‹ L'Année géographique (volume 3)Chapitre 153 sur 249 · M. GUSTAVE LAMBERT · texte numérisé non relu

M. GUSTAVE LAMBERT

Au mois de juillet de Taunée dernière, M. Lambert écrivait au président du Comité, et faisait insérer dans tous les journaux une lettre où se lisaient les passages suivants :

« ^expédition prendra la mer à la fin de janvier 1869, ce qui lui permettra d'atteindre le détroit de Bering vers le commencement de juillet.

« Si la souscription donne un résultat généreux, en harmonie avec l'accueil chaleureux et sympathique qui a élé fait aux conférences, Texpédition aura lieu dans des conditions larges et dignes de la France.

« Si les fonds accordés par la libéralité nationale sont réduits, l'expédition s'accomplira dans des conditions plus rudes, et le souvenir de quelques-uns des grands exemples de rhistoire pourra suffire alors à tripler les forces morales du chef de l'expédition et de ses compagnons, pour les mettre à la hauteur d'une situation plus difficultueuse.

« Lorsque les nouvelles de l'expédition, datées des îles Sandwich, arriveront en France, il est permis d'affirmer qu'à cette époque même le pavillon de la France flottera au Pôle Nord. »

Ainsi il y avait alors résolution arrêtée de partir à la fin de janvier 1S69, la souscription n'eût- elle pas donné la somme totale — 600 000 francs — qu'on lui demandait.

Et il faut ajouter qu'à cette époque-là même on ne comptait plus, à moins d'illusion volontaire, que la souscription nationale pût atteindre ce chiffre de 600 000 fr. dans le délai indiqué.

Néanmoins elle s'élpvait, vers la fin de Tannée dernière, à un chiffre très-honorable, 215000 fr. environ, y compiis les 50 000 fr. de la souscription personnelle de l'Empereur.

Sui celte soinme) 29Ô0Ù fr. aVaieiit été déjà emplôy^â

à des dépenses préliminaires, et 53 000 fr. souscrits étaient encore à recevoir. L'encaissement total et disponible da Comité central était de 132 000 fr.

Evidemment l'expédition se trouvait dans la seconde alternative posée par M. Lambert lui-même, celle où elle devait se placer dans des conditions moins larges que le plan originairement conçu, conditions plus rudes, peulêtre, mais encore réalisables, puisque M. Lambert les awt prévues.

Et cependant M. Lambert n'est pas parti.

Que s'est-il passé ?

Ce qui s'est passé, le voici :

Dans les premiers jours de novembre, par une simple lettre d'avis écrite du Havre, M. Lambert informe le président du Comité qu'il vient de faire l'acquisition d'un navire neuf où les charpentiers vont être mis immédiatement à l'œuvre pour les travaux d'appropriation, et que par contrat passé et signé 145 000 fr., prix du navire, sont,à payer à quinze jours de vue.

Le Comité, nous l'avons vu, n'avait alors en fonds disponibles qu'une somme de 132 000 fr.

La somme que l'on tirait à vue sur lui pour le prix seul de la coque du navire dépassait donc déjà son avoir; et il faudrait pourvoir, dans les deux mois qui allaient suivre, aux frais considérables des gros travaux d*appropriation, puis aux dépenses fort élevées d'équipement et d'approvisionnement, puis enfin à la solde de Téquipage et aux frais de diverse nature pour les deux années au moins, et probablement trois, que doit nécessairement durer l'expédition.

Le Comité, par l'organe de son très-honorable et trèsexpérimenté président, M. le marquis de Chasseloup- Laubat, cinlevant ministre de la marine , fit à M. Lambert, sur cette démarche précipitée, les observations sages d'un homme pratique. Puisque y avait un Comité de sur-

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veillance, responsable Tis-à-vis des souscripteurs, c'était apparemment pour surveiller les apprêts de rezpédition et les maintenir dans des conditions réalisables. Ce qui ixçporte pour pénétrer dans les mers boréales, ce n'est pas tant la grosseur que la force du navire. Il semble au contraire qu'un navire de grosseur moyenne, puissamment constitué d'ailleurs, ait plus de chances de s'ouvrir aisément sa route à travers les glaces polaires qu'une lourde machine qui prête à leur choc un plus large flanc; outre que la dépense, dans toutes ses parties, en serait considérablement réduite*. Toutes les observations vinrent échouer contre la résolution bien arrêtée de M. Lambert. Le Gomité — on semblait l'accuser d'entraver l'expédition! — fut mis en demeure de dégager sa responsabilité et de rendre au chef de l'entreprise sa pleine liberté d'action.

