ANNÉE GÉOGR. IX
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dit bientôt qu'on allait appliquer la nouvelle force motrice au percement des Alpes. Le ministre Paléocapa porta la nouvelle officiellement à la Chambre, le 17 juin 1856. M. Menabrea donna des renseignements sur le> projet, et M. Sommeiller, représentant du collège électoral de SaintJeoire, en Faucigny, monta pour la première fois à la tribune, et dans un discours habile démontra la possibilité de l'entreprise.
Il décrivit les compresseurs, ces inunenses machines dont le rôje devait être d'emprisonner Tair, de le comprimer à cinq atmosphères et de Ponvoyer par des conduites dans le souter^ rain, jusqu'au front d'attaque. Il proposa de joindre à son sys* tème la machine perforatriae de M. Bartlett, en Tactivant par Tair et en la modifiant un peu. La conviction se fit dans les eq^rits. H parut que les moyens d'exécution de la percée étaient évidemment trouvés. La solution allait suivre.
Le 20 juin, la Ghambre votait à l'unanimité un ordre du jour par lequel le gouvernement était invité à procéder sans délai aux expériences préliminaires, et à présenter un projet de loi pour l'exécution de la percée.
Les expériences furent faites, en 1857, à la Goscia, près de Saint'Pierre-d'Arena, avec des machines que Pon fit construire en Belgique. Les résultats, très-satisfaisants, dissipèrent les craintes qu'avaient encore conservées quelques hommes do science et de pratique.
On s'était demandé si la compression de Pair ne porterait pas sa température à un degré trop élevé pour qu'il restât respirable, surtout dans une galerie déjà très-chaude naturellement. Mais le renouvellement continu de la colonne d'eau qui comprime Pair empêche la température de s'élever de plus de trente degrés au-dessus de la température extérieure ; et lorsque dans le souterrain J'air s'échappe du tuyau de conduite, il se détend, et produit un froid suffisant pour condenser la vapeur hygrométrique et môme congeler une carafe d'eau. On avait donc sous la main un réfrigérant commode.
On avait craint encore que vers le milieu du tunnel la perte de pression de Pair transmis par les conduites ne fût telle, que la force motrice devint insuffisante pour mettre en mouvement les perforatrices» La perte fut trouvée insignifiante môme après un parcours de six kilomètres.
Peu après ces essais concluants, la Ghambre vota la loi, et le 31 août 1857 le roi de Sardaigne, en mettant le feu à la pre* mière mine, inaugurait solennellement les travaux.
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1857, 1870, tels sont les termes extrêmes de cette entreprise mémorable.
Le Piémont seul commençait ce travail gigantesque sans suMdes étrangers, sans même Tappui moral des savants des antres nations. La foi dans la réussite était robuste ; Gavour avait adopté ce hardi dessein, et la nation applaudissait à son exécution.
Au moment de Tannexion de la Savoie à la France^ on crai* gnit pour Fœuvre déjà en très-bonne voie les influences rivales, les jalousies mesquines qui auraient pu entraver la marche des travaux. Mais le comte de Gavour, pour trancher toute difficulté, se réserva par Tarticle 4 du traité de cession de terminer le percement avec des capitaux et avec des ingé« meurs italiens. La France s'associa bientôt à cette clause par U convention internationale du 7 mai }S62.
"ESle prenait à sa charge 19 millions, mais payables seulement dans le cas où les travaux seraient achevés dans le délai de vingt^oinq ans à partir du !«' janvier 1862. Une prime de 500 000 francs était promise pour chaque année gagnée sur lee vingt-cinq ans de délai, et cette somme augmentée de 100 000 francs pour chaque année gagnée ^ur quinze ans.
Lé travail ayant été terminé en huit ans à partir de 1862, l'apport financier de la France dans Tentreprise se cotera, en défiidtive, par une somme d'environ 28 millions. Les dépenses totales ne sont pas évaluées à moins de 75 millions.
11 convenait peut-être, avant de pénétrer dans le tunnel, de rappeler cette première période de son histoire, si oubliée aujourd'hui.
Le tunnel des Alpes a été percé tout entier à coups de poudre. Le retentissement mérité qu'a eu la perforatrice Bartlett et Sonuneîller a fait supposer à beaucoup de personnes que l'on avait broyé la roche mécaniquement. Il n'en est rien. Tout le travail s'est exécuté à la pince , comme par les méthodes de perforation ordinaire, avec cette difi'érence essentielle, il est vrai, qui à elle seule constitue une révolution dans l'art du mineur, que les ^rous pour déposer les cartouches ont été forés à la mécanique.
On ne pouvait guère avancer que de 17 mètres par mois en minant à la main; la perforatrice a permis de quintupler l'avancement. La machine peut être transportée avec une extrême facilité, et il est possible d'aligner dix fleurets oontre le
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front de taille dans Tespace réduit où deux ouvriers se seraient gênés dans leur travail commun.
