‹ L'Année géographiqueChapitre 46 sur 236 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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qui fassent venues compléter bien utilement celles que TEurope doit à l'excursion déjà ancienne du voyageur anglais George Browne'.

Le journal du docteur est rédigé sous la forme la plus simple ; mais c'est celui d'un homme instruit, d'un observateur attentif, et il attache par la naïveté même aussi bien que par la variété de ses remarques. La nature et l'aspect du pays, entre le coude du Nil et l'entrée du Kordofan, sont bien décrits, et l'on trouve dans les notes journalières du voyageur une foule de remarques instructives et souvent piquantes sur les mœurs, les habitudes, la vie intime, en un mot, des tribus pastorales de cette partie du désert, de même que sur les particularités de leur conformation physique et de leurs idiomes. Toutes ces tribus se qualifient d'arabes, et elles parlent arabe, en effet, mais un arabe très-différent du pur idiome du Coran, outre qu'elles ont pour leurs relations particulières une langue propre qui sûrement fournirait des points utiles de comparaison à un homme versé dans la connaissance des dialectes berbers et bedjâh. On sait d'ailleurs que l'usage de la langue arabe s*est répandu depuis longtemps chez la plupart des populations aborigènes de la haute Nubie, et toutes tiennent à grand honneur, quelle que soit à cet égard la légitimité de leurs titres, de rattacher leur origine à la nation du Prophète.

Les mœurs des tribus dont le docteur Cuny a traversé les campements dans sa route vers le Kordofan , n'ont rien d'arabe; elles sont purement berbères. La liberté des femmes est aussi grande que possible, et l'opinion leur en fait un titre d'honneur bien plutôt que de reproche .'Le docteur donne çà et là, à cet égard, des détails qu'il serait difficile de rapporter ici ; mais ces détails sont pour lui des

1. Le voyage de Browne au Dârfour est de 1793. Aucun autre Européen n'avait pénétré depui»dans ce pays, jusqu'au docteur Cuu^.

motifs d'observation qu'il suit avec Timperturbable sang^ froid du médecin étudiant un sujei^, La polyandrie. même n'est pas étrangère à ces tribus, à la fois très-corrompues et très-primitives.

Si primitives que soient ces mœurs pastorales, on y dé* couvre un côté positif qui n'a, il faut le dire, rien d'héroïque. Laissons parler le voyageur : « Ici personne ne connaît ni la France ni le grand Napoléon. Le docteur eut beau raconter que Napoléon était le Bonaparte qui avait pris l'Egypte, etc., c'était pour eux de l'hébreu; mais quand le docteur leur eut ezpÛqué que les pintos (napoléons d'or) et les cinquos (mot italien qui veut dire cinq) étaient de notre glorieuse patrie, alors ils prirent la France en considération. > Et le narrateiur ajoute : « La considération dont on entourait le docteur s'accrut de beaucoup quand on sut qu'il était du Beled-França, c'est-à-dire du pays des talaris. França est le nom générique des thalers, des douros et de toutes les pièces d'argent de tous les pays qui ont à peu près cette valeur. » Il y a cependant peu de temps que les Kababichs (les tribus dont il s'agit ici) connaissent Targent monnayé; c'est un dieu, on le voit, dont le culte fait de rapides prosélytes.

On emploie communément , et nous avons employé nous-mème, la dénomination de désert pour désigner la contrée qui s'étend de la vallée du Nil au Kordofan; ce mot, cependant, est propre à donner une très-fausse idée de la nature de ces plaines ondulées, coupées de ouâdis et de groupes de montagnes, et que couvre une population parfois assez nombreuse. Steppes est une expression beau-

1. L'étrange relâchement des mœurs observées par le docteur chez les Kababichs et chez les autres tribus de même sang des steppes qui couvrent au nord le Kordoran, est d'ailleurs commun aux populations berbères de la vallée du Nil dans la haute Nubie. M. Tremeauz (voyez le paragraphe suivant) rapporte à ce sij^et plusieurs anecdotes des plus caractéristiques.

