‹ L'Année géographiqueChapitre 68 sur 236 · PETIT TIBET · texte numérisé non relu

PETIT TIBET

gouvernement britannique. La carte de cette vallée fameuse est maintenant terminée, et M. John Arrowsmith en a pu donner une belle réduction, à l'échelle de douze milles au pouce (anglais) , dans le dernier volume du jourual de la Société de géographie de Londres (voy. la bibliographie, ci-dessus, n"" 122). C*est une importante addition à la cartographie de l'Inde. Le travail des ingénieurs s'est partout appuyé sur de bonnes déterminations astronomiques, qui s'étendent à toute la partie de la vallée du Sindh qui enveloppe le Kachmir à Test et au nord (c'est-à-dire à ce que nous nommons le Petit Tibet), et qui donnent une base désormais assurée à la carte de ces contrées intérieures. Le nivellement trigonométrique de tout le pays mesuré a été également obtenu sans interruption, en partant d'une base déterminée avec un soin extrême par une ^érie de relèvements, depuis Karatcbi, près du delta du Sindh, jusqu'à Attok. Au delà du Kachmir, dans la direction du nord- est et du nord, les opérations des ingénieurs devenaient aussi difficiles que pénibles, au milieu des frimas d*une des plus hautes régions du globe, hérissée de pics gigantesques qui recèlent les plus vastes glaciers connus. C'est dans cette région que se trouve le nœud des grandes chaînes qui forment l'ossature de l'Asie centrale, le Bélourtàgh ou Imaiis , THindou-kouch , le Kouèn-loun et l'Himalaya, chaînes immenses qui du plateau de Pamir rayonnent, en quelque sorte, vers les quatre points de l'horizon. Fréquemment les stations des opérateurs furent posées à 16, 17, 18, 20 000, et jusqu'à 21 500 pieds (anglais) au-dessus du niveau de la mer, bien au delà de la région des nuages. Mais aussi, à ces élévations prodigieuses, où la vie organique a presque disparu et oii l'homme se sent transporté hors de son habitation terrestre, Tœil plane souvent sur un spectacle dont rien ne saurait égaler la grandeur sublime. « Des stations qui dépassent seize

mille pieds au-dessus du niveau de la mer, dit M. Montgol'aunéb gëoor. ih

merie dans son Mémorandum (rï* 121), ne sont pas, même aux meilleures époques, des lieux de résidence des plus agréables ; et lorsqu'elles sont enveloppées de nuages, ce sont assurément des lieux fort déplaisants. Il y a bien, de temps à autre, quelque légère compensation dans la grandeur d'une échappée, X)u quand le niveau supérieur des nuages s'abaisse, comme je l'ai vu s'abaisser plusieurs fois au-dessous de notre station; et alors nous nous trouvions campés sur une île entourée d'une mer de nuages, d'où les sommets des montagnes environnantes se détachaient comme autant d'autres lies, laissant entre elles des intervalles à travers lesquels les masses de vapeurs ondulaient comme d'énormes vagues. Par un temps clair, de tels panoramas étaient réellement magnifiques.... »

Le capitaine Montgomerie a pu joindre à sa notice quelques intéressants détails sur une expédition du radjah du Kachmîr contre les montagnards de Ghilghit, de Yassîn, de Nagar et autres rudes tribus cantonnées dans les gorges difficilement accessibles des froides montagnes qui couvrent au nord le Petit Tibet, sur la route du Kachmîr à Yarkand. Quoique ces montagnards se fussent toujours vantés d'être à l'abri de toute attaque au fond de leurs pauvres vallées, c où une petite armée serait toujours défaite, et où une armée nombreuse mourrait de faim, > les mesures du radjah ont été si bien prises, qu'il a contraint, presque sans coup férir, les montagnards de venir faire leur soumission. Cette expédition a pour nous plus d'une sorte d'intérêt. Elle nous a valu quelques notions géographiques, qui ne sont pas sans importance, sur des cantons où jusqu'à présent les Européens n'ont pas pénétré, et sur lesquels les seuls renseignements que nous eussions étaient les informations orales recueillies par Moorcroft; d'autant plus que M. Montgomerie a pu y ajouter l'esquisse d'une carte qui montre tout le système hydrographique du versant méridional de THindou-kousch jusqu'au Karako-

kachmIr. 255

roum^ Enfin, outre que cette expédition du chef actuel du Kachmir rappelle d'une manière frappante un notable épisode de la grande Chronique du Kachmir (le Rftdjataranghinl), et lui sert de vivant commentaire, elle nous place sur un terrain presque classique, en nous conduisant au milieu mémo des vallées où vivent encore, sans avoir changé d*habitudes ni de nom, un groupe de tribus dont la connaissance était arrivée jusqu'à Ptolémée, le géographe alexandrin, qui seulement, dans Tignorance où il était de leur vraie position, les a répandues mal à propos sur de vastes espaces de sa carte de la Scythie et de la Sérique, au lieu de les circonscrire à la base de l'Imaûs, où elles sont resserrées *.

Outre les trop courtes notices du capitaine Montgomerie, imprimées au journal de la Société de Calcutta, la triangulation du Kacbmir a été, pour deux des ingénieurs employés dans l'opération, Toccasion de deux intéressants morceaux communiqués à la Société de géographie de Londres (n°« 122 et 123). On peut prendre, dans ces deux mémoires de MM. Purdon et Austen, une idée exacte de la configuration, de la nature générale et de la topographie de cette riche vallée de Kachmîr, qui a eu longtemps en Orient, et qui mérite sous plus d'un rapport, la réputation de paradis de l'Inde.

La triangulation du capitaine Montgomerie, continuée entre le Kacbmir et la chaîne gigantesque de Karakoroum,

l.Journ. ofCalc, 18G1, n*»2, p. 104.

2. Comme cette rectification d'un des chapitres les plus désespérés de la Géographie de Ptolémée est d'une importance considérable pour cette partie de la carte gréco-romaine de TAsie, il nous sera permis de rappeler que c'est nous qui l'avons signalée et développée dans un de nos Mémoires sur la géographie ancienne de l'Inde, imprimés au Recueil de l'Académie des Inscriptions y iavanis étrangers j t. VI, 1860 {sur la Sérique de Ptolémée, appenaice de l'Étude sur la géographie grecque et latine de Vlndc dans ses rapports ai:ec la géographie sanscrite f p. 258 et suiv., ou p. 411 du tirage à part).

a conduit les iogéoieurs anglais sur un terrain où les frères Schlagintweit, deux ans auparavant (en 1856), avaient poussé leurs explorations. Le second volume de la somptueuse — trop somptueuse publication ' où sont déposés les résultats multiples de cette remarquable expédition, a paru cette année. Le voyage scientifique des trois frères Schlagintweit, entrepris sous les auspices et aux frais de la ci-devant Compagnie des Indes, n'a pas duré moins de quatre ans, de 1854 à la fin de 1857 ; elle a embrassé tous les grands objets de recherche qui peuvent entrer dans le cercle d*une exploration scientifique, depuis les observations de diverse nature qui se rattachent à la physique du globe, jusqu'à Tétude des types humains chez les diverses populations et les nombreuses tribus que les trois explorateurs ont visitées. L'hypsométrie, c'est-à-dire les observations de hauteurs par fes indications du baromètre, observations si importantes pour déterminer le relief d'une région et apprécier les conditions générales des climats, a eu naturellement une grande part dans cette masse d'études simultanées, aussi bien que les déterminations astronomiques qui marquent la place exacte des lieux sur le globe. Artistes en même temps que physiciens, les trois observateurs remplissaient admirablement les conditions qu'une pareille expédition exige. Cette magnifique relation nous rappelle involontairement celle de notre spirituel et regrettable Jacquemont, fruit d'un voyage isolé, exécuté avec des moyens incomparablement plus modestes, et qui

1. Si l'on éprouve un regret en présence de cette publication somptueuse, disions-nous récemment dans le Tour du Monde^ de cette publication qui d'une relation de voyage fait une œuvre d'art, c*est que la richesse même et les dimensions d'un pareil livre le tiennent nonseulement hors de la portée du grand public, mais le rendent mômetrësdifficiiement accessible aux hommes d'étude auxquels, en définitive, un ouvrage de ce genre s'adresse. 11 faut espérer qu'une édition plus modeste, sans qu'on y supprime rien d'utile, répondra plus tard à ce besoin de la science.

cependant est digne, à bien des égards, de figurer à côté de celle des trois explorateurs allemands.

