M. DE RICHTHOFEN
Richthofen, un savant naturaliste allemand, a coupé du nord-est au sud toute la zone occidentale du royaume. Des notions scientifiques précises se substituent ainsi graduellement aux notions générales un peu vagues que nous possédions sur ces parties éloignées des côtes. Le dernier des explorateurs que nous venons de rappeler, M. de Richthofen, par la situation des pays qu'il a visités, par rétendue de ses itinéraires, par la nature et la portée de ses observations, aussi bien que par leur nouveauté (voir ci-dessus, n*" 87 à 89 de la bibliographie), apporte surtout un immense contingent à ces notions nouvelles. On lui doit une notice étendue sur le Sze-Tchouan, immense province frontière du Tibet, la plus reculée, et sans contredit jusqu'à présent la plus ignorée des provinces intérieures. Le Sze-Tchouan (le nom s'interprète par « Province des quatre fleuves »), dont l'étendue égale au moins celle de la France, forme doux régions naturelles très-distinctes. La partie occidentale, sauf quelques exceptions, est un pays de hautes montagnes, âpre, froid, peu cultivé, peu productif et faiblement peuplé ; la partie orientale, au contraire, un peu moins étendue que l'autre et qui est une région de plaines accidentées, est au nombre des plus belles, des plus fertiles, des plus peuplées et des plus riches parties de l'empire. La population totale de la province, que le recensement officiel de 1812 ne comptait que pour moins de 22 millions d'âmes, doit avoir atteint aujourd'hui, d'après les données (nécessairement im peu incertaines) recueillies par le voyageur, au moins le chiffre de 35 millions, ce qui donnerait de 25 à 30 millions d'habitants pour la seule moitié orientale. Cette partie orientale de la province est le Sze-Tchouan proprement dit, dans son ancienne circonscription; la partie occidentale a été graduellement annexée aux dépens du Si-fan, c'est-à-dire du Tibet, depuis le temps de Kang-hi.
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« On peut se représenter le Sze-Tchouan oriental comme un grand bassin triangulaire, entouré de montagnes qui dépassent en partie la limite des neiges et qui sont toutes d'un passage difficile. Elles se composent en général de formations très-anciennes, siluriennes et dévoniennes pour la plupart, tandis que le bassin lui-même est rempli de sédiments plus récents, parmi lesquels je ne citerai comme dignes d'attention pour leur importance pratique qu'une formation carbonifère, mais d'une puissance peu considérable, ainsi qu'une agglomération de grès rouges argileux et d'argiles siliceuses d'un énorme développement stratigraphique. Gomme ces dernières roches prédominent sur une très-vaste étendue, et que là où elles sont à découvert elles communiquent à la surface la couleur rouge-brique qui les caractérise, je pense que le nom de « Bassin-Rouge » peut parfaitement s'appliquer à presque tout le Sze-Tchouan oriental. Les lignes de faîte de l'intérieur du bassin se trouvent à peu près au même niveau, de sorte que, reliées les unes aux autres, elles présenteraient un vaste plateau élevé, pour la plus grande partie, de 1000 à 1200 mètres au-dessus de l'Océan. Mais comme les lits du Yang-tsé et de ses tributaires navigables de l'intérieur de la province sont de 500 à 700 mètres au-dessous du niveau du plateau et que la plupart des roches qui composent le Bassin-Rouge sont friables et faciles à détruire, toutes les rivières avec leur vaste réseau d'affluents, jusqu'aux moindres ruisseaux, se sont creusé des lits profonds et ont ainsi transformé le bassin tout entier en un pays qui peut véritablement être quahfié de montueux. En dehors de la plaine de Tcliing-tou-fou, le Sze-Tchouan ne renferme que de petites places de terrain uni, en très-petit nombre et séparées les unes des autres par de larges intervalles.
