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Adag-io

LULLISTES ET RÂMISTES

Dans l'histoire de la musique comme dans celle de la littérature, l'élude des grandes querelles où se sont heurtées des conceptions artistiques différentes est singulièrement instructive. Elle a même une importance toute particulière pour l'historien de la musique ; car les œuvres musicales sont plus difficiles à comprendre historiquement que les œuvres littéraires, et nous sommes souvent assez mal informés sur l'impression qu'elles ont faite en leur temps. Ce qui nous intéresse dans ces querelles, ce sont bien en définitive les œuvres pour lesquelles on se bat et l'idéal d'art qu'elles représentent. Parla façon dont une œuvre est attaquée ou défendue, on comprend mieux ce que l'auteur a voulu faire et ce que le public attendait de lui. Et, comme ces oppositions violentes se manifestent d'ordinaire en présence de nouveautés qui amorcent l'avenir, elles nous aident à jalonner avec précision les grandes étapes de l'évolution de l'art.

Les premières années du xvni* siècle avaient vu déjà aux prises les partisans de la musique italienne et ceux de la musique française. Cet antagonisme s'exprime surtout dans les livres de Raguenet et de Lecerf de La Viéville. Depuis lors, la divergence des deux goûts avait subsisté, avec des concessions de plus en plus grandes à l'italianisme. Mais la querelle proprement dite était à peu près apaisée, et il faut attendre l'année 1733, date de la première représentation de VHippolyte et Aride de Rameau, pour qu'une autre se produise, assez différente, il est vrai, de la première. On se battra maintenant autour des œuvres d'un seul homme, et leur apparition successive marquera les diverses phases de la lutte. Toutefois,

malgré les nombreuses attaques contre la personne de Rameau, c'est encore dans l'opposition des idées et des goûts qu'il faut chercher le véritable sens de cette nouvelle querelle.

La première représentation à'Hippolyte et Aricie eut lieu le 1" octobre 1733 ^ Ce coup d'essai de Rameau dans la musique dramatique fit une profonde impression sur le public et divisa aussitôt l'opinion. L'œuvre s'attira dès l'abord des partisans fanatiques et des détracteurs impitoyables : « dès lors, on vit en France deux partis violents et extrêmes, acharnés les uns contre les autres ; l'ancienne et la nouvelle musique fut pour chacun d'eux une espèce de religion pour laquelle ils prirent tous les armes » ^.

Les ennemis de l'œuvre nouvelle se réclamaient de Lulli ; ils avouaient ainsi implicitement qu'il fallait remonter jusqu'à lui pour trouver une personnalité artistique digne d'être opposée à celle de Rameau, et que tous les opéras antérieurs à Hippolyte et Aricie ne différaient guère du type créé par le Florentin. Ce fut le parti des « lullistes » : le mot est employé couramment pendant la querelle et devait même exister sans doute auparavant.

Les partisans de Rameau furent désignés, par analogie, sous le nom de « ramistes » ^ Mais les lullistes les appelaient, par dérision, les « ramoneurs ))^ On trouve aussi parfois le terme « anti-lulliste )>'.

Les lullistes avaient pour eux les vieillards, naturellement rebelles

1. Bien que, dans cette étude, je me sois toujours servi des textes originaux, j"ai tiré plus d'une indication utile des commentaires que Charles Maliierbe a écrits pour la grande édition des OEuvres complètes de Rameau publiée cliez Durand. J"ai lu aussi avec profit le livre de M. Artliur Pougin sur Pierre Jélyotte et les chanteurs de son temps (Paris, Fisbaclier, 1905), le Rameau de M. Louis Laloy (Paris, Alcan, 1908), celui de M. Lionel de La Laurencie (Paris, Laurens, 1908), et le livre de ce dernier sur Le goût musical en France (Paris, Joanin, 1905).

2. Observations sur la littérature moderne, t. I (1749), p. 202.

3. « ... C'est aujourd'hui la Ville qui bâille en attendant la 33« représentation que lui promettent les Ramistes. » Clément, Les 5 années littéraires, t. III (1751), p. 262.

4. « Les lullistes appellent les partisans de Rameau les ramoneurs. » Voltaire, Lettre à M. de Formont, 23 décembre 1737.

5. De Boissy, dans Les talents à la mode (A. II, se. 9) fait dire au vieux Géronte :

J'allais chez moi, j'allais mettre un anti-Lulliste, C'est-à-dire placer un serpent dans mon sein.

