‹ L'année musicale et dramatique, oct. 1886[-1893] (volume 3)Chapitre 9 sur 16 · M. AMBROISE THOMAS · texte numérisé non relu

M. AMBROISE THOMAS

Décembre 1888.

Il est un mot, très beau par lui-même, mais que, je ne sais pourquoi, Tusage, dans le langage esthétique surtout, a déprécié, dépouillé de sa haute et noble signification; c'est le mot: honnête. On dirait peut-être encore avec une certaine énergie de louange : C^est le plus honnête des hommes ; on n'oserait guère dire, sans craindre de ne pas en dire assez : le plus honnête des musiciens. Tant pis ! Nous aimefions pouvoir rendre à cet éloge toute sa force et toute sa pureté pour l'appliquer sans réserve à M. Ambroîse Thomas.

Né à Metz, en 181 1, M. Ambroise Thomas reste des nôtres, n'en déplaise à certain critique d'outre-Rhin qui s^est permis un jour de revendiquer pour TAllemagne le musicien de Lorraine, oubliant sans doute qu'on ne s'empare pas de

l'art comme du sol français. Français de toute son âme, M. Ambroise Thomas passe tour à tour ses rares semaines de loisir aux deux extrémités de notre vieille France, opposées comme les deux aspects de son talent ; il est l'hôte de la rieuse Provence et de la Bretagne mélancolique, comme il est l'auteur du Caïd et d^Hamlet.

L'auteur du Caïd! Peut-être lui plaît-il encore de se rappeler qu'il le fut, mais il lui plaît moins qu'on le lui rappelle. Le grand vieiWard sérieux n'aime pas qu'on ramène sur ses lèvres le rire d'autrefois. Pourquoi ce scrupule ? Il était si franc et si français le rire du Caïd ! Péché de jeunesse, dites-vous, mais alors un de ces péchés charmants dont il n'y a pas lieu de se repentir. Eussionsnous fait Mignon et Hamlet et Françoise de Rimini^ nous n'oublierions jamais le Caïd: ce coin d'Algérie, de la vieille Algérie fantaisiste, pays d'odalisques et d'eunuques, de modistes et de tambours-majors. « J'aime les militaires », disait la Grande Duchesse, et elle avait raison. Hélas I il n'y en a plus maintenant ; il n'y a que des soldats, et c'est tout autre chose. La guerre désormais sera terrible ; elle ne sera plus joyeuse et gaie sous le grand soleil d'Afrique, fantasia

sanglante, il le fallait bien, mais brillante aussi, pleine d'entrain et de verve, plus que de haine et de fureur. Ah ! les petites garnisons algériennes, qu'elles devaient être charmantes jadis, et comme nous savons gré au CcCid de nous garder une vision, fût-elle bouffonne, d'un temps et d'une vie qui ne sont plus !

Très promptement le talent de M. Ambroise Thomas s'est assombri et la tristesse a pénétré dans cette âme. Du Songe (Tune nuit d'éte\ repris il y a deux ans, je crois, à l'Opéra-Comique, quelle est la meilleure page? Une page de rêverie, presque de tristesse : Tentrée de Shakespeare dans le parc de Richmond. C'est la nuit, une pâle nuit d'Angleterre, baignant d'incertaines clartés les chênes et les pelouses humides. Shakespeare marche lentement sous les arbres ; il aspire le parfum des fleurs et les voluptés de l'ombre, mais celles dont parle le poète : c les tièdes voluptés des nuits mélancoliques ». Voilà le mot qui s'impose, le mot qui désormais et de plus en plus va caractériser la musique de M. Ambroise Thomas. « Ah! si ce n^est quhin songe ^prolonge cet instant de bonheur! » Impossible de se rappeler la chute mélodique de cette

phrase sans en ressentir aussitôt le charme triste. A ce même Songe d'une nuit d*éte\ lorsque, à Toccasion de la reprise dont nous parlons, le compositeur a ajouté une page nouvelle, est-ce un couplet jovial pour FalstafF? est-ce un air vocalisé pour la Reine ? Non : c'est encore une mélodie rêveuse pour Shakespeare, un retour pensif vers les années d'enfance et vers les premiers horizons.

Après le Songe, Mignon. — Décidément la gaieté s'éteint chez le musicien. Philine rit du bout des lèvres, et d'un rire impertinent, presque agaçant, qui ne nous gagne pas. Au contraire, quelle tristesse attirante que celle de la petite bohémienne ! Connais-tu le pays où fleurit Voranger? Ni Schumann ni M. Gounod n'ont trouvé pour le célèbre lied de Goethe une aussi touchante mélodie, aussi pénétrée de la Sehnsucht allemande, ce double sentiment fait de désir et de regret. Dans ce chant il y a du souvenir et de Tespérance, avec un souffle d'Italie, la caresse d'une atmosphère tiède et parfumée. Nos décadents, qui se plaisent aux impressions et aux expressions transposées, ne manqueraient pas de déclarer que cette romance est bleue, bleue

comme le ciel de là-bas qu'elle semble refléter. La Mignon de M. Ambroise Thomas est bien ici celle de Gœthe : songeuse, un peu effarouche'e, tâchant de ressaisir des visions, des harmonies à demi effacées, les cherchant de la voix, du regard, et même, comme sur la poétique toile de SchefFer, les suivant de son doigt levé, d'un geste qui semble demander le silence pour regarder dans le lointain et pour écouter dans le passé.

