‹ L'Année géographique (volume 4)Chapitre 221 sur 337 · M. JOS. HALÉVY · texte numérisé non relu

M. JOS. HALÉVY

nombre de localités, qu'il a marqués sur sa carte. Dans ses enquêtes auprès des Arabes de l'intérieur avec lesquels il s'est trouvé en rapport à Âden, le voyageur s'est ii]uspiré de la méthode qui a donné de si bons résultats au général Daumas et à d'autres officiers de notre armée d'Afrique ; aussi est-on en droit d'espérer que l'exploration proprement dite de ces territoires, lorsque des circonstances favorables permettront à un voyageur européen de s'enfoncer dans le pays et d'y porter l'observation scientifique, confirmera, tout en les précisant, les indications consignées sur la carte de notre courageux investigateur.

$ 2. Expédition archéologique de M. Joseph Halévy. Immense récolte épigraphique. Reconnaissance d'un pays inexploré.

Nous avons cité la très-haute appréciation de l'Académie des inscriptions au sujet de l'immense récolte de textes himyarites rapportés du sud de l'Arabie par M. Halévy ; nous allons de notre côté suivre l'explorateur dans sa course périlleuse, en nous attachant aux résultats géographiques.

Dans son rapport au ministère de l'instruction publique (ci-dessus, n° 96), M. Jos. Halévy rend compte des résultats généraux de la mission dont il fut chargé en 1869.

Après une tentative infructueuse pour pénétrer dans l'intérieur en partant d'Aden, M. Halévy dut gagner le port de Hodeyda dans la mer Rouge, au nord de Mokha, et il arriva à Sand par cette voie. Cette place, la plus belle et la plus propre de l'Arabie, est à moitié ruinée. De là il se rendit à Schirâ^ petite ville du territoire des Ashab, à une demi-journée vers le nord-est de Sanâ. Schirâ consiste en plusieurs hameaux séparés, bordant un ouâdi. La localité paraît très-ancienne ; les monuments de l'époque sabéenne y abondent, bien qu'un grand nombre de pierres à inscriptions aieut été détruites par les habitants pour en faire de

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la chaux. Une montagne contiguê contient des restes de constructions que le voyageur qualifie d'hymiarites, et de nombreuses traces d'inscriptions se voient encore sur les rochers.

 partir de ce point, la route du voyageur se tourne entre le nord et le levant, d'après une esquisse que M. Halévy a fait distribuer à la Société de géographie. Cette esquisse est malheureusement bien incomplète et bien peu précise (voy. ci-contre) ; néanmoins, comme on y a inscrit une flèche marquant le Nord, et que l'itinéraire y paraît tracé avec un certain soin, il semble qu'on doive avoir confiance dans les directions indiquées. Le pays, quoique toujours montueux, devient d'une extrême aridité. On est ici sur un plateau dont l'escarpement, désigné sous le nom de djebel Ydin^ domine la plaine de sable mouvant, le redoutable Âhqâf, qui s'étend à Test vers un horizon sans limite. Au pied du djebel Yâm, une longue vallée, le oundi Saba^ marque la ' lisière de l'Âhqâf. « Cette lisière, qui consiste en terre cultivable, sinon cultivée, a tout au plus la largeur d'une journée de marche. Après elle [c'est-à-dire à l'est] commence un terrain pareil au Téhama, avec des dunes de sable en plus, qui se déplacent, s'accumulent, s'aplanissent aa gré du vent. Le Téhama oriental [c'est-à-dire le plateau intérieur, la haute plaine de sable] est, selon toute apparence, de 2000 pieds environ plus haut que le Téhama littoral. Cette position relativement élevée du désert el- Ahqâf explique aussi le fait singulier, généralement connu des habitants, que le vent du désert apporte la fraîcheur. Les Arabes que j'ai questionnés sur ce phénomène m'ont donné pour réponse que le vent se rafraîchit en passant audessus de Bahr es-Sâfi, mer fabuleuse dont on parle aussi dans le Hadramaut. Y aurait-il quelque fond vrai dans la fable qui paraît indiquer l'existence d'un lac intérieur? c'est ce que personne ne saurait dire. D'après mes informations, il n'y a aucune communication entre le Djaouf et

