Canada, jusqu'aux montagnes Rocheuses et à la mer Glaciale. Quatre années ont été consacrées à cette vaste explo* ration, qui marquera dans l'histoire géographique du continent américain. La zoologie, la météorologie, et les autres branches des sciences physiques et naturelles, n'ont pas absorbé M. Kennicott; la géographie et l'ethnographie ont eu leur part de ses investigations. Sa relation, que publiera l'Institution Smithsonienne, nous donnera, l'année prochaine sans doute, occasion d'en exposer plus amplement les résultats.

Cette année, une expédition également intéressante, quoique beaucoup plus restreinte, a été organisée par le gouvernement colonial de la Colombie britannique. L'objet de cette expédition est de faire une reconnaissance complète des parties inexplorées de l'île Vancouver, c'est-à-dire de tout le centre de Tile et de sa moitié septentrionale. Un colon écossais , M. Robert Brown, a la conduite de l'expédition, à laquelle sont attachés un géologue, un ingénieur topographe, un artiste et uu nombre suffisant de pionniers. Encore un chapitre qui va être rempli dans les desiderata de la géographie américaine.

La relation de Nicolas Perrot, qui vient d'être imprimée, par les soins du P. Tailhan, dans l'importante collection que publie la maison Herold, de Paris, sous le titre de BibliO' theca Amcricana, nous reporte de deux siècles en arrière. C'est un document d'histoire géographique. Nicolas Perrot, comme nous l'apprend la notice que l'éditeur à mise en tête de la relation et qu'il a complétée dans ses notes, habita presque continuellement, de 1665 à 1699, la partie la plus reculée de ce qu'on nommait alors la Nouvelle France, aux

environs "du lac Supérieur. D'abord simple coureur de bois de son métier (1665-1684) et interprète par occasion (1671- 1701), il fut ensuite, sous les gouvernements successifs de MM. de La Barre, Denonville et Frontenac (1684-1699), chargé d'un commandement analogue à celui de nos chefs de bureaux arabes en Algérie. Son habileté dans les langues du pays, son éloquence naturelle, le mélange heureux de hardiesse, de sang-froid et de libéralité qui faisait le fond de son caractère, lui acquirent bientôt l'estime, la confiance et même l'affection des naturels, autant du moins que ces peuples sont accessibles à ce dernier sentiment. Les Pouteaouatamis, les Maloumines, les Outagamis, les Miamis et les Maskoutens, les Âyoés et les Sioux, lui accordèrent, avec les honneurs du calumet, les droits et les prérogatives dont jouissent leurs propres chefs. Son crédit n'était pas moindre auprès des Outaouaïs et des Hurons Tionnontatés. Hâtonsnous d'ajouter à sa louange qu'il mit au service de la colonie cette influence si légitimement acquise, tant qu'il lui fut permis d'en user, c'est-à-dire jusqu'au moment où la suppression des postes français du Michigan et du Wisconsin, et celle de la traite, rompirent tous les rapports entre les sauvages et lui.

Ces longues années de relations intimes et journalières ayec les nations de l'Ouest avaient initié Perrot à tous les secrets de leurs mœurs, de leur tradition et de leur histoire. Rendu à la vie privée et maître de quelques loisirs, il résolut de confier au papier ce trésor de connaissances, lentement amassé aux prix de tant de fatigues et de dangers. Ainsi fut composé le mémoire qui voit le jour aujourd'hui pour la première fois. Il n'en existe qu'une copie du siècle dernier, la même, très-vraisemblablement, dont s'est servi le P. Gharlevoix, et qu'il tenait de Gharle Bégon, intendant du Canada en 1721 ; l'édition actuelle en est la scrupuleuse reproduction.

A ne considérer que le style plus qu'incorrect du mé-

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moire, et même le peu d'intérêt qu'offrent en eux-mêmes les incidents qui y sont relatés, on pourrait se demander de quelle utilité il est aujourd'hui de tirer de leur long oubli des documents de cette nature. Ce n'est pas ainsi qu'il faut les envisager. Leur utilité, très-réelle et très-grande, est de fournir des données positives pour l'histoire des populations aborigènes, non-seulement en ce qui touche aux usages, aux mœurs, et à ce qu*on peut appeler leurs traditions, à une époque où une partie au moins de ces populations n'avait pas encore, ou avait moins qu'aujourd'hui subi les altérations amenées par le contact des blancs, mais aussi pour suivre les déplacements et les migrations qui depuis l'arrivée des Européens dans les contrées du Saint-Laurent et du Mississipi ont produit de si grands changements dans la localisation des tribus. La connaissance précise de ces déplacements et des causes qui les ont produits est loin d'être inutile pour les recherches qui se rapportent aux émigrations plus anciennes.

