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l'intérêt et la nouveauté surtout nous ont échappé. C'est la première fois depuis longtemps, sinon depuis toujours, qu'un poète, un vrai, daigne accorder à un musicien Thonneur de sa collaboration. Quel poète encore ! Un touranien, et voici ce qu'au mot touranien on lit dans Littré : « Synonyme de nord-altaïque ; dénomination attribuée aux populations qui habitent entre la mer Caspienne et la mer du Japon, entre la chaîne du Tibet et POcéan, et qui, tout en parlant des langues très diverses, ont des caractères communs. »
Nord-altaïque lui-même, le chantre des Gueux et des Blasphèmes a pris son sujet dans Thistoire de sa race et de son pays. Mais était-ce bien la peine de remonter à 25oo ans (environ) 'avant Jésus-Christ et d'aller jusqu'en Bactriane, pour nous donner cette rapsodie à' Aida, du Prophète^ de la Juive, de r Africaine et même des Mys tères d^Isis ?
On comptait sur un poème original, sur un progrès, que dis-je, une révolution dans Tart du libretto. L'allégorie, le symbole, devaient faire du Ma^e une œuvre philosophique, historique et religieuse. Ce serait la lutte entre l'esprit et la
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chair, entre la volupté et Tamour ; ce n'est rien de tout cela, et le livret, qui menaçait de consacrer la honte de M. Scribe, tourne à Thonneur du librettiste de Robert, qui n'était pas touranien.
Nous connaissons trop bien, depuis V Africaine et surtout Aïda^ le ténor aimé de deux femmes. Sans compter que la tendresse acharnée de Varedha finit par imposer à Zarastrâ des attitudes déplaisantes. Une fois au moins par acte, Varedha vient s'offrir à l'homme qui la repousse. Telle, dans l'immortelle odyssée de M. Cryptogame, l'infatigable Elvire vole sur les traces du choisi de son cœur et le poursuit jusque dans le ventre de la baleine, où ce nouveau Jonas, ou Joseph, s^est réfugié.
Quant à la retraite de Zarastrâ dans la montagne, cette vocation de mage, que rien ne prépare et que rien ne suit, n'est d'aucune portée ni d'aucune influence : inutile oratorio dans un drame lyrique sans unité. Le style enfin nous a paru plus d'une fois indigne de M. Richepin : pauvre d'idées, de mots et même d*images. A part quelques strophes vraiment heureuses, le règne de la poésie ne semble pas encore arrivé à l'Opéra.
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Y arrivera-t-il jamais ? Est-il même indispensable qu'il y arrive? J'en doute. Peut-être demande-t-on trop de qualite's aux livrets d'aujourd'hui. J'en sais de médiocres qui, jadis, ont servi de pre'textes à d'immortels chefs-d'œuvre ; il ne tenait qu'à M. Massenet que le Mage fût de ceux-là.
Les meilleures pages de la partition se trouvent au premier acte et au troisième; au premier surtout, qui reste presque tout entier dans une demi-teinte assez agréable de douceur et de rêverie. Très poétique, le lever du rideau : une nuit d'Orient ; sous les rameaux gigantesques des cèdres, des prisonniers étendus murmurent un chant de leur pays, mélopée traînante et mélancolique. Du Félicien David peut-être ; mais du meilleur et avec une autre facture, ou, comme on dit, une autre patte, La patte, c'est ici un accompagnement de clarinette, aux sonorités délicieusement graves, sur lequel psalmodie le chanteur ; là, c'est une cadence dont la suspension sur une note haute produit l'effet le plus heureux.
Nous avons moins goûté le réveil du camp, au lever du jour. Quelques trompettes suraiguës ont paru par trop perçantes, et puis, n'a-t-on pas
abusé, en pareilles circonstances, des sonneries qui se répondent dans Torchestre et sur le théâtre? J*aime mieux certaine aurore deSamson et Dalila^ plus sobrement indiquée par une série d'accords en étages. Il est vrai que nous sommes ici dans un camp et qu'il fallait donner au matin une sonorité militaire.
