‹ L'Année géographique (volume 3)Chapitre 86 sur 249 · qao bon aller au Pôle · texte numérisé non relu

qao bon aller au Pôle

On entend souvent autour de soi cette question : Â quoi bon aller au Pôle î

Cette question a certes son importance ; néanmoins on peut s'étonner parfois qu'elle soit faite par des hommes éclairés^qui auraient pu, avec un peu de réflexion, trouver en eux-mêmes la réponse.

Et d'abord, éteindra-t-on en nous cette ardeur de recherche, cette soif de découvertes qui nous pousse vers Tinconnu ? Nous avons là, sur ce globe qui est notre domaine, à nous la noble race de la Terre, une vaste région dont l'accès nous a été fermé jusqu'à présent : cet espace interdit, roDoncerons-nous à tout jamais à en pénétrer le mystère ? Que de recherches, inutiles en apparence, dont on disait aussi à l'origine « à quoi bon? > ei qui sont devenues, par leurs conséquences et leurs applications, le point de départ des inventions les plus utiles, des plus merveilleuses découvertes de notre époque 1 Mais qu'attendre de cette région de glaces éternelles, où la vie elle-même semble s'éteindre au milieu des frimas? Qu'en savons -nous? et qui peut dire ce que cet inconnu du pourtour du Pôle nous réserve ? Qui peut affirmer qu'il n'y a pas là des phénomènes nouveaux d'action magnétique destinés à éclairer d'un jour inattendu les mystères de la physique terrestre ?

Ces considérations suffiraient aux esprits spéculatifs ; mais l'exploration de la région polaire ne manque pas de mobiles plus directs et d'une application plus immédiate. Il y a longtemps qu'on a observé que les énormes cétacés dont s'alimente la grande pêche des mers du Nord se retirent de plus en plus vers la zone arctique devant la poursuite annuelle des baleiniers ; nos armateurs regarderontils comme inutile une exploration qui peut, qui doit très-pro-

bablement leur ouvrir un nouveau champd'exploitation d'une richesse inépuisable? Bien plus, et cette dernière raison suffirait seule pour motiver amplement la reprise des recherches polaires : il y a de grandes raisons de croire que le passage pratique, la route commerciale de l'Europe aux mers de TAsie orientale que l'on a inutilement cherchée au-dessus du continent américain, on la pourra trouver à travers la mer du Pôle. La théorie, d'accord avec beaucoup de faits observés, — non pas avec tous, sans doute, — affirme que la région circompolaire est occupée par une mer ouverte, une mer libre de glaces, où le froid est beaucoup moins intense qu'au 80« parallèle. En outre, la direction des courants parait révéler une communication immédiate entre l'extrême nord de TÂtlantique et la mer de Bering; des baleines frappées, dans notre mer du Nord, d'un harpon portant sa date et le nom du propriétaire (selon l'usage des baleiniers), ont été retrouvées, très-pen de temps après, aux environs du détroit de Bering, ce qui prouve une communication à la fois courte et ouverte, car on sait que les grands cétacés ne pourraient rester sous une voûte de glace pendant un temps un peu long. Il ne s'agit pins que de trouver la route de cette mer ouverte, et c'est là précisément le but des expéditions actuelles, de celle qui déjà ont été à l'œuvre, et de celle qui se prépare.

Il y a des temps marqués pour les grandes découvertes ; celle de la route du Pôle était réservée à notre époque. Aujourd'hui la question est mûre et son heure est venue.

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