‹ L'Année géographique (volume 4)Chapitre 233 sur 337 · INDE. PROVINCES CENTRALES · texte numérisé non relu

INDE. PROVINCES CENTRALES

Bîrbhoûm. L'homme instruit verra que leur idiome et leurs traditions jettent une lumière importante sur un chapitre ignoré de l'histoire de notre race. L'homme d'État voué aux affaires de l'Inde s'apercevra que ces enfants de la forêt ne sont pas tombés aussi bas qu'il le supposait au-dessous de l'état moral des autres nations, qu'ils agissent, comme les autres hommes, sous l'impulsion de leur intérêt, qu'ils sont accessibles aux mêmes influences amélioratrices, et que Textension future de nos entreprises dans le Bengale repose en grande partie sur leur aptitude à la civilisation. »

Le Bîrbhoûm, dont il est ici question, est un district situé sur la limite occidentale du Bengale au nord-ouest de Calcutta. C'est une contrée légendaire, ainsi que l'atteste le nom sanscrit, Yîrabhoûmi. Les parties montueuses de l'intérieur sont occupées par une race inculte, les SantalSy qui a joué un certain rôle dans les dernières insurrections du nord de l'Inde. C'est au tableau historique de ce peuple aborigène qu'est consacré en très-grande partie le livre remarquable auquel M. Hnnter a donné le titre d'Annals of rural Bengal.

S 3. Le livre do capitaine Forsyth sur le haut pays de l'Inde centrale.

L'ouvrage du capitaine d'État-major J, Forsyth, the Highlamls of Central India (ci-dessus, n® 121), présente, à un autre point de vue que celui de M. Hunter, — à un point de vue plus particulièrement pittoresque, mais trèsimportant aussi pour l'histoire naturelle et pour l'ethnographie, — présente, dis-je, un intérêt non moins grand. J'en trouve dans le Bulletin de la Société de Géographie (août 1872) une fort bonneanalysc due à la plume très-compétente du lieutenant de marine Francis Garnier, l'énergique et habile successeur de l'infortuné de Lagrée dans

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la conduite de DOtre expédition du Mékong; je puL<» me borner à reproduire cette analyse.

Ce livre présente, sous une forme attachante et pittoresque, la description physique, politique et ethnographique d'une contrée restée inconnue jusqu'à ces derniers temps, et qui est en dehors des tentatives do colonisation directe de TAnf^leterre. C'est la partie niontaç^neuse de l'Inde qui s'étend à l'est de Bombay et au sud des monts Vindhyâ, et qui comprend la vallée de la Nerbâda et la partie supérieure du bassin delà Godavérî. lit se sont réfugiés les débris des populations sinon autochthones, du moins antérieures à Tinvasion arienne, et M. Forsyth donne de curieux détails sur leurs mœurs, sur leurs traditions, sur leur transformation successive au contact de la civilisation et de la religion hindoues. Au milieu des forêts et des collines de cette région où les bêtes sauvages disputent encore le terrain à l'homme^ vivent côte à côte trois races différentes : les Gonds qui appartiennent au rameau dravidien qui habite le sud de la Péninsule; les Kohls et lesKorkous qui parlent, d'après M. Forsyth, une langue âr'cnne, quoique n'appartenai-t pas à la race conquérante de l'Inde; enfin, les Pliilset les Bigas, qui auraient possédé jadis le cours de la Djemnah, et qui, plus anciens que les générations précédentes, auraient été refoulés dans les monts Vindhyâ par Tarriv^'edi^s Aryas. Pour M. Forsyth, l'Inde présente tous les caractères d'un pays très-récemment et trèsincomplétement colonisé, (^t il uc faut point remonter aussi haut dans son histoire qu'on le croit communément pour retrouver les effets du premier contact des Hindous avec les tribus aborigènes.