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aux nouveautés, les musiciens amateurs ou les non-musiciens, déconcertés par mie technique qui ne leur était pas familière '■, et aussi quelques maîtres estimés, qui étaient portés à défendre les formes d'art où ils avaient réussi. Parmi ces derniers, un contemporain cite « Messieurs de la Lande, Mouret, de Bousset, Gouprin, d'Agincourt, Le Clerc, qui ont toujours prétendu que le premier mérite de la musique était la mélodie ou le beau chant » -. II faut bien admettre aussi que l'opposition n'était pas déterminée uniquement par des considérations artistiques. Bien des musiciens ne pouvaient voir sans aigreur un débutant (de cinquante ans il est vrai) aborder le théâtre avec une œuvre qui le mettait d'emblée au premier rang. Il faut tenir compte enfin des animosités personnelles que le caractère entier de Bameau lui avait sans doute attirées et des mille petits intérêts dont se nourrissent les cabales. Selon les rares témoignages qui nous sont parvenus, ce ne fut pas un musicien qui dirigea les attaques des lullistes. « Un poète se mit à leur tète, publia quelques épigrammes, qu'on ne connaît guère plus à présent que ses autres ouvrages. »^ Ce « poète » était sans doute le librettiste Boy, l'auteur des Éléments et de Callirhoé. Il collabora avec tous les musiciens de son temps, excepté aveè Bameau. C'était, de l'aveu même des ramistes, un bon poète dramatique, en qui Bameau aurait pu trouver le Quinault qui lui a toujours manqué. « Ah ! Monsieur Boy, s'écrie d'Aquin, au lieu de perdre votre temps à critiquerBameau, que n'avez-vous travaillé avec lui ? Vos ouvrao-es vivraient toujours : vous voyez aujourd'hui que tout votre zèle pour l'ancien théâtre ne vous sert à rien. Bameau triomphe : je plains votre situation, elle est cruelle. »

Dans le camp des ramistes, on trouve les jeunes gens, toujours séduits par le nouveau, beaucoup de musiciens de profession et

1. « Les Vieillards, attachés au genre qu'ils connaissaient, s'élevèrent avec force contre ce nouveau phénomène; ils avaient pour eux tout ce qu'il y avait alors de Musiciens ignorants, qui trouvèrent qu'il était plus aisé de déclamer contre le goût nouveau que de le suivre. Les plus habiles furent partagés... » Observations sur la littérature moderne, t. I (1749), p. 202.

2. Pluche. Le spectacle de la nature, t. VIII (1746), p. JOO.

3. D'Aquin. Siècle littéraire de Louis XY (17o2). t. I, p. 70. Voir aussi à la page 74, où il est dit que le succès des Talents lyriques, en 1748, « aurait dû adoucir certain poète envieux et jaloux ».

4. Id. ibid., I, 65, Voir aussi les Observations sur la littérature moderne, t. IV (1731), p. 140, où il est question de Roy et de « son antipathie pour la Musique de M. Rameau ».

beaucoup de ces a connaisseurs » dont le nombre grossissait depuis trente ans, grâce à l'influence croissante de la musique italienne et à la faveur qu'elle rencontrait auprès de plusieurs mécènes parisiens. La maison du fermier général Le Riche de La Pouplinière, le protecteur de Rameau, était le foyer du ramisme ^ ; Jean-Baptiste Rousseau raillera durement, dans une de ses épîtres,

Ce financier badin, Qui pour Rameau s'érige en paladin -.

Il faut joindre à ces partisans des écrivains comme Voltaire^, qui n'avait pas renoncé à collaborer avec Rameau, et des critiques comme Fréron ou Desfontaines, qui bataillent dans les gazettes *. Les ramistes sont généralement plus éclectiques que leurs adversaires : ils admettent Lulli à côté de Rameau, sans doute par habileté autant que par esprit de justice. Dans un passage des Bijoux indiscrets ^, Diderot résume ainsi la situation : « les ignorants et les barbons tenaient tous pour Utmiutsol (Lulli) ; la jeunesse et les virtuoses étaient pour Utremifasolasiututut (Rameau) ; et les gens de goût, tant jeunes que barbons, faisaient grand cas de tous les deux ».

Ainsi la tactique des adversaires de Rameau consiste à lui opposer un musicien mort depuis un demi-siècle, mais dont le souvenir restait toujours vivant et dont les œuvres étaient généralement estimées. Les parallèles entre Lulli et Rameau abondent dans les écrits du temps . Les ramistes s'attachent d'ordinaire à distribuer à chacun des deux musiciens sa juste part d'éloges. Au contraire, pour la plupart des lullistes, on ne peut admirer l'un sans détester l'autre, et il semble impossible que Rameau puisse reconnaître les mérites de son rival. Aussi, pour mieux le discréditer auprès du grand public, on l'accuse de mépriser ouvertement l'art de Lulli. Rameau paraît avoir été vivement affecté par cette manœuvre. Il ne pouvait y répondre qu'en protestant de son admiration pour Pauteur à'Armide. Il le lit notamment dans un passage souvent cité de la

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