MM. Schlagintweit ont sillonné, soit ensemble, soit séparément, une partie considérable du Dékhan et du bassin du Gange; ils ont coupé en divers sens et profondément étudié THimâlaya occidental; ils ont sillonné le Kachmlr, exploré le Petit Tibet, franchi les terrasses étagées et les chaînes qui Tenveloppent de leurs cimes neigeuses; ils ont foulé les plaines les plus élevées que Thomme habite sur le globe, âpres et stériles régions où la vie animale arrive épuisée au dernier terme qu'elle puisse atteindre en s'élevant vers la région des nuages ; ils ont traversé les passes de Karakoroum et des Kouèn-loun, noms qui jusqu'alors n'étaient arrivés en Europe que comme un vague et lointain écho des relations chinoises ; ils sont entrés, au delà du Kouèn-loun, dans les steppes du Turkestan ; et Tun d'eux, Adolph, coupant les pays inexplorés de Khotan et de Yarkand en se portant vers la Boukharie, a trouvé la mort près de Kacbghar, au milieu d'une tribu musulmane. L'icMnense collection d'observations, de journaux, de croquis de toute espèce, recueillie dans le cours de ce vaste itinéraire, ne formera pas moins de neuf volumes de grand format, accompagnés d'un nombre très-considérable de planches représentant, outre le détail des routes étudiées, tout ce que les voyageurs ont rencontré de plus digne d'observation en monuments, en archéologie, en histoire naturelle, en ethnologie, en sites pittoresques.

Le premier volume, publié en 1861 avec la première partie de 1* Atlas, outre l'introduction et un aperçu général du voyage, est principalement consacré au détail des observations astronomiques et des observations magnétiques, et à l'exposé de leurs résultats. Gomme on n'avait jusqu'à présent que des informations très-incomplètes sur ime partie des pays que les trois voyageurs ont visités, leurs observations ajoutent considérablement à notre connais*

sance scientifique de la Haute Asie. Ce que nous pouvons noter ici comme remarque générale, c*est que la plus grande dififérence entre les nouvelles observations et les données antérieures porte (comme on pouvait s'y attendre) sur les longitudes ; dans le nord du Tibet, les corrections vont jusqu'à 2 degrés. L'erreur des anciennes données était toujours en excès, c'est-à-dire que les longitudes s'avançaient trop vers l'Orient. C'est toujours par l'excès que pèchent les premières notions géographiques. Cet excès, qui sur nos cartes actuelles est de 2 degrés, allait jusqu'à 80 degrés pour ces parties de l'Asie voisines de l'Imaûs dans les Tables de Ptolémée.

Les déterminations astronomiques de MM. Schlagintweit sont au nombre de cent douze. Il n'est pas sans intérêt d'en connaître la distribution par contrées et par provinces.

Dans l'Assam et les monts Khâssia 5

Dans le delta du Gange k

Dans les provinces gangétiques 9

Dans le Pendjab, le Sindh et le Katch. . 12

Dans le centre et le sud de l'Inde 13

En tout quarante-trois pour Tlnde proprement dite. Les suivantes appartiennent aux hautes régions du nord.

Pour le Boutân et le Népal 6

Pour le Kémâoun et le Garhvâl 6

Pour le Stmla jusqu'au Hâzara 9

Pour le Tibet (provinces de Gnari Khôr-

soum, de Ladâk, de Balti et de Hasôra). 28 Pour les montagnes de Karakoroum, le

Kouèn-loun et le Turkestân 20

Cet aperçu donne une idée de la richesse des résultats positifs acquis pour des contrées jusqu'à présent aussi insuffisamment explorées que le Tibet et le Turkestân. Les latitudes ont été relevées au théodolite. La plupart des

longitudes sont déduites des indications du chronomètre. Pour quelques-unes on a pu prendre les distances lunaires; pour une seule on a eu une éclipse de lune.

Nous avons dit que les coordonnées géographiques avaient subi des corrections importantes ; naturellement, l'importance de ces corrections s'est trouvée en raison du plus ou moins d*accès que les observateur^ européens ont trouvé jusqu'à présent dans les diverses parties de la région explorée. Dans les cantons du Tibet qui avoisinent les sources du Sindh et du Gange, les latitudes antérieures étaient assez exactes, mais les longitudes trop orientales de 8 à 10 minutes. Les latitudes du Sptti et du Ladàk, provinces du Tibet occidental, étaient trop fortes de quelques minutes; dans le Balti, elles péchaient par l'excès contraire. L'excès oriental des longitudes, dans ces provinces nord-ouest du Tibet, allait jusqu'à 25'.

Au nord du Tibet, dans le Kouèn-loun et le Turkestàn, nos données astronomiques et orographiques reposaient à peu près exclusivement sur la grande carte de l'Asie Centrale de Klaproth, qui elle-même est basée principalement sur les matériaux chinois assujettis aux observations faites dans ces parties par les missionnaires jésuites, au commencement du dix-huitième siècle. C'est là que les voyageurs ont eu à rectifier les erreurs les plus considérables, tant dans les positions que dans la configuration du pays. Jusqu'à présent, la chaîne du Kouèn-loun était représentée conmie formant la ligne de partage des eaux entre le Tibet et le Turkestàn ; ce rôle appartient en réalité à la chaîne plus méridionale du Karakoroum. Ici, les erreurs de longitudes allaient jusqu'à deux degrés. Les observations des ingénieurs s'accordent tout à fait avec celles de MM. Schlagintweit, ou n'en diffèrent que de quantités relativement peu importantes. Ainsi, la position de Lèh, capitale du Ladak, dans le Tibet occidental, — position importante pour nos cartes, en ce qu'elle marque de ce côté la limite extrême d<^

nos observations positives, — cette position, disons-nous, est donnée par MM. Schlagintweit :

En longitude (E. de Greenw.) ... IV W 36' En latitude 34 8 21

et par M. Mongomerie :

Longitude 7'î«36' k^bT'

Latitude 34 9 30 05

Le second volume de MM. Schlagintweit, publié en 1862 (n<* 128), est consacré principalement aux observations hypsométriques, élément non moins important dans la géographie scientifique que les déterminations astronomiques qui fixent la position des lieux. Dans un morceau (n** 129) communiqué au Journal de géographie générale de Berlin, M. Robert Schlagintweit a résumé sous une forme presque synoptique les principaux résulats de cette partie de leur relation.

j( 2. Une nouvelle exploration archéologique du nord de Tlnde.

Nous n*avons pas à nous arrêter aux publications courantes des touristes et des chasseurs, bien qu'elles soient souvent de nature à plaire au plus grand nombre, et que les lecteurs plus sérieux y puissent eux-mêmes trouver çà et là des pages dignes d'être conservées (n<*' 125, 126, 127, 132) ; nous ne dirons rien non plus des publications statistiques, dont il suffit de relever le titre (n<* 131). Mais une nouvelle exploration archéologique des provinces du Gange doit nous arrêter un moment.