C'était le seul parti qui restait à prendre. Au mois de décembre 1868, une circulaire du Comité central mit les comités des départements et tous les souscripteurs au cou^ rant de la situation; les comptes ont été strictement apurés, et le 11 janvier 1869 les fonds reçus ou souscrits, 185000 &ancs (déduction faite des 29500 francs de dépen-

1. William Parry, qui de 1819 à 1820 a tracé la voie à toutes les explorations ultérieures dans l'archipel arctique, y a effectué ses grandes et belles découvertes avec deux navires, VHecla et le GripeTy de 375 et 180 tonneaux. Le principal bâtiment des deux expéditions organisées aux frais de M. Grinnell, la première (1850-51) commandée ps^r le lieutenant Haven, la seconde (1853-55) sous les ordres du D' Kane, n'était que de 144 tonneaux. Le FoXy sur lequel le capitaine Mac Clintock a conduit en 1857, 58 et 59 la dernière expédition qui a lait enfin retrouver les traces et fait connaître le sort de John Franklin^ était un navire de 180 tonneaux. VlnvestigatoVy que montait le capitaine Mac Clure, lorsqu'en 1850 il a résolu^ après tant de recherches infructueuses, le problème du passage du Nord-Ouest, est un navire d'environ 400 tonneaux. Le D' Hayes, qui a atteint en 1861, par la baie de Baffin et le détroit de Smith, la terre la plus élevée dans le Nord où l'on soit arrivé jusqu'à présent, montait un navire de 133 tonneaux. Enfin, c'est sur un navire de 143 tonneaux que l'Allemagne plante en ce moment son drapeau pour sa seconde tentative de voyage au Pôle.

ses soldées), ont été remis aux mains de M. Lambert, qui depuis lors est resté seul vis-à-vis de la souscription.

Mais si le Comité, dans cette position extrême, a dû déposer publiquement son mandat, il n-a pas cessé, ni la So-v ciété de géographie tout entière, d'accompagner le futur explorateur de ses vœux les plus fervents pour la prompte exécution et la complète réussite d'une entreprise dont le succès sera une gloire pour notre époque et un honneur pour le pays.

Le Comité de surveillance, qui avait dû, en octobre dernier, refuser sa sanction à l'achat du navire, avait réussi, par des démarches amiables près du vendeur, à obtenir l'annulation de l'acte de vente ; le premier acte de M. Lambert, livré à sa libre action le 11 janvier, a été de racheter le bâtiment, pour lequel il a eu à solder une somme de 145 000 francs. C'est un navire de 700 tonneaux, qui a été baptisé le Boréal, Il est en ce moment sur calle, livré à la hache des charpentiers. D'après les derniers états de situation que M. Lambert publie périodiquement avec une loyauté parfaite, l'entreprise avait en caisse 52 400 francs, plus 17 000 francs souscrits, mais non encore reçus, en tout 69 000 francs pour couvrir les dépenses considérables d'appropriation, d'armement, d'équipage, d'approvisionnement, et enfin les dépenses de la campagne, c'est-à-dire une charge totale que M. Lambert n'a pas évaluée, l'entreprise étant montée dans ces proportions, à moins de 450000 francs, le bâtiment payé. Quelque chose a pu s'ajouter à ce quitus de 69 000 fr., mais sans modifier sensiblement la position. Par quelle voie M. Lambert compte-t-il se procurer les 350 000 francs au moins qui manque à son devis? Nous l'ignorons absolument, car évidemment il faut regarder la souscription publique comme actuellement close. Nous présumons cependant; le départ de Texpédition étant forcément, en tout état de cause, rejeté au mois de janvier 1770, qUô le pro«

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