« Les limites du Bassin-Rouge sont approximativement les suivantes : dans le S. E., une ligne presque droite,
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passant de Koueï-tcheou-fou par Khi-kioung-hien (au S. de Tchoung-khing-fou), et par Jin-hoaï-hien (au S. de Lou-tcheou) jusqu'à Young-ning-hien (au S. E. de Siutchcou-fou), et revenant de là au Yang-tsé près de Phingchan-hien; à TO. une ligne qui relie Phing-chan à Yntcheou-fou. et qui de là se continue par Kouan-hien jusqu'à Loung-nyan-fou ; et enfin au N. E. une ligne plus compliquée qu'indiquerait à peu près une jonction directe de Loung-nyan-fou avec Koueïn-lcheou-fou. Dans l'intérieur de ce bassin triangulaire est la vie, l'industrie, la prospérité, le bien-être, avec de nombreuses communications fluviales; en dehors du bassin, aucune rivière n'est navigable, si ce n'est le Yang-tsé-kiang lui-même. Au S. et à l'O., le bassin est limité directement par le territoire des I-jin ou « Barbares » ; en sortant du Bassin- Rouge on a, n'importe dans quelle direction, devant soi les rudes montées d'un pays de montagnes. C'est du Bassin-Rouge que viennent ces niasses énormes de productions précieuses qui dans ces derniers temps ont avec raison éveillé l'attention du commerce ; en dehors du bassin, le pays, ainsi qu'il a été dit, est faiblement peuplé et peu productif. »
Les communications par terre sont partout difficiles, si ce n'est dans la plaine de Tchhing-tou-fou. La plus grande route du pays est celle qui se dirige sur Péking. Gomme les montées sont parfois très-difficiles, voyageurs et marchandises sont en général transportés à bras d'hommes. Sauf sur les grandes routes, ce mode de transport est le seul en usage.
M. de Richthofen dépeint les habitants du Sze-Tchouan comme les plus aimables et les plus polis do toute la population de l'empire chinois ; ils sont aussi les plus propres sous le rapport de l'habillement. Ils ont de la considération, de l'affabilité pour les étrangers : le voyageur est persuadé qu'ils deviendraient bientôt les amis dévoués
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des Européens. Les catholiques indigènes, qui sont plus nombreux là qu'en aucune autre province, ont une 4éfé* rence extrême pour tout ce qui tient à TEurope. Bien qu'ils no manquent pas d'intelligence, ni surtou); de bon sens, ils n'ont pas l'esprit commercial; ils aiment leurs foyers, leur province dont ils sont fiers, e^ on les rencontre rarement sur les routes de l'empire chinois. Ds se livrent paisiblement à l'agriculture, à l'industrie, au pejit commerce et à la navigation, laissant le grand commerce aux mains des gens du Ghèn-si et du Kiang-si, et la banque, grande et petite, aux gens du Ghan-si. La gloire militaire ne les tente point, et on trouverait peu de noms de leurs concitoyens sur la liste des hauts mandarins.
On est frappé, dans le Sze-Tchouan, d'une opposition entre les villes et la campagne, qui n'existe pas, du moins au même degré, dans les autres parties de la Chine. Le Chinois, en général, n'aime pas à vivre à l'écart; la population se concentre dans les villes et les villages. Entre une ville et un village, la différence n'est guère que dans la grandeur; les habitudes sont à peu près les mêmes. Ici, au contraire, on voit les campagnes couvertes 4*)^abitations isolées ou disséminées par petits groupes, où le cultivateur habite avec sa nombreuse famille au milieu de ses champs. Les ouvriers et les manœuvres habitent les bourgs et les villes. La ville, ici, est tout à fait ville ; la campagne, tout à fait campagne.
La capitale est Tching-tou-fou. C'est une des plus grandes villes de la Chine ; au rapport de M. de Richthofen, c'est la plus élégante et la plus belle. Sa population est de 800 000 âmes. Le tableau que le voyageur trace de cette résidence est très-pittoresque.