L'œuvre maîtresse de M. Ambroise Thomas, la plus sombre et la plus belle, c'est Hamlet, Ici, même sur les lèvres d'Ophélie, à partir du premier duo : Doute de la lumière^ plus un sourire qui ne soit amer ou douloureux ; au quatrième acte, une grâce et une poésie charmantes, mais celles de la mort. Le drame de Shakespeare convenait très bien au musicien. Dans Hamlet^ on doit admirer l'inspiration grave, austère, une homogénéité de composition, qu'il ne faut pas, comme on l'a fait, traiter de monotonie; de plus, la couleur et l'unité de l'ensemble, la noblesse, la grandeur et la tristesse infinie du personnage d'Hamlet. La musique a simplifié cette étrange figure, qu'elle n'aurait pu rendre dans toute sa complexité. Elle nous a montré Hamlet avant tout malheureux,

aux prises avec son atroce et double souffrance : la mort de son père et le crime maternel. De cette source vive ont jailli les plus belles inspirations de M. Ambroise Thomas. La scène de Tesplanade pourrait, de ce point de vue, être analysée tout entière, tellement elle abonde en accents de tendresse et de douleur. Est-il rien de plus touchant que la phrase : Mais, que redoutons-nous de ceux que nous perdons^ s* ils nous ont aimés sur la terre? rien de plus respectueux et de plus suppliant que l'invocation : Spectre infernal , image vénérée. Et comme la scène est bien terminée par l'explosion du désespoir : Ombre chère, ombre vengeresse! Dans cette âme, tout à l'heure troublée seulement et chancelante, quel écroulement de toute foi, de toute espérance, de tout amour, quelle irréparable ruine et du passé et de l'avenir !

Mille détails de cette scène et de bien d'autres révèlent une intelligence délicate de la poésie, une sensibilité musicale , que les moindres nuances littéraires impressionnent. Quand le spectre a dénoncé le crime de la Reine, quel mouvement d'horreur, quel frisson de honte filiale sur ce ççul cri; O ma mère/ ma mère!

Désormais ces deux mots : Ma mère^ répugneront aux lèvres d'Hamlet. Il appellera la Reine : Madame. Une fois seulement, après le terrible duo de Toratoire, après la nouvelle apparition du spectre, il dira au moment de se retirer : Dorme^ en paix ^ et c'est avec un effort douloureux, presque avec un sanglot, qu'il ajoutera: Ma mère!

Plus on relit la partition â^Hamlet^ plus on y découvre la tristesse partout répandue, fût-ce dans les scènes accessoires, par exemple, au début de la scène des comédiens, dans le commentaire orchestral des paroles d'Hamlet : C*est le vieux roi Goniague et la reine Genièvre, Quelle amertume encore et quel accablement dans cette autre scène très brève, mais très expressive, où le Roi tend à Hamlet une main que le prince refuse de toucher, où la Reine veut rappeler l'image d'Ophélie devant les yeux déjà égarés de son fils! Tout l'effet, toute l'éloquence de la musique est dans certaine ritournelle qui presque partout caractérise le personnage d'Hamlet et qui circule ici sous ses moindres paroles, errante comme la rêverie du pauvre prince et morne comme ses regards voilés de pleurs.

Dans Tœuvre de M . Ambroise Thomas ,

Hamlet garde la place d'honneur, que Françoise de Rimini n'a pas encore re'ussi à partager. Françoise de Rimini ! Le maître ne pouvait sans doute e'chapper au prestige de ce nom me'lancolique, de cette figure douloureuse entre toutes les figures de femmes. Mais était-il prudent de faire cinq actes d'opéra avec trois ou quatre tercets de Dante, et de vouloir fixer, ne fût-ce que pour quelques heures, cette ombre adorable qui ne doit que traverser la nuit ? Du moins, le choix seul du sujet montre que M. Ambroise Thomas entend marcher jusqu'au bout dans la voie qu'il a choisie. Le maître austère n'est pas, comme M. Renan, par exemple, de ceux qui s'égayent en vieillissant. De plus en plus, il trouve que la vie est grave et qu'il faut conformer son âme à la vie, Pauline dit quelque part dans Polyeucte : « Voilà quel est mon songe. — Il est vrai qu'il est triste, » répond Stratonice. Ce doit être l'opinion de M. Ambroise Thomas sur le songe de la vie.

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