Un document d*une grande valeur pour la géographie politique de l'Inde, aussi bien que pour son histoire religieuse, a été livré à l'Europe il y a quelques années, par la traduction des voyages d'un docteur chinois, le bouddhiste Hiouen-thsang, au milieu du septième siècle de

notre ère ; cet ouvrage important n*est pas un des moindres titres que notre profond sinologue M..Stanislas Julien a conquis près du monde savant. Dans un mémoire considérable que nous-même, à la demande du docte traducteur^ nous joignîmes à cette publication^ nous exprimions le vœu que parmi les officiers de Tarmée de Tlnde, qui a donné tant d'bommes éminents à la science, il s'en trouvât un à qui les circonstances permissent de reprendre sur le terrain môme l'itinéraire du bouddhiste chinois, de suivre ainsi pas i pas nos identifications, et de rechercher, d'après les indications très-circonstanciées de l'ancien voyageur, les restes d'antiquités qui n*ont sûrement pas entièrement disparu dé certaines localités particulièrement consacrées par la vie du Bouddha Çàkyamouni et la vénération de ses sectateurs. Nulle entreprise ne nous paraissait, et ne nous paraît encore devoir être plus féconde en résultats géographiques et archéologiques. C'est avec une vive satisfaction que nous avons appris que le vœu que nous exprimions allait être rempli. Le «^.olonel Alexandre Cunningham, déjà bien connu par de savantes études topographiques dans le nord-ouest de l'Inde, annonce' qu'il a été autorisé par le gouvernement colonial de Calcutta à entreprendre un voyage archéologique sur la trace de l'itinéraire de Hiouenthsang. Le colonel a commencé ses investigations par la province de Bérar, dès le mois de décembre 1861. Ce territoire, qui répond à ce que dans l'ancienne géographie sanscrite on appelait le Magadha, a en effet un intérêt particulier ; c'est là que le fondateur de la Réforme bouddhique commença le cours de ses enseignements religieux; et ce pays de Magadha, qui fut toujours regardé

1. Mémoire analytique sur la carte de FÀsie centrale et de Vlnde^ construite diaprés les relations chinoises des premiers siècles de notre ère, pour les Voyages de Hiouen-thsang dans VInde, par M. Vivien de Saint- Martin. 1858. 178 pages, avec une carte.

2. Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1862, n» 1, p. 96 et suW.

comme une terre sainte par les sectateurs du nouveau culte, se couvrit dès Torigine d'édifices et de monuments religieux. Les prochains numéros du Journal de Calcutta nous tiendront sans doute au courant des progrès de Tentreprise. Cette nouvelle a de Timportance ; elle annonce la reprise des travaux scientifiques dans Vlnde que le formidable soulèvement de 1857 avait nécessairement suspendus. La publication récente de plusieurs feuilles destinées à servir d'appendice aux Antiquités de l'Inde de M. Lassen (n*" 133 bis)y nous fournirait l'occasion d'entrer dans quelques détails sur l'ouvrage du savant professeur de Bonn ; mais l'espace nous manquerait pour en parler ici d'une manière digne de ce beau travail. Nous y serons ramenés quand paraîtra le cinquième volume^ qui doit terminer l'ouvrage.

L^ASIE CENTRALE ET L ASIE SEPTENTRIONALE. LE NOITVEAU TERRITOIRE RUSSE DE L' AMOUR.

]3ô- Wilhelm Radloff. Briefe aus dem Altaï (Lettres écrites de l'Altaï {Àrchiv fur wissenschaftliche Kunde von Russland, harausgegeben von A. Erman, t.; XX, 1861, p. 556-597; XXII, 1862, p. 1-46.

135 bts. Leop. von Schrenck. Bemerkungen ûber die Sâugethierfauna Sûd-Sachalin's und der sQdlichen Kurilen (Remarques sur les mammifères du sud de l'Ile Sakhalïn et des Kouriles méridionales. Lettre écrite de Sakhalïn le 20 avril [2 mai] 1861). Bulletin de l'Académie de Saint Pétersbourg, t. IV, 1861, p, 413-

136. Nachrichten ûber des sûdlichen Mandjurien (Notices sur [les parties littorales de] la Mandchourle méridionale). Àrchiv fur îDissensch. Kunde von Russl.,i. XXI, 1802, p. 97-105. Tiré d'un mémoire russe de H. Berezîn, intitulé : Description des ports russes de la Manche de Tartarie et de la mer du Japon, d'après un voyage d'exploration fait par ordre du général Mouravief, dans les années 1858 et 1859, sur le vapeur Voievoda,

ASIE CSNTRALE. 263

137. GostaY Raddb. Berichte ûber Reisen im Sûdenton Ost-Sibirien, îm Auftrage der K. Russischen Geographischen Gesellschaft ausgefûhrt in den Jahren 1855 bis incL 1859 (Rapports sur les Toyages faits dans le sud de la Sibérie orientale, d'après les instructions de la Société Impériale de géographie russe, de 1855 à 1859 inclusivement). Saint-Pétersbourg, 1861, in-8*. xxn-719 pages, avec un Atlas in-4^ renfermant une carte, des plans, des vues et des portraits.— Forme le t. XXllI des Beitrage sur Kenntniss des Russischen Reiches, publiés par MM. Baer et Helmersen.

138. Prof. Doct. Franz von Erdmànn. Temudschin der Unerschûtterliche. Nebst einer geographischetbnographischen Einleitung, und den erforderlicben besondem Anmerkungen und B«iUgen (Temudjin l'Invincible [Tchinghiz-khftn]. Avec une Introduction géographique et ethnographique, et les remarques et additions nécessaires). Leipzig, 1862, in-8*, xvi-655 pages.

139. SCHOTT. DieTataren des Tschingghis-chan , von einem chinesischen Zeitgenossen (les Tfttars de Tchinghiz-khftn, par un auteur chinois contemporain). Dans les Archiv d'Erman fur wissenschaftliche Kunde von Russlandt t. XX, 1861, p. 185-191.

140. Valikhanof. Zur Geschichte Ost-Turkestan's. Der Aufstand in Easchgar imJahr 1857 (Note pour servir à rhistoire du Turkestan oriental. L'insurrection de Kachghar en 1857). Archiv fur toitsenschaftliche Kunde von Russl., t. XXII, 1862, p. 71-82.

141. Hip. Savalîn. Opisanié zapadnoi Sibiri (Description de la Sibérie occidentale). Moscou, 1862, in-8*', 414-in pages (en russe).

142. Alexapder Castrèn's Kleinere Schriften. Im Auftrage der K. Académie der Wissenschaften herausgegeben von Anton Schiefner (Opuscules d'Al. Castrèn, édités, sous les auspices de l'Académie de Saint-Pétersbourg, par A. Schiefner). Saint-Pétersbourg, 1862, in-8', x-382 pages. — Forme le t. V. du Recueil des relations et écrits divers de Castrèn, édités aux frais de TAcadémie de Saint-Pétersbourg.

143. A. Ahlquist. Forschungen auf dem Gebiete der Ural-Altaischeu Sprachen. Versuch einer Mokscha-Mordwinischen Grammatia, nebst Texten and Wôrterverzeichn'ss (Recherches dans le domaine des langues ouralo-altalques , etc.). Saint-Pétersbourg, 1861, in-8% xi-214 pages.

144. ScHOTT. Altaische Studien (Études altaïques). Ahhandlungen derK. Acad. der Wissensch. zu Berlin, fur 1861. Berlin, 1862, cl. histor. et philolog., p. 153-176.