DÉCOUVERTES DANS l'iNTÉRIEUR DE l' ARABIE. 103

la côte d'Oman, et les Arabes les plus intrépides tremblent au nom dn terrible Ahqftf. »

Le Djaoufj que M. Halévy vient de npmmer, est une plaine basse formée de terres cultivables, une oasis au sein du désert. Le nom, qui s'écrit aussi djôf et qui signifie < pays enfoncé », « dépression entre des hauteurs >, est une appellation générique que Ton retrouve en diverses parties de la péninsule, notamment dans la région centrale, entre le Nedjed etleHedjaz, où un Djôf célèbre dans toute TArabie a été visité et décrit par plusieurs explorateurs récents. Celui du sud, où M. Halévy le premier vient de pénétrer, présente, d'après les notes du savant voyageur, un très-grand intérêt historique ; M. Halévy retrouva là, en même temps qu'un centre d'habitation antique riche en inscriptions sabéennes, un des principaux noms que l'expédition d'iElius Gallus, en l'année 24 av. J. G., fît parvenir à la connaissance des Romains, le nom des Minèens^ voisins de Saba, de Mariaba (Mareb) et des Khatramotiles (le Hadramaut). On distingue ici deux ou même trois Djaoufs contigus, un supérieur, un moyen et un inférieur, arrosés par une rivière permanente (chose rare en Arabie) qui a son origine près de Schira, non loin de Sanâ, et qui de là coule au nord-est vers les deux Djaoufs sous le nom d'el- Kharid, disparaissant parfois dans le soi, et reparaissant plus loin à la surface. Mais il faut laisser la parole au voyageur.

c Le Djaouf inférieur et le Djaouf moyen contiennent, à ma connaissance, plus de vestiges de l'antiquité que tout autre pays arabe. Entre ces différentes ruines, la plus importante au point de vue de l'histoire ancienne est, sans contredit, celle qui porte encore aujourd'hui le nom de kiein^ représentant indubitablement la capitale des Minéens, gens magna de TArabie d'après les auteurs classiques.

c La partie fortifiée de la ville de Me'în occupe un mon-

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ticule qui mesure environ 280 mètres de longueur sur 240 de largeur. Des murs d'enceinte qui étaient placés aux abords de la descente, il ne reste que certaines portions du côté nord; mais en revanche, les portes opposées de l'est et de l'ouest sont assez bien conservées, ainsi que les tours voisines qui sont d'une hauteur considérable, et qui présentent un aspect grandiose. Ces diverses constructions consistent en d'énormes pierres taillées, juxtaposées sans ciment, mais si bien unies qu'on croit voir un seul bloc. La plupart d'entre elles portent des inscriptions qui ont souvent une dimension prodigieuse. Dans l'intérieur, presque tous les monuments anciens ont péri par le vandalisme des Arabes, qui ont essayé, à plusieurs reprises, de s'établir au milieu des ruines. Quelques années ont suffi pour que les huttes en briques crues redevinssent de la poussière; et même la mosquée, bâtie avec des pierres prises des constructions antiques, est entièrement délabrée, tandis que non loin d'elle un petit temple de l'époque himyarite, renfermant plusieurs stèles, est presque intact, et contraste, par la symétrie de ses proportions, avec le chétif édifice religieux de l'islamisme.

c A vingt minutes à Test de la ruine principale, dans un terrain très-déprimé nommé el-MihyaVy se voient deux longues rangées de stèles semblables à celles de Medinet- Haram, qui paraissent avoir appartenu à deux temples presque contigus, dont il ne reste que les deux portes adjacentes. Le frontispice de la grande porte contient une très-belle inscription en trois lignes, indiquant le nom du roi qui a élevé le temple et celui de la divinité à laquelle il Ta consacré, apparemment l'Astarté phénicienne. Trois architraves, parmi celles qui se trouvent au-dessus de l'inscription, ont chacune au bout une courte inscription, qui semble désigner un roi allié des Minéens, aux frais duquel une portion du temple a été construite. »

II n'est pas besoin d'insister sur l'importance de cette

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découverte du site où s'éleva la ville capitale des Minéens. Cette découverte pose un jalon de plus, et un jalon de premier ordre, pour le tracé de l'itinéraire d'iElius Gallus. On sait que jusqu'à présent la correspondance des Minaei avait été laborieusement et inutilement cherchée, notamment par Fresnel (Journal Asiatique, 4* série, VI, 1845, p. 390).

