‹ L'Année géographique (volume 4)Chapitre 235 sur 337 · LES ANGLAIS DANS L^NDE · texte numérisé non relu

LES ANGLAIS DANS L^NDE

vraies au fond, et dont il nous paraît intéressant de repro* duire quelques extraits.

Une série de symptômes qui ressemblent à des lueurs d'orage appellent de nouveau l'attention des hommes d'État sur llnde anglaise. L'assassinat du juge suprême Norman, a été suivi de celui du vice-roi ; les fanatiques savent désormais que les plus hauts représentants d'un pouvoir détesté sont à toute heure justiciables de leurs poignards. Les attentats et les rébellions se multiplient. A Lahore^ des bandes d'indigènes parcourent les rues pendant la nuit et les remplissent du bruit de leurs chants qui annoncent la fin prochaine de la domination étrangère, et la ferme résolution des opprimés de verser leur sang h torrents pour la liberté et pour leur foi. D'un bout à l'autre de Tlnde, la conviction se fortifie que le jour n'est pas éloigné qui verra s'écrouler l'empire britannique en Asie, et que l'œuvre de la délivrance doit s'accomplir par les Russes et les Chinois, D'où vient cette croyance? On ne sait ; elle a été semée dans l'ombre , elle a pris racine , elle se développe et elle commence à porter ses fruits. Les causes de cette hostilité sourde des populations sont multiples, quoique pour l'expliquer il suffise du souvenir de ces traditions de terreur et de mauvaise foi insigne qui ont permis à la Compagnie des Indes de s'assujettir un pays de 150 millions d'habitants. « Une guerre de Bengalais contre les Anglais, dit Macaulay, en parlant des premiers temps de la conquête, était une guerre de brebis contre des loups. » Ce n'est que depuis 1858, époque oii la Compagnie fut dépossédée de ses prérogatives presque souveraines, que le gouvernement de la reine a fait quelques tentatives pour faire oublier des torts séculaires, -en se préoccupant sérieusement dea intérêts matériels de ses administrés, en créant des routes, des canaux, des chemins de fer et des télégraphes, en favorisant les progrès agricoles et industriels, en s' attachant à répandre rinstruclion malgré la désapprobation des politi-

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ques de la vieille école. Ces avances tardives sont encore loin d'avoir produit le résultat désiré ; elles sont restées à peu près sans effet sur la partie mahométane du peuple hindou, dont le fanatisme religieux oppose h tout rapprochement une barrière invincible. Ces musulmans se soucient bien du progrès et des bienfaits de la civilisation I Que leur fait la sécurité des routes ou l'égalité de tous devant la loi? Vouloir les réconcilier avec la suprématie chrétienne est perdre sa peine. Il n'y aurait qu'un moyen de les contenter : ce serait que tous les Anglais voulussent bien faire leurs paquets et quitter au plus vite le pays. Les mahométans de l'Inde ne peuvent oublier les temps où ils étaient les maîtres de ces fertiles contrées, et ils n'ont pas renoncé à voir revenir les jours de splendeur.

Des observateurs bénévoles cherchent parfois à se faire illusion sur cette disposition des esprits. Si l'on en croyait le colonel Nassau Lees,qui aété longtemps président du collège musulman de Calcutta, les moslcnxs de l'Inde seraient aujourd'hui « parfaitement résignés a supporter la suprématie des Anglais comme un mal qu'il faut subir, parce qu'on ne peut le guérir ; » ils seraient « prêts à vivre aussi paisibles et aussi satisfaits sous le règne britannique qu'ils pourraient le faire sous tel gouvernement mahométan qui lui succéderait, pourvu qu'on les traite avec circonspection et qu'on les gouverne avec sagesse. » Or, celte condition indispensable est loin d'être remplie, dit le savant colonel, et il insiste sur la nécessité de modifier l'enseignement scolaire, la juridiction et les formes de l'administration dans le sens d'une plus grande autonomie des indigènes. On se réjouit lorsqu'un mollah quelconque déclare que le prophète ne défend pas absolument aux vrais croyants d'obéir aux sectateurs d'une autre religion, s'ils reconnaissent au moins l'un des quatre livres sacrés (Pentateuque, Psaumes, Évangiles, Koran). Ces illusions d'entente cordiale ne tiennent pas devant les faits graves et significatifs qui se pro-

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duisent chaque jour. Le docteur Huuter, daus un livre publié récemment, nous trace un sombre tableau des rapports qui existent entre les mahométans de Tlnde et leurs maîtres chrétiens. Cette publication a soulevé une polémique à laquelle ont pris part tous ceux qui, de près ou de loin, croient connaître la situation de l'empire britannique en Asie ; mais les événements ne donnent pas raison aux optimistes. M. Hunter raconte Porigine et le développement progressif de la conspiration ouahabite, qui, profitant de toutes les fautes dti gouvernement, a jeté ses ramifications dans toutes les parties du territoire. Les Ouahabites, ces puritains de l'islamisme, se montrent encore plus intraitables sur les bords du Gange que. dans leurs oasis de l'Arabie. « Voilà bientôt trois ans, écrit M. Vambéry, que les Ouahabis lancent avec une audace croissante leurs fusées révolutionnaires de leur quartier général de Patna. Tantôt ils fomenteront une petite rébellion des tribus montagnardes, tantôt sous leur investigation un fedaji quelconque (c'est le nom que se donnent les enfants perdus de la conspiration) ira frapper un Européen inoffensif, afin de mériter le mar* tyre, ou bien l'on verra un zélateur de cette secte prêcher ouvertement aux régiments de cipayes la révolte et la guerre sainte contre les infidèles, c'est-à-dire contre leurs maîtres. Et que font le^ Anglais, en présence de ce jeu dangereux? On est vraiment étonné qu'après les sacrifices terribles que leur a coûtés la dernière guerre, ils n'attachent pas plus d'importance aux manœuvres menaçantes d'un ennemi aussi rusé que* fanatique.... Quand on parle, en Europe, du fanatisme mahomé tan, on ne pense jamais qu'à l'islamisme de l'Asie occidentale; or, il ne faut pas oublier que le £/ieîÀ-t7-i5/am de Constantinople lui-même n'est guère mieux qu'un infidèle aux yeux de ses coreligionnaires de Peïchavèr, de Dehli, de Lahore ; tel est le raffinement de la doctrine au centre de l'Asie. 4)ans le nord de l'Inde, le flambeau de la vraie dévotion n'est point Stamboul, c'est Bokhara.... »