coap plus convenable. Les parties entièrement arides sont rares, en effet ; le sol est partout couvert d*une herbe souvent vigoureuse qui nourrit d'innombrables troupeaux, et le paysage est semé d'arbres de grande taille et d'essences variée (le palmier, les mimosas, etc.) qui fréquemment se groupent en bouquets assez étendus pour mériter le nom de bois ou même de véritables forêts. On est ici encore dans la limite des pluies tropicales (à la limite extrême, il est vrai), et le vrai désert, le désert de sables arides, ne commence qu'en dehors de cette limite. Les anciens avaient déjà fait la même remarque sur Yîle de Méroé, comparée à la contrée nue et sèche qui se prolonge plus au nord jusqu'en Egypte, n faut dire, toutefois, que Taspect général du paysage est notablement différent au temps des pluies et aux autres époques de l'année. « Avec ses arbres disséminés, dit le docteur, ses herbes blanches, ses plaques de sable rougeàtre, jaunâtre ou blanchâtre, le désert du Kordofan ressemble beaucoup aux campagnes qui avoisinent Toulon, sauf les enclos et les bastides. — On pourrait y cultiver avec succès tout ce qui croît en Provence. »

Le journal du docteur Cuny donne peu de détails sur le Kordofan proprement dit ; il en trace néanmoins en peu de mots une excellente esquisse. « Cest, dit-i), un immense plateau recouvert de sables, à la surface duquel surgissent de loin en loin, plus ou moins rapprochées et quelquefois groupées en grand nombre entre elles, des montagnes habitées au nord par des Dongalaouîs, vers le centre par des Zaghâouas, et au sud par des nègres désignés en général sous le nom de Noubas. On y sème, à l'époque des pluies, seulement dans quelques localités. La plaine n'est guère habitée qu'à cette époque; seulement elle est parcourue par les troupeaux des nomades, aux environs des montagnes où il y a des puits ou d'autres réservoirs d'eau disséminés çà et là en petit nombre sur la surface. » Parmi les notions nouvelles que l'on doit au trop court journal d\i

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docteur Guny, il faut compter les détails tout à fait neufs et très-précis qu'il donne sur un nombreux groupe d'oasis désigné sous l'appellation commune de Gâb el-Kébir* et qui s'étend à l'ouest du nouveau Dongolah.

Le voyage au Soudan dont M. Trémeaux publie mainte* nant la relation (n* 62) remonte assez haut déjà ; c'est en 1848 que notre compatriote, après avoir poussé assez loin ses études d'architecture pour mériter une distinction académique, fit son excursion au haut Nil, en compagnie d'un ingénieur russe qui avait reçu de Méhémed-Ali la mission d'aller étudier les lavages d'or du Fazokl*. M. Tremeaux mit beaucoup de zèle à mesurer les monuments^ à dessiner les sites des localités remarquables, et à relever, par des mesures et des recoupements, les points géographiques propres à servir de base à une carte au moins approximative du Fazokl. Sur un rapport favorable d'une commission de l'Académie des inscriptions, dont M. Jomard, si nous ne nous trompons, était l'organe, le gouvernement, en 1851, donna au jeune voyageur les moyens d'effectuer sa publication artistique. Le texte actuel n'en est que le complément, et c'est de ce texte seul, dont le premier volume a paru tout récemment, que nous avons à parler. La narration du voyageur est attachante et sera lue avec plaisir par tous ceux qui aiment la simplicité du récit unie à l'intérêt des observations. 11 y aurait bien quelques remarques à faire sur certains points de doctrines ethnologiques et sur certaines allégations archéologiques ; mais combien de lecteurs feront ces remarques ? Nous nous hasarderons néanmoins, à cause de l'intérêt du fait s'il était justifié, à demander à

1. M. de Heuglin, qui a mentionné ce groupe d'oasis dans son journal de 1852, mais d'une manière très-générale, écrit Ouâdi-el-Oab (voir la feuille n* 4 de la grande carte de Hassenstein).

2. Le Fazokl est un pays situé sur la rive gauche ou occidentale du fleuve Bleu, entre la frontière d'Âbyssinie et Khartoum.

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