J.l. ProloDgtUon projetée de la triangulation anglaiie do Petit Tibet * traTers le Turkeilan chinois, Jusqu'aux territoires scientifiquement explorés par les Rosses sur la (irontière russo-cbinoisè. — Une autre exploration anglaise dans le Tibet occidental, projetée et ajournée.

Les opérations géodésiques des ingénieurs anglais dans le Petit Tibet se sont arrêtées, nous TavonsyUy aux Alpes de Karakoroum, là où se terminent les territoires actuellemea| soumis au Radjah du Kachmlr et où commencent les pay3 tributaires de la Chine; mais le capitaine Montgomerie, dont nous avons cité le mémorandimi, avait le projet, « si la dernière guerre rendait les fonctionnaires chinois plus traitables, » de pouvoir reprendre et continuer sa ligne de triangulations à travers le Turkestan chinois jusqu'à la frontière sibérienne, de manière à remplir la lacune de cinq degrés environ qui sépare les reconnaissances géodésiques de TAngleterre de celles de la Russie. Il n'est pas besoin d'insister sur ce qu'un tel projet, s'il se réalise, comme il y a maintenant tout lieu de l'espérer, — à moins que les troubles survenus à Kachghar (voy. le n* 140) n'y mettent un nouvel empêchement,' — sur ce qu'un tel projet, disons-nous, aura d'avantageux pour rectifier ce que nos cartes, dans cette partie si difficilement accessible de l'Asie centrale, ont encore d'incomplet et de défectueux. Nous n'avions, ' pour les provinces de Khotan et de Yarkand, qu'un petit nombre de déterminations astronomiques relevées il y a un siècle et demi par les PP. jésuites chargés de compléter la carte de ces territoires extrêmes de l'empire de la Chine; et nous avons vu, par les observations des frères Schlagintweit, combien ces anciennes opérations, faites dans des conditions peu favorables, ont besoin de vérification ^

1. On en peut voir rhistorique résumé par Cari Ritter, au t. III de son Erdkunde, 1833, p. 467 et suiv.

Dans le même temps, c'est-à-dire au commencement de 1861, le gouvernement colonial de l'Inde avait fait élaborer le plan d'une autre expédition scientifique organisée sur de larges bases, et qui devait pénétrer dans le Tibet par l'ouest pour s'avancer du Ladâk à Lhassa. Cette expédition, dont la Société Asiatique de Calcutta fut informée, au mois de mai 1861, par un message du gouvernement, aurait été conduite par le capitaine Smyth, de l'armée du Bengale, et elle devait porter ses observations non-seulement sur la configuration, la topographie, la nature, lea productions et les ressources du pays, mais sur tous les objets qui ressorteot des sciences physiques, de l'ethnologie et des sciences naturelles'. La question depuis si longtemps pendante de l'écoulement infiTieur du Dzaog-bo, la grande rivière du Tibet, aurait pu enfin être résolue par l'examen direct d'observateurs européens. C'était précisément à cette époque, comme nous le dirons bientôt, que deux officiers anglais avalent entrepris de remonter le Yang-tsé-kiang depuis Chang-hai jusqu'à ses sources, arec le projet de traverser le Tibet dans toute sa largeur de l'est à l'oiiest. Le défaut de sécurité suffisante, par suite des circonstances politiques, a interrompu l'expédition du Yang-tsé-kiang et forcé d'ajourner celle du capitaine > Smyth.

Mais ces interruptionâ ne sont que momentanées. De même qu'il y a, dans l'histoire des Ëtats et des peuples, des temps de fermentation qui préparent et annoncent les grands événements politiques, il y a aussi des époques de fermentation scientifique qui sont les précurseurs assurés des grandes entreprises et des grandes

1. lA dépficbe du gouvérnemenl et le plan de l'eipéditiao qui j est tniieij lODt imprimés au Journal of the Aiïat. Soe. of Bengat, ISSt. n* 3, p. 291 il 306. Le personnel de l'eipédition n'y est pas désigné, mail on le trouve indiqué dans une lettre de l'Inde insérée au numéro de Dov. iseï du Cbunh MimonaTy Iniettigmctr, p.2M.

découvertes. L'Asie centrale, fermée jusqu'à présent à nos explorateurs, est assiégée dans toutes les directions par l'impatience européenne, et les barrières qu'elle nous opposé encore ne peuvent désormais résister longtemps à nos persévérants efforts.

$ a. Les Russes dans TAsie centrale. Explorations de la Dzonngnle.

Les grandes explorations asiatiques se partagent, en quelque sorte, entre l'Angleterre et la Russie ; la position respective des deux puissances sur l'immense continent 1 eur a tracé à chacune la part et le rôle qu'elles y ont à remplir. Les Russes, en effet, ont seuls un facile accès dans les contrées qui dépendent de leur colossal empire. Cette année, comme toujours, des informations importantes nous sont arrivées de la Russie sur les basses plaines de l'Aral, sur la région alpine de l'Altaï, sur la Dzoungarie, sur le bassin de TAmoûr et sur les districts nouvellement acquis de la Mandchourie.

Les Lettres de M. Radloff sur son voyage à l'Altaï (n^ 135) touchent peu à la géographie; mais elles ont un véritable intérêt ethnographique. L'auteur, qui est familier avec l'idiome des montagnards, s'attache non-seulement à observer les mœurs et les habitudes domestiques, mais aussi à recueillir les légendes et les chants populaires, cette mine toujours si riche pour l'étude intime des tribus à demi civilisées.

Pour la géographie, un grand travail a été commencé au mois de juin dernier, dont on peut attendre une riche moisson de données nouvelles sur une étendue de pays dont plusieurs parties sont fort peu connues. Au mois d'octobre 1861, le gouvernement russe informa officiellement la Société impériale de géographie qu'une commission serait envoyée, au printemps, aux frontières centrales de

la Sibérie pour y procéder, aux termes du dernier traité avec la Chine, au tracé de la frontière des deux empires depuis les sources du léniseï jusqu'au lac IssykouL La Société était invitée à joindre un certain nombre d'investi* gateurs scientifiques à la commission, dont le travail s'étendra sur une ligne qui n'a pas moins de deux milles versts de longueur (cinq cents de nos lieues communes). Dans ces immenses contrées, tout prend de vastes proportions. Cette ligne-frontière longe dans presque toute son étendue le pays appelé Dzoungarie, qui est encore une province nominalement chinoise.

Si la ligne-frontière que la commission va reconnaître court d'un côté (au nord-est, vers les sources du lémsei) à travers des pays jusqu'à présent à peu près inexplorés, elle vient aboutir de l'autre (au sud-ouest, vers le lac Issykoul) à un territoire qui a été, depuis quelques années, l'objet d'explorations et d'études remarquables. Le lac Issykoul, grande nappe d'eau profondément encaissée de cent cinquante versts de longueur, sur une largeur de trente à quarante versts, est situé à l'extrémité sud-ouest de la Dzoungarie, non loin du point où se touchent en une frontière commune la Mongolie chinoise, la Sibérie russe et le Khanat de Khokand, qui appartient, comme la Boukharie, au Turkestan indépendant. Au sud, le lac est dominé à peu de distance par une chaîne de montagnes neigeuses (le prolongement de l'Lnaiis), que les Mongols nomment Mouz-tâgh, la Montagne de Glace, et les Chinois Thian-chan, la Montagne Céleste. C'est une véritable Suisse, non moins remarquable par sa beauté sauvage que par sa situation isolée aux confins des trois grands Ëtats politiques de l'Asie centrale.