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Toutefois, on* ne saurait disconvenir que la politique actuelle du gouvernement anglais aboutit, en définitive, à l'amélioration matérielle et morale du pays et des populations. Les impôts sont lourds — dans un sens relatif^ «b moins ; mais le produit en est affecté pour la plus grande partie à l'entretien de l'armée et aux travaux publics. On* a consacré des sommes très-^considérables à la construdion de routes, de canaux d'irrigation, à la subvention des chemins de fer; le gouvernement a donné sa garantie aux actionnaires, qui ont dépensé un milliard et demi posr rétablissement du vaste réseau de voie ferrée qui relie toua les grands centres de l'empire en traversant les contrée» lea plus fertiles. Le progrès existe donc et l'avenir se dessine; et cependant tous ces encouragements accordés au commerce et à l'industrie commencent à peine d'exercer une iafluenee sur le sort des masses. Il ne faut pas non plus oublier que les Anglais viennent rarement dans Tlnde pour s'y fixer; le climat est contraire aux Européens, et ils s'en vont torsqu'ib ont fait fortune. C'est ainsi que l'Inde paye chaque année une rançon de cent cinquante ou deux cents millions à des Anglais qui s'y considèrent comme des étrangers. C'est un drainage lent, mais sûr, qui ne peut manquer d'appaorrir le pays, et qui explique bien des choses....

c En fin de cause, n'oublions pas ce que fût l'état antérieur de ce pays, déchiré sans cesse par de sanglantes Inttee intérieures; rappelons-nous la misère, l'abaissement de eee races, le despotisme et les exactions de leurs radjabs et da leurs nababs. Elles ont chaDgé de maîtres, c'est vrai; en les contient par la sévérité, tant pis pour les rebelles : en re^ vanche, on leur octroie un avenir. Si la fin ne justifie pas les moyens, d'un autre côté les moyens ne doivent pas nene faire regretter la fin.... »

Et à ce propos citons encore un eu deux passages d^an récent article du Times à l'occasion de^a mort de Gholam Mohammed^ un des princes feudataires qui conservent en

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core, sous. la protection anglaise, la souveraineté nominale d'un de ces territoires qui ne sont pas compris jusqu'à présent dans Tune des trois Présidences. Cet article est intéressant au point de vue de l'état politique de la Péninsule.

Le recensement de Tlnde, dit le journal anglais, montre que la population musulmane dans ce pays est plus redoutable par le nombre qu'on ne le supposait. Elle est particulièrement exposée à des tentations de conspiration et de révolte. Les Hindous ont reçu en héritage la tradition de la servitude, mais les musulmanB ont vu les Anglais les remplacer dans leurs positions de race conquérante et dominante ; ce fait n'est que d'hier. Il est de la plus grande importance que les monuments visibles de leur gloire passée disparaissent paisiblement, et que l'intérêt amène les représentants des familles mahométanes à accepter la loi de l'Angleterre. GholamMohammednaquitquand son père était le souverain régnant, Taillé de la France victorieuse, et l'antagoniste heureux des armes anglaises dans le Dékhan. Il se rattachait ainsi directement et personnellement à l'âge d'or de la domination musulmane dans le. Sud de Tlnde; heureusement aucun de ses parents n'est en situation de le remplacer dans l'imagination de ses coreligionnaires. Le dernier roi de Dehli, dont après sa chute le gouvernement anglais a épargné la vie compromise par sa complicité dans des crimes de lèsehumanité, est mort récemment en captivité, et avec lui a disparu un autre anneau de la chaîne qui rattachait l'Inde actuelle à son passé.

Le Nizam reste le seul grand personnage encore investi du pouvoir souverain, objet des aspirations des musulmans de rinde; mais la fidélité de la cour d'Haïderabad pendant la terrible épreuve de 1857, a montré que ce n'est pas de ce côté qae la désaffection peut trouver un appui. Il faut espérer que le gouvemenâent de l'Inde réussira à donner satisfaction à quelques, unes des aspirations légitimes des mahométans; et quoiqu'ils ne puissent espérer, sous la règle égalitaire du gouvernement anglais, de recouvrer la prédominance dont ils ont usé et abusé sous Halder-Ali et Tippo-Saïb, un traitement généreux et bienveillant pourra les amener avec le temps à oublier les mauvaises traditions de leur suprématie, et à accepter franchement les bienfaits d*un gouvernement impartial cl d'un système social équitable.

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