Au point de vue économique, le livre de M. Forsyth contient des faits excessivement instructifs surles résultats de l'incendie des djanglesetde la destruction des forêts, sur l'importance que prennent immédiatement les ressources naturelles de ces contrées sauvages dès que des voies de communication leur sont offertes. Les erreurs commises par le gouvernement anglais, quand i! a voulu sauver de la destruction les essences forestières les plus précieuses, telles que le tek et le sal [Shorea robusia) prouvent combien les raisonnements les plus ingénieux, appuyés sur les faits les plus concluants, reçoivent souvent de l'expérience les démentis les plus inattendus. Somme toute, après un long séjour et de minutieuses comparaisons faites sur les lieux, M. Forsyth en arrive à so demander si les avantages

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de rincendie des forêts De l'emportent pas sur les inconvénients, et si la réserve par principales essences de bois de charpente n'a pas des eflets plus nuisibles qu'utiles. Nous recommandons vivement à nos colons et à nos administrateurs de Cocbinchino Tétude de cette partie du livre du capitaine Forsyth. Elle touche à des questions que nous devons rencontrer et que nous rencontrons déjà chaque jour en Indo- Chine, et il serait bon de nous inspirer de l'exemple de nos voisins et de profiter des leçons que leur a données Texpérience, au lieu de refaire les mêmes écoles et de passer par les mômes hésitations et les mêmes erreurs.

Au point de vue de Thistoire naturelle de l'Inde centrale, Touvrageque nous analysons est plein de renseignements et de faits bien observés, qui offrent aux spécialistes des particularités curieuses. Ainsi, M. Forsyth croit découvrir un rapport assez intime entre la faune et la flore de la contrée et la constitution du sous-sol. Le tek, par exemple, parait se plaire aux terrains d'origine volcanique, et le sal au contraire semble les fuir. Des récits de chasse, souvent émouvants, toujours instructifs, mettent le lecteur au courant des ressources giboyeuses de la contrée, et lui apprennent à connaître sous leurs noms scientifiques les principaux hôtes de ces forêts dont ils décrivent les mœurs. On trouve dans ces récits toute la passion et toute l'expérience d'un chasseur consommé, et l'on devine en les lisant Tattrait qui a déterminé l'auteur à passer plusieurs années de sa vie dans cette région, loin du confort et des relations qui rendent si agréable le séjour des autres parties de la grande colonie anglaise. Les touristes en quête d'émotions, les tireurs jaloux d'éprouver leur adresse, trouveront dans le livre de M. Forsyth d'excellents conseils et de précieuses indications, si, fatigués des mesquines chasses de l'Europe, ils veulent tenter le sport plus noble du tigre et de l'éléphant.

S 4. Les castes de l'Inde, leur origine et leur distribution.

Le livre de M. Esquer.

L'ouvrage considérable sur les castes de Tlnde, publié à Pondichéry par notre compatriote M. Esquer, juge au tribunal de cette capitale de Tlnde française, touche à la fois à l'an des problèmes historiques les plus obscurs, à

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Tun des problèmes sociaux les plus difficiles qui se rencontrent dans rhistoire de Thumanité.

L*inde n'est pas, à beaucoup près, la seule contrée du monde où la division des castes se soit introduite. On peut dire que la nature en a déposé le germe au sein de toutes les sociétés humaines, depuis les associations les plus infimes et les plus rudimentaires, jusqu'aux organisations les plus élevées dans la hiérarchie historique et philosophique. Les nations les plus grandes, les plus célèbres et les plus glorieuses, dans les temps anciens ou actuels, les ont reconnues sous diiïérents noms et dans des conditions plus ou moins absolues; mais nulle part elles ne se sont développées d'une maDière aussi étendue, aussi complète, aussi profonde que dans l'Inde. Nulle part elles ne sont devenues comme ici la base unique de la société politique, religieuse et civile, Tiustitution fondamentale d'où tout le reste dérive et à laquelle tout se rapporte. L'honorable et savant magistrat de Pondichéry a voulu aborder le sujet sous toutes ses faces et Tétudier dans toutes ses conséquences. Il s'est proposé de remonter aux temps antiques où le fait primordial s'est changé en institution ; il a voulu en suivre les phases, et en marquer les conséquences sur le développement de la société brahmanique ; il en a étudié l'état actuel avec un détail qui donne un grand prix à cette partie de son travail; il a recherché enfin par quels moyens efficaces, en brisant les liens trente fois séculaires qui enserrent étroitement la société hindoue, ou pourrait lui rendre l'initiative, la volonté, l'énergie individuelle qui constituent la liberté de la conscience humaine, et qui sont la condition, je veux dire une des conditions essentielles du progrès moral aussi bien que du progrès matériel.