Il y a six ans, en 1857, un naturaliste russe, M. Séménoff, conçut la pensée de pousser ses explorations jusqu'à rissykoul et au Thian-chan, que jusqu'alors aucun voya-

gear européen n^avait visités. Encouragé par M. de Humboldt et par la Société de géographie de Pétersbourg, M. Séménoff réalisa son projet. Il rapporta de sa course savante des observations d*un grand intérêt sur la nature physique et la conformation du bassin de llssykoul et des alpes neigeuses de Thian-chan^. Mais en mettant ces observations sous les yeux de la Société de Saint-PéMhi-' bourg, il appela particulièrement l'attention des géographes russes sur une lacune regrettable dans cette partie des pays frontières, Tabsence de toute détermination astronomique '. Cette considération, et d'antres encore, déterminèrent la Société de géographie, d'accord avec le gouvernement, à envoyer une commission dont la direction fut confiée au capitaine d*état-major Goloubefif. Cette nûssion fut accomplie dans le cours de 1859. La position exacte-du lac a été déterminée, ainsi que quatorze points différents, sur un rayon assez étendu, dans la contrée environnante ; un réseau de données importantes a été ainsi obtenu pour établir avec certitude la place du lac, celle des monts Thian-cban, et la position exacte des sources du laxartes ou Sir-Daria sur la carte de TAsie centrale '. Un des ingénieurs-topographes attachés à l'expédition, M. Vénioukoff, en a aussi donné une notice particulière *.

1. Le mémoire où M. Séménoff a déposé la substance d'une partie de ses observations a été traduit du russe en allemand dans les Archiv d'Ërman, t. XVIII, 1859, et en anglais dans le dernier volume du Journal de la Société de géographie de Londres (vol. XXXI, 1861, p. 356-366, avec une carte).

2. On peut voir à ce sujet le Compte rendu de la Société Impér, géographique de Russie pour 1858, p. 22.

3. La Dote où H. le capitaine GoloubefTa rendu compte de ses opérations à la Société géographique de Saint-Pétersbourg a été traduite du russe en anglais pour le Journal de la Société de géographie de Londres, vol. XXXI, 1861, p. 366-370. On peut voir aussi le Compte rendu déjà cité de la Société de géographie russe pour 1859, p. 33 et suiv.

4. Qui est traduite en allemand au t. XX, 1861, p. 388-399, des Ar-

MANDGHOURIE. S69

$ 1. Les non? eaux teiriioiret rosses de l'Amour et de la Mandcboarie.

L'ile Sakhalïiu La Sibérie orienUle.

II y a aujourd'hui un peu plus de deux cents ans que les Russes, — les Moscovites, comme on disait alors, — entendirent prononcer pour la première fois le nom du fleuve Âmoûr^ C'était dans le temps précisément (vers 1640), qu*un chef mandchou venait de conquérir la Chine et d'y fonder la dynastie qui règne encore aujourd'hui sur le Céleste Empire. Les aventuriers qui, sur les traces du Cosaque Yermak, poussaient leurs reconnaissances à travers les plaines sans fin de ce qu'on a nommé d'après eux la Sib^e, étaient arrivés en 1639 sur les bords de la mer d'Okhotsk. Là, ils entendirent parler d'un grand fleuve qui débouchait à la mer un peu plus loin vers le sud, dans un territoire où le blé croissait, et où l'on échangeait de belles fourrures contre de l'argent et des objets fabriqués. Des informations analogues leur avaient été données déjà aux environs du lac Baïkal. Ces divers renseignements se rapportaient à TAmoûr, une des plus grandes rivières des régions orientales de l'Asie. Les explorations se portèrent aussitôt de ce côté. Plusieurs expéditions s'y succédèrent en peu de temps; à partir de 1645, le fleuve fut parcouru plusieurs fols dans toute son étendue. Ce pays surpassait tellement les territoires plus septentrionaux de la Sibérie,

chiv d'Erman {Bemerkungen ûber den See Issyk-kul und den Fluit Koschkar).

1. Le nom d'Amour, qui est passé dans l'usage européen depuis le commencement du dix-septième siècle, n'est que l'appellation mongole mouran « le fleuve ». Cette appellation s'est répandue en d'autres parties de l'Asie centrale ; c'est elle qu'on retrouve , sous la forme d'Amou (l'Amou-déria), appliquée au grand fleuve de laBactriane qui fut connu des anciens sous le nom d'Oxus. Les Mongols appellent l'Amour Kara-Mouran, le fleuve Noir ; le nom mandchou Sakhalln-oula a la même signification.

tout à la fois par rabondance d'animaux ^ fourrures que renfermaient ses forêts et par la fertilité de ses plaines, que la renommée en fit un Eldorado. Les coureurs de découvertes, les chasseurs, les colons même y arrivèrent de toutes parts. Us rencontrèrent peu de résistance chez les indigènes, qui se soumirent promptement au tribut. Ce tribut, c'était un certain nombre de peaux que chaqueittBilIe devait fournir annuellement. Le poste fortifié d'Albaiân fut fondé sur la gauche du fleuve, dans sa partie supérieure^. Mais lorsque la dynastie mandchoue se fut affermie sur le trône de la Chine, elle reporta son attention vers les pays de TAmoûr que les Mandchoux avaient toujours considérés comme un de leurs territoires, et elle s'efforça d'en expulser les Russes. Ceux-ci n'abandonnaient pas volontiers des établissements qui promettaient un grand développement; Albaz'in, plusieurs fois attaqué et détruit, fut autant de fois repris et reconstruit'. Mais comme à Moscou l'on n'attachait pas moins de prix à établir un commerce régulier avec la Chine qu'à conserver les nouveaux territoires, le tsar fit faire à la cour de Péking des ouvertures dans ce sens. Elles y furent bien accueillies, et les négociations qui s'engagèrent aboutirent, en 1689, au traité de Nertchinsk, qui régla les limites des deux empires et posa les bases de leurs rapports commerciaux. Le cours tout entier de l'Amour, à partir du point où le fleuve se forme par la réunion de ses deux grandes branches supérieures, la Chilka et l'Argoun, fut restitué à la Chine, ainsi que le pays boisé qui s'étend au nord du fleuve jusqu'aux mon-

1. A une cinquantaine de lieues au-dessous du confluent de la Chilka €t de TArgoun , les deux branches supérieures dont se forme TAmoûr.

1 . Les sources principales d'informations pour ces premières périodes sont toujours VHûtoire de la Sibérie et VHistoire des pays de VAmaûr de J. de Mûller (dans son précieux recueil intitulé Sammlung Rusiischer Geschiehte, tomes II, VI et VIII), et VHistoire de la Sibérie de Fischer, 1768 (également en allemand), qui n'est qu'une nouvelle ''édaction de celle de MuUer.

PATS DE l'amour. 271

tagnes ; le bassin de la Chilka et toute la partie gauche de celui de rArgoun (territoires connus sous le nom de Daourie) restèrent à la Russie. Rien n'a été changé à cet état de choses jusqu'à ces dernières années.

Seulement, il arriva une chose assez singulière : c'est que la contrée sauvage située au nord de l'Amour étant fort peu connue, la limite y fut très-mal définie, et que par suite, en traçant eux-mêmes leur frontière, les Chinois restèrent fort en deçà de la ligne que les commissaires russes avaient entendu désigner. La Russie se trouvait ainsi depuis bientôt deux siècles posséder à son insu un terri* toire d'au moins 50,000 versts carrées^ Des redevances de pelleteries arrivaient chaque année à Irkoutsk, envoyées par des tribus dont on savait à peine le nom et pas du tout la demeure. Aucun voyageur ne s'était jamais avancé jusqu'à ces cantons de l'extrême frontière, qui étaient aussi inconnus il y a dix-huit ans qu'à l'époque de Nertschinsk.