La barre à mine frappe, en outre, le rocher vingt fois plus vite que ne le fait un homme expérimenté ; l'invention de .la perforatrice mit à la disposition des ingénieurs un mineur mécanique infatigable, d^une étonnante dextérité et d'une puissance incomparable. De décembre 1857 à la fin de 1860, on creusa les trous de mine à la main. Du côté de Bardonnèche, on ne fora que 725 mètres ; à Modane, le travail à la main se poursuivit jusqu'en 1862, et Ton n'avança que de 921 mètres pendant ces cinq ans, ce qui fait à peine Ik mètres de progression par mois. Au contraire, lorsque la perforatrice tut introduite dans la galerie, l'avancement , d'abord lent parce que les brigades avaient besoin d'apprendre à manier Toutil , s'accrut dans une proportion inespérée. Les 10587 mètres à percer encore furent creusés avec une vitesse d'avancement qui, dans les dernières années, atteignit 890 mètres, soit 74 mètres environ par mois , le quintuple de la progression par le mode ordinaire.
Voici, au surplus, le tableau exact des progrès réalisés aux deux embouchures, variables, on le comprend , avec l'expérience acquise des ouvriers et la dureté de la roche :
AYANCEMEin' A LA l^AIN.
Bardonnèche :
Années 1857 27 mètres 28 |cent.
Total 725 mètres » cent.
Modane :
Années 1857 10 mètres 80 cent.
Total..... . 921 mètres » cent.
Total général : 1646 mètres,
AVANCEBIENT A LA MÉCANIQUE*
Bardonnèche :
Années 1861 170 mètres » cent.
1870 889 — ii5 —
Total... 6355 mètres 25 cent.
Modane :
Années 1863 376 mètres » cent.
Total. . . . 4232 mètres 30 cent. Total général : 10 587 mètres 55 cent.
Total, le 26 décembre 1870, pour Bardonnèche, 7080 mètres 25 cent.; pour Modane, 5153 mètres 30 cent. — Total général, 12 233 mètres 55 cent.
Le ralentissement observé en 1866 tient au banc de quartzite que Ton rencontra du côté de Modane.
La série des opérations effectuées en galerie comprenait le forage des trous , la charge, l'explosion et Tenlèvement des débris. En six heures, le front de la roche était criblé de 90 à 100 trous de 80 centimètres de profondeur et de 4 centimètres de diamètre, dont on ne chargeait qu'une portion, les autres trous n'ayant d'autre rôle que d'affaiblir le rocher par leur vide et de faciliter sa désagrégation. On faisait en moyenne avec la
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poudre 1 mètre 80 cent, à 2 mètres par vingt-quatre heures dans la petite galerie d^attaque de 3 mètres 40 cent, de largeur et de 2 mètres 40 cent, de hauteur. Après le poste des mineurs venait le poste des déblayeurs, qui chargeaient les déblais sur wagons et les transportaient jusqu'à la bouche du souterrain.
On employa uniquement la poudre de guerre, qui donne moins de fumée que la poudre de mine. 1 kilogr. de poudre dégage par la combustion 49 centig. d'acide carbonique, 10 d'azote et 4 de sulfure de potassium ; pour diluer ces gaz, on jugea qu'il fallait bien 250 mètres cubes d'air pur. Aussi, à la tempête de feu, faisait- on succéder un ouragan d'air. On ouvrait le robinet de la conduite qui amenait l'air depuis les compresseurs installés sur chaque versant jusqu'au fond du souterrain, et immédiatement il se produisait une tourmente qui chassait et diluait les gaz nuisibles. L'atmosphère se refroidissait; mais quand on pénétrait pour la première fois dans cette galerie préparatoire, l'ouïe était désagréablement aflFecté par l'air comprimé. A côté de la conduite qui aérait se trouvait également le tuyau qui apportait la force motrice aux outils perforateurs.
On s'est souvent demandé comment cette percée gigantesque avait pu être faite aussi reotiligne. Ce n'est qu'en 1862 que le tracé définitif fut achevé par MM.Borelli et Copello, ingénieurs de chaque section respective du souterrain. Il fallut établir à travers la montagne un réseau géodésique de 28 triangles , et comme ce réseau montait par degrés jusqu'à la plus haute cime, à 3100 mètres au-dessus du niveau de la mer, il est facile de se figurer les difficultés de toutes sortes qu'eurent à vaincre les ingénieurs dans ces régions visitées par les avalanches. On montait pendant cinq heures au milieu de la neige ; puis le brouillard, en cachant les hauts sommets, rendait inu<^ tile cette excursion périlleuse. Il est certains angles du réseau qu'il a fallu mesurer jusqu'à soixante fois. L'instrument dont on sa servit pour faire le tracé était exact , à cinq secondes près par 10 kilomètres. Le maximum de déviation ne pouvait dépasser dix secondes, soit un écart qui se traduirait au milieu du tunnel par 29 cent. Les faits ont vérifié depuis la précision de cette opération géodésique.
