‹ L'Année géographique (volume 5)Chapitre 95 sur 425 · KTATS-UNIS. ÉTAT SOCIAL · texte numérisé non relu

KTATS-UNIS. ÉTAT SOCIAL

ce sujet une remarque qui sera nouvelle pour beaucoup d'entre nous ; elle touche aux idées que nous nous formons communément du sentiment d'égalité dans la société américaine.

Nous sommes à New York. Après avoir esquissé l'activité fiévreuse qui le matin règne à Broadway et à Wallstreet, le quartier des affaires, et, vers la chute du jour, la vie élégante qui anime la Cinquième Avenue, alors encombrée de piétons désœuvrés et de nombreux équipages ; après avoir signalé le luxe des voitures, et ,les toilettes à grand tapage des femmes <c mieux traitées par la nature que par leurs couturières, » l'observateur ▼oudrait découvrir le lien moral entre ce faste qui ne craint pas de se montrer au grand jour sur un sol républicain, et la soif d'égalité « qui est le principe moteur, le but, l'aiguillon, la récompense et le châtiment des sociétés démocratiques. « Ce luxe est toléré par le prolétaire, parce que dans ce pays où le travail crée de rapides fortunes, chacun espère y arriver à son tour. Il y a donc là plus d'émulation que d'envie, ce qu'on ne saurait dire de toutes les sociétés démocratiques. Mais l'inégalité que l'argent no saurait détruire, pas plus aux États-Unis que dans nos vieilles sociétés européennes, c'est celle de l'éducation, d'une certaine manière d'être et de sentir, native en quelque sorte, qui vient- de l'éducation première et du milieu où l'enfant a vécu. Cette inégalité-là, ce n'est pas à nous de la rabaisser : c'est elle qui fait la grandeur durable et l'éclat des nations, comme le travail en fait la force. L'Américain ne la voit pas d'un œil aussi favorable. Et il en résulte ceci :

« Les gens àil'esprit cultivé, aux mœurs élégantes, au goût des traditions historiques et par conséquent des choses d'Europe, se dérobent dans une certaine mesure à la vue du public (c'est le voyageur qui parle); ils

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forment un monde à part, fuient, parce qu'il leur est hostile, le contact avec la vie réelle, avec les grandes activités qui exploitent ce continent immense, qui en découvrent et font valoir les trésors, qui créent toutes ces merveilles que nous admirons avec raison. H est permis d'étaler un luxe effréné, parce que les biens matériels sont accessibles à tous; il n'est pas permis d'exposer aux regards de la multitude, qui sent qu'elle ne pourra jamais s'élever à ces hauteurs, le spectacle des jouissances de l'esprit et des raffinements des mœurs. Ces trésors sont soigneusement cachés, comme les juifs du moyen âge cachaient, comme les homme& considérables de rOrient cachent encore l'opulence de leur foyer, derrière des murs d'enceinte de pauvre apparence. « Gela fait qu'aux États-Unis nous rencontrons plus souvent des hommes prétentieux et vulgaires que des gens comme il faut. De là l'opinion si généralement répandue en Europe , et c'est une erreur , que l'Américain du Nord ne sait pas vivre. La vérité est que les parvenus, — mais parvenus le plus souvent grâce à leur intelligence, à leur courage, à leur activité, — que ces hommes remarquables, qui ont eu le temps de faire fortune, mais qui n'ont pas trouvé le moyen de faire eux-mêmes leur éducation, qui sentent leur valeur et souffrent en même temps ' de se voir exclus du commerce de leurs supérieurs, supérieurs par l'éducation, parles habitudes et parles manières, — la vérité est que ces hommes s'imposent partout, tandis que les vrais gentlemen et les ladies mènent une vie comparativement retirée, qu'ils protestent par leur absence contre cette prétendue égalité, et constituent dans les grandes villes de l'Est, surtout à Boston et à Philadelphie, une société plus exclusive que ne le sont les coteries les plus inaccessibles des cours et des capitales d'Europe. »

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