C'est l'exploration d'un naturaliste russe, M. de Middendorff, au mois de janvier 1845, qui révéla cette anomalie. L'attention du gouvernement de Saint-Pétersbourg, qui plus d'une fois s'était portée dans cette direction*, y fut ainsi ramenée avec plus de force et de suite. Des idées et des projets, conçus depuis longtemps sans doute, se sont fait jour tout à coup, et ont marché avec une étonnante rapidité vers leur complète réalisation. Les anciennes convoitise^ excitées par les territoires de l'Amour se sont réveillées, mais cette fois se rattachant à des plans et à des vues d'avenir que Ion ne pouvait avoir au dix-septième siècle.

Avec ses immenses possessions asiatiques, la Russie ne

1. Plus de 3000 lieues carrées de 25 au degré, ce qui représente huit à dix de nos départements. U est vrai que la comparaison s'arrête ici littéralement à la superficie.

2. Dès l'année 1832 , un rapport du colonel d'état-major Ladychenski signalait au gouyernement de Pétersbourg les avantages d'une prise de possession du bassin de l'Amour.

possédait pas, à vrai dire, de débouché commercial sur le Grand Océan. Ni son port unique du Kamtchatka, ni ceux de la mer d'Okhotsk, ne pouvaient, sous ce rapport, aspirer jamais à une véritable importance, soit par leur position dans de trop hautes latitudes, soit par les dangers de la navigation dans ces mers boréales, soit enfin par leur grand éloignement d'Irkoutsk, le centre commercial de la Sibérie, et l'extrême difficulté des communications intérieures. Tout ce qui manque de ce c6té, on le trouve réuni dans la région de TAmoûr.Un fleuve magnifique ouvre une ligne ininterrompue de communications fluviales entre les régions centrales et TOcéan. Dévastes territoûnss appellent la culture et présentent un large champ au développe* ment d'une population industrieuse. Une longue étendue de côtes possède, outre plusieurs ports, une baie spacieuse admirablement appropriée aux conditions d'un grand établissement commercial. Cette côte, enfin, commande une mer abritée qui Tunit au Japon plutôt qu'elle ne l'en sépare, et qui semble le vestibule de Tocéan Pacifique et de sa grande navigation. De tels avantages expliquent de reste les vues et les entreprises de la Russie sur le bassin de l'Amour. On peut même ajouter qu'ils les justifient, car, entre les mains des populations barbares qui occupent les bords du fleuve sous la souveraineté nominale du gouvernement chinois, ces avantages précieux sont perdus pour la civilisation générale.

Dès que la préoccupation du gouvernement russe fut ramenée vers ces parties de l'Asie orientale par la découverte de M. de Middendorf, des études actives y furent ordonnées. De 1847 à 1849, on fit un levé exact des côtes méridionales de la mer d'Okhotsk et du golfe où l'Amour débouche; de 1849 à 1854, les officiers de la marine impériale firent plusieurs reconnaissances du cours même de l'Amour en remontant jusqu'à la Chilka. Des négociations, dont rien n*a transpiré en Europe, s'engagèrent en même

PATS DE L*AMOÙR. 273

temps entre le gouvernement chinois, alors au plus fort des embarras que lui suscitaient les soulèvements intérieujrs; et ces négociations ont amené un traité signé à Aïgoun le 28 mai 1858, par lequel tout le pays situé à la gauche ou au nord de TAmoûr est définitivement et irrévocablement abandonné à la Russie, ainsi qu'une partie considérable de la zAne maritime au sud de TAmoûr. Ce traité, du reste, a mdns créé le droit qu'il n'a consacré le fait.

A un point de vue purement scientifique, les explorations et les études dont cette prise de possession du territoire de TAmoûr par la Russie est devenue l'occasion, méritent, par leiur extrême importance, une attention particulière. Deux voyageurs du Jardin botanique de Saint-Pétersbourg, M. Maximovitch et M. Schrenck, accompagnés d'un géologue, M. Permikïn, les ont inaugurées. De 1853 à 1856, ils ont parcouru à diverses reprises toute la partie inférieure de l'Amour, ainsi que la région littorale, et ils ont remonté la vallée de l'Oussouri (premier grand affluent du sud de l'Amour en venant de la côte) jusqu'à la distance de 150 versts. Leurs études se sont étendues aussi à la moitié septentrionale de la grande lie de Sakhalïn ou Tarakaï, qui fait face à la Mandchourie. C'est à ces deux naturalistes qu'on a dû les premières notions précises sur l'aspect physique, le climat, la végétation et les populations de toute cette région maritime*. Plus récemment, le cours de l'Oussouri a été reconnu jusqu'au lac où il a sa source.

Dans le temps même où se poursuivaient ces premières recherches, une grande expédition scientifique s'organisait à Saint-Pétersbourg. L'initiative en était partie, dès 1850, delà Société de géographie russe, association puissante et richement dotée qui travaille avec une activité peu com-

1. M. Schrenck a publié, de 18G0 à 1861 , le résultat des études combinées de la commission, en 2 volumes in-4 {Reisen und fortchungen im Àmur Lande ^ in den Jahren 1854-1856). Mais les parties jusqu'à présent publiées se rapportent exclusivement à Fhistoire naturelle.

mune à l'étude complète de toutes les parties de l'empir Dans sa pensée première, l'eipéditioa devait embrasser l extrémités orientales delà Sibérie, avec le Kamtchatka les Kouriles, et s'étendre à TAmérique russe. Diverses ci coDStancei en firent successivement restreindre le pn gramme; mais dans les limites mêmes cù elle s'est fiôal ment renfermée, sous la conduite d'un habile astroDom M. Scbwarz, secondé par plusieurs officiers du corps A ingénieurs, elle a encore produit un très-beau résulta On lui doit une carte de la Sibérie orientale basée sur i vaste ensemble de déterminât ioas astronomiques et de r lavements géodésiques, travail qui va élre publié en hi feuilles (y compris une carte d'assemblage), et que !'< peut regarder comme un des plus importants parmi cei qui, depuis vingt ans, font honneur h la Russie.

Ces deux expéditions de M. Scbrenck et de M. Schwar sont bien loin d'avoir épuisé la ferveur scientifique d corps savants de Saint-Pétersbourg et des ezploraten: qui en reçoivent les inspirations. Outre les Qouvdli recherches que plusieurs des premiers explorateur M. Mazimaviich notamment, out poursuivies en divers directions, un certain nombre d'expéditions nouvelle soit isolées, soit collectives, ont continué le défricheme de ce champ d'études si neuf encore et si vaste, l zoologue distingué, M. Maak, accompagné d'un botania versé dans les études ethnographiques, M. Gerstfeldt, spécialement examiné la vallée de l'Amour, de 1855 lBf<T, au point de vue des productions et des ressourc naturelles. Les observation de MM. Maak et Gerstfeldto été publiées à Saint-Pétersbourg en 1859, mais seuleme en langue russe; ce qui recommande surlout cette pub cation, c'est la beauté de l'atlas qui l'accompagne. Un gé logue, M. Scbmidt, a été chargé il y a deux ans de ¥t ploration intérieure de l'Ile Sakbalïn, où aucun Europe jusqu'alors n'avait pénétré ; les résultats de celte exploi

PATS DB l'amour. 275

titm se sont pas encore eotièremeut connus. Enfin, un jeune botaniste, M. Gustave Raddé, a reçu de la Société de géographie une mission en Daourie, dont il vient de publier les résultats dans un volumineux travail qui forme le tonae viogt- troisième de la collection que deux membres de l'Académie, MM. Baer et Helmersen, publient depuis 1839 sous le titre de Beitrâge zur Ke.nnlniss des RusHschen Reiches und dcr angrenztndev Landes' Asiens, c'est-à-dire Matériaux pour la connaissance de. l'empire de Russie et des contrées limitrophes.