Pour contrôler la rectitude de l'avancement, on avait établi un petit observatoire en faoe de chaque bouche du tunnel, et un observateur, muni du théodolithe, visait tour à tour les différents sommets du réseau trigonométrique et une lumière
placée aa fond du tunnel. Si l'œil tombait sar la lumière , après aToir visé les points de repère, c^est que Taxe de la galerie était bien compris dans le plan vertical adopté. •
Lorsqne le 26 décembre les deux galeries d'attaque se rejoi» gnirenty on ne constata qu'un désaccord de 30 centimètres environ dans Taxe de chaque tronçon ; seulement, lés deux galeries se trouvèrent au point de jonction à un niveau un peu différent Ce résultat inespéré, d'une précision admirable, fait grand honneur aux ingénieurs du tunnel.
Nous avons dit que selon le projet le souterrain devait avoir 13 220 mètres; on a trouvé, après le percement, qu'il avait une longueur de 12 233 mètres 50 cent. Les altitudes indiquées aussi sur le plan paraissent devoir être modifiées. Si les rélevés récents sont réellement les bons, il faudrait modifier Its hauteurs que l'on a déjà données pour la montagne et les embouchures du tunnel, et tout diminuer de 43 mètres 80 cent. pour avoir les véritables altftudes au-dessus du niveau de la mer.
Ainsi \ l'entrée en galerie à Modane ne serait pas de 1902 mètres 82 cent, au-dessus de la mer, mais de 1158 mè> très 96 cent* Â Bardonnèche, elle ne serait pas de 1335 mètres ZS cent., mais de 1291 mètres 52 cent. Enfin, le col de Fréjus serait non pas à 1610 mètres, mais à 1294 mètres 59 cent.
Il existe , comme on voit , une diflérenee de niveau de 132 mètres entre l'ouverture du souterrain à Modane et l'ouverture & Bardonnèche. On a racheté cette hauteur par une rampe qui monte avec une pente de 22 millimètres par mètre jusque vers le milieu de la galerie , sur un parcours de 6273 mètres. Au delà, la voie descend par une pente insensible de 5 millimètres par mètre , suffisant pour l'écoulement des eaux jusqu'à Bardonnèche.
Le tunnel n'offre aux regards, quand on y pénètre , aucune différence appréciable avec les autres tunnels. Il contient deux voies ; sa section est d'apparence tubulaire. C'est en effet une courbe à sept centres dont la largeur maximum se trouve un peu au-dessus des rails, à 1 mètre 26 cent.; elle atteint là 8 mètres, et elle a seulement 7 mètres 87 cent, au niveau du ballast, y compris deux trottoirs latéraux de 70 centimètres chacun. La hauteur au-dessus de ce niveau, pour atteindre la clef de voûte, est de 6 mètres.
Toute la paroi est muraillée ; le revêtement en blocs de granit cimentés a une épaisseur de 0 mètre 55 cent* à 1 mètroi
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suivant la poussée du terrain. On a ménagé sous la voie, au centre du souterrain, un aqueduc de 1 mètre de haut et de 1 mètre 20 cent, de large, pour laisser écouler les eaux d'infiltration et de condensation, et pour, au besoin, s'assurer un chemin de sauvetage, si, par impossible , il se produisait un effondrement partiel de la voûte.
Jamais tunnel ne fut aussi sec. Les craintes qui s'étaient élevées au début de l'entreprise sont bien loin de s'être justifiés. On ne rencontra, nous l'avons déjà dit, aucune faille, aucun amas d'eau et aucun filon nrôtallique.
Du côté de Modane, on remarque, à deux kilomètres environ de l'entrée, une petite source, froide, ferrugineuse, dont le débit ne dépasse pas un demi-litre par seconde; l'eau est excellente à boire et a servi à désaltérer les ouvriers. Au 'delà, on ne trouve plus que quelques suintements sans importance. La voûte reste sèche sur une grande partie du parcours.
Il avait été stipulé que si, pendant le travail, on rencontrait quelque mine exploitable, la possession en reviendrait de droit au gouvernement italien. Bieif que la montagne renferme quelques filons de plomb argentifère, la galerie , dans son trajet, n'a coupé que des veines de spath, de quartz hyalin, et accidentellement un peu de galène en druse. Voici, du reste, selon les profils externes et internes, la puissance des couches traversées par ce véritable sondage horizontal :