Les rues sont larges, presque tirées au cordeau, se coupant à angles droits, pavées de plaques de pierre carrées^ qui sortent rarement de leurs jointures; ce pavage est ai^
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milieu cm dos d'âne avec ruisseau des deux côtés. Leur aspect est plus plaisant que celui des rues de Canton. Les maisons soiit ornées de beUes façades en bois sculpté avec une suite de cours formant jardins; dans Tintérieur, un luxe extraordinaire, la propreté, le bien-être.
Les boutiques sont proprement tenues, avec des boiseries bien polies; Ton y vend des brocards de soie, des parures de soie de toute espèce, des fourrures de prix, des ornements en argent, des pierres précieuses. On compte plus de vingt horlogers qui y font leurs affaires. En nulle autre ville de la Gliine, à ce qu'il paraît, les arts ne sont plus appréciés. Toutes les boutiques, hôtelleries, maisons particulières, magasins à thé, sont décorés d'images rappelant les dessins à l'encre de Chine et les aquarelles des Japonais. Ce qui frappe encore l'étranger, c'est la perfection artistique des arcs de triomphe qu'on rencontre en grand nombre, et dont quelques-uns en grès rouge , ornés de bas-reliefs représentant des scènes mythologiques ou contemporaines avec une pointe d'humour, àont de véritables chefs-d'œuvre de l'art chinois. Le soir, la rue baigne dans un océan de lumière.
Mais ce qui vaut mieux que tout l'éclat extérieur, ce sont les manières et l'affabilité de la population que le voyageur n'hésite pas à mettre au-dessus de colle de toutes les autres villes. « J'allais souvent par la ville en costume européen. Personne ne me regardait curieusement, on évitait môme de faire attention à moi ; tout empressement hâtif leur eût paru au-dessous de leur dignité. Dans les boutiques, chacun me parlait pohmcnt, et je trouvai les mêmes égards chez les fonctionnaires, qui m'assurèrent qu'en cette province on mettait son point d'honneur à bien traiter les étrangers. »
Tandis que les provinces nord de la Cliine ne livrent à l'exportation .aucun article important, et que l'on n'y trouve même pas ces objets de commerce, qui, répanduij
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à travers le reste de la Chine, pourraient exercer une influence indirecte sur le commerce étranger, il n'en est pas de même dans le Sze-Tchouan. Cette grailde province possède une foule de produits importants à ce double point de vue du commerce extérieur et du commerce intérieur, et quelques-uns de ces produits pourront tenir un jour ou Fautre une place considérable parmi les articles d'exportation de la Chine.
Parmi les productions que donne le sol, il faut citer au premier rang la soie, le pavot, auquel on ne consacre que les mauvais terrains, la cire blanche, le tabac, dont l'exportation est considérable, le thé, univers llement cultivé dans le Sze-Tchouan oriental, quoiqu'on n'obtienne qu'une qualité secondaire ; la canne à sucre, l'huile fournie par un arbre appelé toung.
Le sel se tire exclusivement des eaux salées qu'on obtient par des forages, dans le sol du bassin rouge. Le district de Tze-Liou-tsing, du département de Tsou- Tcheou, où se trouvent les salines, est le plus peuplé et le plus florissant de la province. Il est situé à 115 kilomètres environ à l'est de Kia-ting-fou , à une certaine distance au nord du Yang-tse-kiang. Là, sur une superficie de 27 H de diamètre sont disséminés les puits ayant 700 à 1000 pieds de profondeur; quelques-uns même s'enfoncent à 1800 et 2000 pieds. Ils y rencontrent le pétrole, dont le gaz combustible jaillit avec une grande force, et qui est employé à Tévaporation de l'eau salée.
La superficie du bassin houiller dans le Sze-Tchouan est vraisemblablement plus considérable que la surface totale de n'importe quelle autre province ; mais au point de vue de l'étendue exploitable, de la profondeur des couches et de la qualité des produits, les autres provinces houillères de la Chine passent avant celle-ci. Le çb^^rbon y est, en effet, neuf fois sur dix, enterré sous