Ce travail de M, Raddè n'est pas une relation proprement dite, mais une suite de rapports purement botaniques, géologiques et zootogiques, dont quelques notes sur la géographie et sur les populations des territoires visités Tiennent tempérer de temps à autre l'aridité technique. On ne lusse pas toutefois d'y trouver d'excellentes données SOT la géographie physique ; c'est un document à consulter. Nous y signalerons les détails sur le Ba'ikal (p. 155 et suiv.), les notes sur les Bourièts et les Toungouses du territoire baikalien (p. 223 et suiv.), les détails sur la nature générale des hautes steppes de la Dzoungarie (p. 347), et en général sur toute cette grande région mésopotamienne comprise entre la Chilka et l'Argoun ; l'ascension du mont Zokhondo, le pic le plus élevé des montagnes de la Daourie {2520 met.), le nivellement hypsométrique de la vallée de l'Irkout, à l'ouest de la pointe méridionale du Baïkal (p. 14),etenfinque!ques notes sur la tribu tounghouse des Soïots (p. 46 et suiv.).

Ladisposition même du livre est particulière. M. Raddé a exploré le pourtour presque entier du lac Baïkal, la Daourie russe et la vallée supérieure de l'Amoûr jusqu'au confluent de l'Oussouri ; mais au lieu de suivre dans son exposition l'ordre chronologique et l'enchaînement de ses courses, il en a disposé les résultats dans un ordre purement géonaphique, commençant à l'ouest par le Baïkal et

les vallées adjacentes, et s'avançant vers 1* Amour à tra-> vers la Daourie. Un court appendice, à la fin du volume, rétablit très-succinctement la série chronologique des travaux du voyageur.

La beauté pittoresque dé TAtlas fait un singulier contraste avec l'aridité du texte. Quoique dans les notes de l'explorateur les détails ethnographiques soient rares et peu développés, une grande planche est consacrée tout entière aux types principaux, au nombre de onze, des peuples de l'Asie orientale. Les figures, dessinées sur nature, ont un grand cachet de vérité. Enfin, une belle carte construite par M. Raddé (qui a pu mettre à profit les travaux encore inédits de M. Schwartz), et gravée à Gotha sous Thabile direction de M. Petermann, est d'un puissant secours pour suivre les itinéraires nombreux et croisés de l'explorateur.

$ 4. Travaux historiques sur l'Asie centrale.

En dehors de cette masse de données nouvelles dues aux investigations souvent pénibles des voyageurs et aux relevés des topographes que coordonnent les déterminations des astronomes, nous avons à mentionner des travaux d'une autre nature, des travaux historiques ou philologiques, qui depuis vingt ans surtout ont fait enirer les contrées boréales de l'Asie, et les populations qui les habitent, dans le cercle incessamment élargi des études européennes.

Parmi les récentes publications d'un caractère purement historique, nous devons mentionner en première ligne l'Histoire de Tchinghiz-khân (n» 138), que vient de publier un professeur (de littérature orientale, nous supposons) dans une université russe, M. Franz Erdmann*. Le sujet

1. La préface de Tauteur est datée du gouvernement de Nichneï- Novgorod.

auquel M. Erdmanora laborieusement consacré ses veilles, n'est pas nouveau pour nous ; mais il peut le devenir par la profondeur des recherches puisées à des sources peu accessibles. M. Erdmann n'y a pas épargné sa peine. Sur les 650 pages environ que compte son volume, près de 450, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'ouvrage, sont occupées en partie par une introduction de 248 pages, en partie par des éclaircissements et des additions. Dans ces éclaircissements comme dans l'introduction, il y a certainement une forte dose d'érudition, et de la moins commune : malheureusement nous ne pouvons pas ajouter que ce soit aussi toujours de la plus saine et de la plus sobre. La vieille méthode des citations à perte de vue, des entassements d'autorités sans choix et sans mesure, embarrasse et fatigue le lecteur plus souvent qu'elle ne l'éclairé; on voudrait plus de critique et moins de lecture, ou plutôt on demanderait que les matériaux consciencieusement accumulés, fussent plus souvent soumis à Télimination d'une appréciation raisonnée. Nous trouvons là aussi bien des étymologies hasardées, bien des rapprochements plus que téméraires, qui rappellent trop souvent hs conjectures auxquelles, dans ces sortes de matières, se complaisait le dernier siècle, et que les méthodes rigoureuses de la nouvelle école philologique ont bannies de la science.

Il faut distinguer, cependant. M. Erdmann, dans son Introduction, s'est proposé d'étudier les grandes migrations, les grands déplacements de populations, qui, depuis la plus haute antiquité historiquement connue, ont versé sur l'Europe orientale une masse de tribus sorties de l'Asie intérieure par les plaines basses qui s'appuient sur la mer Caspienne ; et il range avec raison ces migrations asiatiques sous deux catégories générales : celles qui appartiennent aux temps antiques en descendant jusqu'au quatrième sièçh de l'ère chrétienne, et celles qui appartiennent à notre moyen âge, depuis le quatrième jusqu'au

douzième siècle. C'est surtout dans la partie de son étude qui appartient à la première de ces deux catégories de migrations, que Fauteur s*est beaucoup trop abandonné, à notre avis, aux écarts de méthode et aux hypothèses étymologiques que nous lui reprochons; dans la seconde, on sent qu'il marche sur un terrain plus solide et plus familier. Là ses investigations nous fournissent une foule de documents nouveaux ou peu connus qui compensent amplement ce que la lecture de Tœuvre, dans la forme où l'auteur nous la livre, peut causer au lecteur de fatigue et de contention d'esprit. En tout état de choses, ceux qui voudront désormais s'occuper sérieusement de l'histoire et de l'ethnologie asiatique au moyen Age, ne peuvent se dispenser de consulter et d'étudier l'ouvrage de M. le professeur Erdmann.

La courte notice de M. Schott *, de l'Académie de Berlin, sur les Tâtars de Tchinghiz-khân (n° 139), a pour objet de présenter quelques observations sur l'ouvrage (russe) de M.WaisiMeï'miiiulé Histoire et Antiquités de F Asie orienUde. M. Vasilief, dans cet ouvrage, a réuni, d'après les sources chinoises, de nombreux renseignements sur les Khitans, les Djourdjèn (les Jéoujèn, comme écrit Klaproth) et les Tâtars-Mongols: cequi se rapporte à ce dernier peuple a cet intérêt particulier, que l'auteur, qui écrivait en 1221, est contemporain du grand conquérant tâtar (mort en 1227). C'est principalement sur les informations fournies par cet écrivain que portent les remarques, aussi instructives qu'intéressantes, de M. Schott.

Le même savant a donné, dans le dernier volume des Mémoires de l'Académie de Berlin (a'' 144), la suite de ses Etudes de philologie comparée sur les langues de la grande famille altaïque.

1. Cette notice est anonyme ; mais eUe est de celles dont on ne peut, signée ou con, méconnaître l'auteur.

ETBNOLOGIB TOnRAHIENNE.

Les Etudes Altaiques du professeur Schott appartiennent à OD ordre d'iavestigations sur lesquelles il convient d'entrer daos quelques détails ; car il ne s'agit de riea moins que d'une branche tout entière qui vient réclanaer sa pUce, et une place considérable, dans l'ensemble de la sâeoee ethnologique, c'est-à-dire dans l'étude comparée des races humaines.