Ajoutons que cette étude rétrospective est singulièrement facilitée parla riche addition des notes de l'éditeur, le R. P. Tailhan. Ces notes, qui occupent plus de la moitié du volume, témoignent d'une rare connaissance de la littérature des anciens voyages américains; seulement on peut regretter qu'elles n'aient pas été plus commodément disposées pour l'usage du lecteur, et qu'au lieu d'être toutes rejetées en bloc à la fin de la relation, elles n'aient pas été placées, par exemple, à la suite de chaque chapitre dans un caractère un peu plus petit, ce qui aurait donné une toute autre facilité pour les rattacher aux passages qu'elles éclaircissent ou qu'elles complètent. D'un autre côté, une table alphabétique, trèssimple et faite avec im soin extrême, facilite beaucoup les recherches. En somme, par eux-mêmes et par l'excellent travail de l'éditeur, les mémoires de Nicolas Perrot resteront certainement un des meilleurs volumes de la collection.

Cor ce n'est pas seulement par l'abondance et le choix

des renseignements que se distingue le commentaire du P. Tailhan; c'est aussi par sa bonne et judicieuse critique. Nous n'en citerons qujun exemple, mais il est capital. Il s'agit des traditions légendaires d'un caractère cosmologique que des missionnaires du dix-septième et du dix-huitième siècle ont trouvées chez nombre de tribus américaines , et qui ont été souvent citées comme une preuve que des rapports primitifs auraient existé entre les populations aborigènes de l'Amérique et l'ancien Continent. La légende d'un déluge, avec les circonstances caractéristiques du déluge de la Genèse, est de ce nombre; et beaucoup d'écrivains, avec plus de zèle religieux que de critique, ont abondé dans ce sens.

Le jugement du P. Tailhan ne s'y laisse pas entraîner; il a bien compris que des mirages de ce genre compromettent, bien plus qu'ils ne peuvent appuyer, la cause que l'on croit servir. « Que faut-il penser, se demande-t-il, de l'antiquité ou de l'authenticité de ces traditions? Bemontent-elles réellement aux temps qui précédèrent la venue des Européens en Amérique ? Et ceci admis, n'ont-elles pas dû subir bien des transformations depuis cette époque jusqu'à celle où on les recueillit pour la première fois ? U est très-permis de le supposer, et très-sage, par conséquent, de n'accepter ces traditions que sous toutes réserves. Ainsi pensait Charlevoix, dont cependant la critique ne fut jamais, que je sache, taxée de témérité. »

Le P. Tailhan énumère les motifs de saine critique sur lesquels se fondait le doute très-philosophique du P. Charlevoix; puis il ajoute :

Les choses étant ainsi , qui peut nous assurer qu'au contact des idées européennes, prolongé pendant plus d'un siècle, les traditions cosmogoniques et religieuses des sauvages ne se sont pas plus ou moins modifiées?

Sommes-nous môme bien certains qu'elles ne se soient pas constituées de toutes pièces à une époque relativement récente,

et postérieurement à l'arrivée des Français an Canada? Ce ne serait pas la première fois, peut-être, que des sauvages auraient transformé quelques lambeaux de renseignement chrétien nouvellement reçu et mal compris , en croyances antiques de leurs ancêtres.... Il est, au reste, un moyen facile de savoir à quoi s'en tenir sur ce sujet. Si les traditions des peuples sauvages se sont en effet enrichies d'éléments étrangers, et profondément modifiées, du seizième au dix-septième siècle, sous Tinfluence des rapports multipliés entre les naturels du pays et les Euro- ' péens, cette transformation aura dû, pour la même cause, se continuer et se développer graduellement du dix- septième au dix-neuvième siècle. Or, c'est là précisément ce qui est arrivé. Aujourd'hui les Outaouals et les autres nations de TOuest citent, comme appartenant à leurs croyances primitives, certains faits dont M. Perrot, ni les missionnaires jésuites, il n'y a pas encore rcent cinquante ans, ne trouvaient la plus légère trace dans les traditions de ces peuples. Tels sont, par exemple , la formation de la femme d'une côte enlevée au premier homme ; le genre humain englouti dans un déluge universel, à l'exception d'un seul couple porté sain et sauf au sommet d'une haute montagne ; les eaux jaillissant du rocher frappé par la verge d'un prophète, etc., etc.

Il y a là, nous le répétons, dans (^ette libre et saine appréciation, un exemple que nous aimons à citer en nn sujet que les préjugés d'éducation et les idées préconçues ont si longtemps obscurci ou faussé. C'est un précédent — non pas le seul, sans doute, mais auquel le nom et la robe du savant écrivain donnent une valeur particulière, — c'est, disonsnous, un précédent qui ne sera pas, nous Tespérons, perdu pour la science.

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