Signalons en passant de jolies, très jolies phrases, celle de Varedha : Jour béni par les dieux^ qui nous a rappelé une délicieuse cantilène du Roi de Lahore, plus charmante encore, celle-là, et plus alanguie d'amour : // va connaître enfin cette douce pensée. Plus loin, voici du meilleur Massenet : toute la déclaration de la prêtresse à Zarastrâ, mélodie qui caresse et qui ploie, tantôt festonnée de triolets onduleux, tantôt sillonnée de gammes fulgurantes ou semée des étincelles de l'harmonica.
Très lourd en revanche et très banal, l'appel d'Amrou aux Dévas, rien n'étant plus ennuyeux, on le sait, que les pontifes ou les rois qui, à grand renfort de cuivres, invoquent les divinités exotiques (voir, dans Esclarmonde^ le rôle de l'empereur Phorcas). Zarastrâ et la belle Tou-
accompagnés par une
élégante ritournelle. Ici encore Massenet se retrouve ; voilà bien Tamabilité, la distinction de son style, son adresse à poser, sur une arabesque instrumentale qui chante elle-même, la déclamation chantante des voix. Mais pourquoi, peu de mesures plus loin, sur ces vers fâcheux :
O cœur indompté, Cavale rétive !
pourquoi un écart de musique plus déplorable encore, et un temps de galop que n'excuse pas rinterpellation hippique du héros à sa bienaimée ? Serait-ce pour faire valoir le duo qui suit, duo de salon, plutôt parisien que nord-altaïque, mais enjolivé d'une orchestration délicate et qui se mêle à la chanson lointaine des prisonniers touraniens ? La coupe en est un peu étroite, la tendresse un peu minaudière, mais il termine avec grâce ce premier acte, qui nous a charmé le plus.
Le second nous a étourdi. Du bruit, sans un accent de force ou de vérité, voilà le duo du grand-prêtre avec sa fille. Quant à l'interminable tableau du triomphe, qu'on imagine quelque chose comme la mise en scène (TAïda; mais,
hélas ! la mise en scène seulement. A droite, sur une estrade et sous un parasol, le roi de rigueur. Prisonniers, prisonnières, guerriers, vierges, bayadères, trophées, dépouilles, vaisselle, éventails de plumes, armes, bijoux, monceaux d'argent et d'or, a les harnais et les rênes, les peaux d'ours et de rennes, les cuirs écaillés de métal, » tout cela défile par groupes et par tas, et chaque tas et chaque groupe nous est présenté, expliqué, comme dans la lanterne magique, par un insupportable cicérone touranien. Les captives passent en dansant. Je n'ai jamais compris pourquoi les captives dansent, maïs enfin celles-ci dansent comme les autres, les bras arrondis, aux sons des harpes et autres instruments symboliques de l'esclavage féminin, opposés aux motifs barbares des prisonniers mâles. Ah ! que sont devenues les nobles Troyennes que ramenait jadis au pays d'Argos l'Agamemnon des Érynnies? Celles-ci ne se trémoussaient pas comme de belles Fatmas, et quand elles passaient, tordant leurs bras blancs et pleurant en silence, de l'orchestre montait vers le ciel de la Grèrce toute la douleur d'Ilion.
Après le défilé, lorsque tout le monde est en
place, les personnages principaux se mettent à chanter chacun à leur tour, puis par petits groupes de prêtres, de guerriers ; enfin les voix se réunissent et Tensemble ordinaire se de'veloppe. Il est manqué ici, Tensemble traditionnel, et, sauf une toute charmante romance du vainqueur, soulevant le voile d'Anahita, nous n'avons rien démêlé dans ce bruit. Zarastrâ lui-même, contre la calomnie de Varedha et des prêtres, ne trouve pas un beau cri d'indignation et d'éloquence.
Le troisième acte, celui de la retraite et de la prédication sur la montagne, bien qu'en dehors de l'action, n'était pas indigne d'inspirer le librettiste et le composiaeur. Dans le passé de la poésie et de la musique, quels souvenirs et quels exemples ! En poésie d'abord :
Prophète centenaire, environné d'honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête;
Et lorsque du grand mont il atteignit le faîte.
Lorsque son front perça le nuage de Dieu,
Qui couronnait d'éclairs la cîme du haut lieu,
L'encens brûla partout sur des autels de pierre,
Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
A l'ombre du parfum par le soleil doré.
Chantèrent d'une voix le cantique sacré*.