Dya aujourd'hui vingt ans, en 1842, un jeune et dévoué philologue d'origine finnoise, Alexandre Castrèn, après plusieurs courses préliminaires et déjà remarquables dans les pays qui bordent la mer Blanche, entreprit un grand voyage à travers tout le domaine des populations ostiakes et samoïèdes, depuis les monts Ourals et la mer Polaire jusqu'au léniseï et au Baïkal. Ce voyage, qui n'a pas duré moins de huit années, de 184S à 1849, n'a été à bien dire qu'une série d'études, au sein de chaque tribu, de tous les dialectes que parlent les populations de cette famille singulièrement ramifiée. Un pareil labeur, poursuivi courageusement à travers les fatigues et les souffrances inouïes d'un affreux climat, a eu le double résultat qu'on en pouvait attendre : le voyageur est mort à la peine, après avoir réuni une masse énorme de notes, de documents, de matériaux de toute espèce. De ces riches matériaux, Castrèn n'a pu en mettre en œuvre que la moindre partie; mais l'Académie impériale les a tous recueillis, et leur publication, qui s'est faite sous ses auspices par les soins d'un de ses membres, U. Anton Schiefner, vient de se terminer'.

i80 Asn.

Une branche nouvelle de l'ethnologie asiatique, celle que par opposition aux éludes indo-turt^émnes et aux études timiliquet on a désignée dans ces derniers temps sous le nom d'études touraniennei', trouvera dans les travaux de Castrèn d'&bondants'secours et un point d'appui solide. C'est par là que des recherches qui semblent au premier coup d'œil d'une nature tout à fait spéciale, se rattachent aux plus hautes questions de la philosophie historique, par là qu'elles touchent aui problèmes les plus généraux de nos origines. L'ethnologie touraaienneestnée au delà du Rhin; c'est Rask, le célèbre philologue danois, qui en traça les premiers liaéameuts dans sa dissertation de 1818 sur lea langues thraciques. Cette étude a pris depuis lors en Allemagne une grande importance. Les savants qui l'ont abordée, Wilhelm Schott, Bœhtlingk, Gabelentz, Castrèn, — pour nous en tenir aux noms dominants, — y ont appliqué les principes et la méthode que la grande école de Grimm, de Bumouf et de Bopp a introduits dans la philologie des langues Ariennes ; et un homme qui tient aujourd'hui une des premières places dans ces hautes études, M. Max Mûller, en fit, il y a huit ans, l'objet d'un

1. Touran est pour les Iraniens l'appellalion gèDérique de toutes les bordes nomades du centre et du nord de l'A$ie, par opposition k l'Iran mSme et i ses nations sédentaires. Dans la nomeacliture sanscrile des temps védiques, le mot prend la farme de tounata; dans les temps postérieurs, celle de lourouchka. Ces iJIITÉrenis noms en tUBge parmi tes Ariens dès les siècles les plus reculés ne ^ont, du moins tout t'indique, que des formes modifiées du nom des rurb. A en juger par les Iraditlnos des peuples mSmes de l'Asie centrale, telles qu'Abou'Ighazi les a consignées dans son ouvrage, les Turks auraient eu dès une époque trfs-ancienne une assez grande prépondérance politique pour que leur nom devinl une des appellations les plus générales de l'Asie intérieure. Ce lait, obscurément conserTé dans le souvenir des générations, s'accorde bien d'ailleurs avec tes indications qui se tirent des inscriptions cunéiformes de la Hédie. C'est donc avec raison, k notre avis, que la dénominaiion de Touroni'ciu prËvatit maintenant dans la science comme désignation convenlionnelle des peuples non-arieni d« l'Asie.

ETHNOLOGIE TOURANIENIIE. S81

traTail considérable qui marque le point où la science était arrivée sur ces questions^ Ce sujet, par ses déductions ethnographiques, se rattache trop étroitement au tableau dont nous tâchons d*esquisser ^u moins les traits généraux , pour que nous n'en deyions pas donner une idée sommaire. C'est ce que nous allons faire en aussi peu de mots et aussi clairement qu'il nous sera possible.

Tout d'abord, en arrêtant nos regards sur une carte physique de l'Asie telle que les recherches des explorateurs contemporains et les récentes études de M. de Humboldt permettent aujourd'hui d'en figurer le relief, mous sommes frappé d'un grand fait auquel il ne nous semble pas qu'on ait donné une attention suffisante dans cette question des races : c'est la corrélation qui existe entre la configuration du continent et la distribution des peuples asiatiques. Ce fait nous parait fondamental. Nous voyons en effet une immense arête de formation primitive, — un grand système de soulèvements, pour employer la langue des géologues modernes, — s*étendre du sud au nord presque sous un même méridien, depuis le cap Comorin jusqu'au cœur du continent. Dans son parcours de huit à neuf cents lieues, cette longue chaîne reçoit plusieurs dénominations successives. Dans l'Inde méridionale, où elle domine la côte de Malabar, ce sont les Gbâts; dans le haut Pendjab et au pourtour du KLachmîr, c'est une partie de l'Himalaya ; plus loin encore en continuant vers le nord, ce sont les montagnes de Bolor, l'Imaùs de Ptolémée. Cette arête primitive est un des traits constitutifs de l'orographie asiatique; depuis le Pendjab jusque vers les sour-

2. The last resuîts of the Researchet respecting the non^iranian and non-^emitic langwiget of Asia or Europe , or the Turanian family of Umgiuiges. Letter ofProfesgor Max MûUer to Chevalier Bunsen, Oxford, Àugustf 1853, on the Classification of the Turanian Languages. — Ce morceau est inséré dans les Outlines of the Philosophy of Universal History de M. Ch. Bunsen, vol. I, p. 263-521. London, IS5^, \rL-%.

ces du lazartes, elle forme la ligne de séparation entre les hauts plateajux de l'Asie centrale et les bassins inférieurs du Pendjab et de TAral. Elle établit ainsi une division tranchée dans les climats ; et en même temps que les climatSy la nature et Taspect des pays de l'Asie intérieure diffèrent d'une manière absolue, selon qu'ils sont situés au delà ou en deçà, à l'orient ou à l'occident de la ligne.

Mais ce n'est pas seulement dans le climat et la nature physique des pays que cette grande arête produit une transition brusque, un changement radical; la même différence se montre dans les populations. C'est là que les deux grandes races qui se partagent inégalement le continent asiatique ont leur point de contact et leur limite commune. A l'ouest, c'est le domaine de la race blanche (trèsimproprement qualifiée de race caucasienne par les anciens ethnologues) ; à l'est, c'est le domaine de la race jaune ou ouranienne. Cette limite générale est aussi parfaitement tranchée que les deux races elles-mêmes sont parfaitement distinctes. Il y a eu sur diflférents points des infiltrations partielles et des superpositions réciproques, comme cela arrive toujours entre deux peuples limitrophes ; les Aryas brahmaniques, un des plus nobles rameaux de la race blanche, se sont autrefois emparés des plaines orientales de rindus et du bassin du Gange, occupés avant eux par une population de souche mongole; de même que les hordes turques ont envahi les riches campagnes de la Transoxiane, qui étaient le domaine originaire d'une population iranienne : mais les populations natives, quoique domptées et avilies, se sont maintenues sous cette double invasion. Le fond de la population indienne est resté touranien sous les Aryas, comme le fond de la population boukhare est resté persan sous les Turks.

Et pour nous en tenir à la famille des peuples jaunes, qui occupe dans son immense développement plus des deux tiers de l'Asie, cet accord qui nous frappe entre

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