M- Halévy ajoute : « Un coup d'œil jeté sur les inscriptions que j'y ai recueillies m'a bientôt prouvé que le peuple minéen possédait deux autres villes importantes, ce qui m'a déterminé à faire tous mes efforts pour les découvrir. J'ai eu le bonheur de retrouver la deuxième ville minéenne mentionnée dans les inscriptions, et dont l'ancien nom est déjà tombé dans l'oubU. Mais ce n'est qu'après une longue recherche, et par un hasard singulier, que j'ai rencontré les traces de la. troisième ville minéenne, qui m'a livré le plus riche butin épigraphique.

« La population minéenne occupait une place à part parmi les tribus sabéennes. Les inscriptions de ces trois villes sont toutes conçues dans un dialecte particulier, peut-être identique à celui qui figure sur les monuments provenant du Hadramaut. La science aura à se prononcer un jour sur la question de savoir si ce sont les Minéens qui ont peuplé le Hadramaut, ou si, au contraire, ce sont les Hadramotites qui ont colonisé en partie le] ouâdi Saba. Quelle que soit du reste l'opinion à laquelle on devra s'arrêter, il est déjà hors de doute que le noyau de l'empire sabéen se composait au moins de deux peuples, parlant deux dialectes. »

D'autres ruines avaient aussi attiré l'attention du voyageur. Il en visita une dizaine ; mais trois seulement lui ont donné un résultat épigraphique. Le reste était dans un tel état de destruction, qu'il n'y put découvrir une seule pierre intacte. « Ces ruines sont généralement situées entre le Ehârid et le djebel Laoud. Celles dont l'emplacement est éloigné de la rivière étaient anciennement irriguées par un

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réseau de canaux régulièrement creusés, lesquels, entretenus avec soin par les Sabéens, ont procuré la nourriture et le bien-être à d'immenses populations. Même à présent que tous ces canaux sont obstrués et comblés, il suffit qu'une pluie abondante vienne à temps pour fournir trois moissons par an. >»

Quand le voyageur crut n'avoir plus rien à découvrir dans le Djaouf moyen, il se décida à aller au Nedjrân, contrée située plus baut dans le nord. L'orientation du voyage, telle que l'indique l'esquisse de la carte, met le Nedjrân à peu près sous le même méridien que le Djaouf oriental ou supérieur et le site de Mareb, conséquemment beaucoup plus à Test que la position approximative qu'on lui a don* née jusqu'à présent sur les meilleures cartes. La distance depuis le Djaouf est de cinq à six journées. « Je pris la route orientale, dit M. Halévy, avec Tintention de retourner au Beled Hamdân par le Djaouf supérieur. J'ai voulu ainsi reconnaître les deux routes différentes que le général romain aurait prises, d'après le récit de Strabon, en allant de Nagara à Saba, et en revenant du pays des Sabéens* Gomme, d'après l'écrivain grec, la première route était la plus longue, et conduisait par des déserts arides où Teau manquait souvent, je conclus que cela devait être la route orientale; tandis que la route occidentale, qui passe par le pays du Djaouf supérieur, assez bien peuplé aujourd'hui même, devait présenter moins de difficultés pour l'armée romaine. Cette considération me parut logique ; je pouvais me tromper, mais j'étais décidé à faire des recherches sérieuses. »

Le second jour, on traverse l'oasis de Ehâb, belle vallée remplie de villages, mais où rien n'annonce une ancienne habitation. De là, le voyageur gagna enfin le Beled Nedjrân, dont nul Européen, avant lui, n'avait foulé le sol. Il y a longtemps que dans ce nom, si souvent mentionné

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