Il y a ainsi dans la longue et consciencieuse étude de M. Esquer trois points de vue successifs, trois parties distinctes : le point de vue historiaue, qui nous fait remonter

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vers les origines; le point.de vue social, qui suit les castes dans leur état actuel; et enfin le point de vue philosophique, qui leur ouvre les horizons de l'avenir.

De ces trois divisions de l'ouvrage, la première, je dois le dire, laisse quelque chose à désirer. L'auteur, qui connaît les sources, et qui pouvait d'ailleurs s'appuyer sur les publications précieuses où M. Muir les a savamment réunies et judicieusement commentées, ne se tient pas avec assez de fermeté dans la seule voie utile et sûre, celle de Tinvestigation directe. Il hésite parfois et se méfie de luimême. Cette défiance de soi-même, en de tels sujets, est bien naturelle; mais c^est en revenant C'Onstamment aux sources que l'esprit se fortifie, que la vue s'affermit. Des écrivains à systèmes, de creux déclamateurs sans valeur sérieuse, des auteurs étrangers aux éléments fondamentaux de la question, soit par leur préoccupation soit-disant philosophique, soit simplement par la date de leurs écrits, ne sont ni des guides ni des lumières en de pareilles études; Raynal et Court de Gibelin, aussi bien que les successeurs et leurs émules, ne peuvent que troubler et fausser les recherches. Ici la méthode et les autorités sont d'une importance exceptionnelle.

J'ai dit que l'aperçu tracé par M. Esquer de l'état actuel des castes dans l'Inde forme une portion extrêmement remarquable de l'ouvrage, la plus remarquable assurément au point de vue de l'étude des faits, et celle qui restera à titre de document historique. La position particulière de l'auteur lui donnait pour cette investigation épineuse des facilités spéciales. Rien de plus confus, de plus compliqué, de plus obscur que l'interminable classification des castes existantes sous une multitude de dénominations, que la distinction de leur position respective , que leur valeur et leur importance relatives dans la société indigène telle qu'elle existe aujourd'hui dans l'Inde. Non-seulement les divisions et les subdivisions sont infinies, mais tout varie

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de province à province. Un document officiel de 1865, cité dans l'Appendice de la nouvelle édition de feu M. Henry Elliot sur les populations du nord-ouest de Tlnde, porte à 560 le nombre actuel des subdivisions des quatre castes fondamentales dans ces seules provinces. M. Esquer les suit dans les diverses parties de la Péninsule, depuis les provinces tamoules du Midi jusqu'aux pays du Gange. Il nous montra la caste autrefois dominatrice des Brahmanes descendue en une foule de cas à des fonctions subordonnées. . sinon serviles; les nobles kchatryas, les héros des grands poèmes, conservant dans deux ou trois provinces seulement, sous les noms de Naïrs et de Radjpouts, la tradition et quelques prérogatives de leur ancienne prépondérance militaire ; enfin la troisième caste arienne des anciens temps, celle des Yaïçyas, qui forma jadis le fond de la nation ârieuDO , presque entièrement disparue, au moins de nom, et fondue maintenant dans la classe innombrable des Soudras qui fut origiDairement la caste impure et servile, et qui forme actuellement les neuf dixièmes de la nation indienne. Cette révolution dans la prépondérance relative des Yaïçyas et des Soudras date de bien loin, du reste ; elle a eu certainement pour cause la réaction de Télé ment aborigène contre l'élément conquérant dans une grande partie de la Péninsule , et nous voyous par les témoignages historiques qu'elle était déjà consommée au temps du voyage de l'ambassadeur Megasthène dans les pays dn Gange, c'est-à-dire au commencement du troisième siècle avant l'ère chrétienne. Il n'est pas sans vraisemblance qu'elle avait coïncidé, trois siècles plus tôt, avec la propagation de la réforme du brahmanisme par le bouddha Çâkyamouni.

Cette vue nous ramène au côté purement historique de la question des castes. La distinction des castes, je Tai dit, était en germe au sein des tribus védiques, comme elle est au fond de toutes les sociétés humaines. C'est son carac-

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