Ibid., f" 216 (janvier
5. Ibid., î" 247 (février 1738). Et Mercure, février 1738, p. 324-325 : « Les premières représentations ont fait craindre un mauvais sort pour cet opéra ; mais enfin la beauté de la musique et celle du poème ont dissipé ces vaines terreurs; on a rendu au génie de Lully et de Quinault toute la justice qu'ils méritent; les partisans de la nouvelle musique ont perdu l'espérance dont ils s'étaient flattés, et le succès de ce magnifique opéra est une preuve certaine que le bon goût n'est pas encore détruit en France ».
à la promenade, et surtout dans les cafés, on discute passionnément sur la musique nouvelle. D'après les périodiques du temps, le succès des Fêtes d'Hébé (1739) ne fut jamais contesté, malgré le léger accroc dû aux paroles un peu dures du chœur Lacédéînone aux armes. Pourtant le plaisant récit de Géronte, dans une comédie de deBoissy, nous apprend qu'au café le nouveau ballet de Rameau était âprement commenté par les deux camps :
La dispute au café s est très fort allumée.
C'est au sujet d'un chœur d'un ballet tout récent.
Par un petit abbé, qui criait plus qu'un grand,
Il était porté jusqu'aux nues.
Il mettait au-dessous le beau chœur de Roland.
Au blasphème de l'insolent,
Mes entrailles se sont émues ; Je me lève, et je dis : Monsieur labbé, tout beau, Par moi qui m'y connais, apprenez, je vous prie.
Que ce chœur-là que vous trouvez si beau, N'est de Roland pillé qu'une faible copie. Notre petit collet redoublant son fracas. Veut alors parier, d'une audace effrénée,
Tout le revenu d'une année
D'un bénéfice qu'il n'a pas.
Ennuyé du fausset de sa voix détestable,
Je lui réponds : « Par la corbleu !
Il faut se taire, ou mettre argent sur jeu ». Je jette en même temps dix louis sur la table.
A cet aspect l'abbé rapetissé.
Totalement s'est éclipsé^.
Mais en somme les Fêtes d'Hébé eurent un succès beaucoup plus franc que Dardanus (novembre 1739), dont le poème insipide fit tort à la musique. Cet opéra excita particulièrement la verve des lullistes, comme le montrent les estampes satiriques qui ont été conservées-. C'est à cette occasion que Jean-Baptiste Rousseau écrivit, dans une lettre à Louis Racine, sa fameuse épigramme :
1. De Boissy. Les talents à la mode (1739), Acte I, se. 3. Le sujet de la pièce se rapporte à la querelle du ramlsme ; c'est ropposition comique du vieux Géronte « partisan de l'ancienne musique », et de ses trois filles, férues de la poésie, de la musique et de la danse nouvelles.
2J. Malherbe, commentaires aux Œuvres complètes, t. X, p. lxxxii.
LULLISTES ET RAMISTKS 195
Distillateurs d'accords baroques, Dont tant d'idiots sont férus, Chez les Thraces et les Iroques Portez vos opéras bourrus.
Malgré votre art hétérogène, Lully, de la lyrique scène, Est toujours l'unique soutien ; Fuyez, laissez-lui son partage, Et n'écorchez pas davantage Les oreilles des gens de bien.
Ainsi donc, après six ans de luttes, Rameau n'a pas encore réussi à s'imposer définitivement à l'ensemble du public. On peut juger par là de l'acharnement de ses adversaires, et Voltaire n'exagérait pas lorsqu'il écrivait que Rameau « a eu un parti contre lui qui aurait voulu l'exterminer » K Un passage fort circonspect et vraiment peu compromettant du P. André donne une idée assez juste de l'état de la querelle et de la situation de Rameau vers 1740. « Nous ne parlons pas d'un nouveau musicien qui semble partager tout Paris. Nous laissons mûrir sa réputation, d'autant plus que les principes qui lui sont propres ne sont pas encore assez bien établis, pour la mettre hors d'atteinte des révolutions de la fortune. » -
Après Dardanus, Rameau quitte pour six ans le théâtre, oii il n'est représenté que par quelques reprises de ses œuvres précédentes. Il semble bien que, pendant ces années de répit, sa musique se soit, par elle-même, imposée de plus en plus au public et qu'on se soit familiarisé peu à peu avec certains traits qui avaient choqué tout d'abord. Quand Rameau revient à la scène lyrique, en 1745, c'est comme musicien officiel : il a été chargé par le Roi de composer la musique des divertissements de La Princesse de Navarre, représentée à Versailles le 25 février 1745 à l'occasion du mariage du dauphin, et le Mercure, dont le ton a changé, note avec complaisance que « le succès a répondu à la réputation du célèbre compositeur, reconnu avec justice pour le premier de son art, non seule-
1. Cité par d'Aquin [Siècle littéraire de Louis XV, t. I, p. 34), qui ajoute plus loin que a M. Rameau a longtemps travaillé pour des ingrats ; qu'au milieu de ses succès les plus éclatants, il était en butte aux traits les plus noirs <) (p. 57).
2. Essai sur le beau, p. 234 (le passage a été écrit en 1739). Il convient toute^ fois de noter que l'auteur est favorable à LuUi et se demande avec angoisse « combien de temps » ses partisans pourront tenir « contre le torrent de la mode » (p. 237-238).
ment en France, mais même en Europe ». Mêmes éloges pour Les Fêtes de Polymnie (12 octobre 1745) et, malgré la mauvaise impression produite par le poème de Voltaire, éloges encore pour Le Temple de la Gloire, représenté à Versailles le 27 novembre 1745, donné ensuite à l'Opéra le 7 décembre et repris au mois d'avril de l'année suivante. Trois œuvres nouvelles de Rameau étaient donc représentées en une seule année et deux d'entre elles destinées à la cour.
On le voit, la situation n'est plus la même : autrefois les ramistes formaient un parti d'opposition révolutionnaire en révolte contre la musique officielle inféodée à Lulli ; maintenant les lullistes sont devenus un parti d'opposition réactionnaire, essayant de battre en brèche la nouvelle musique officielle, dominée désormais par Rameau. Sans doute, les partisans de l'ancienne musique n'ont pas encore désarmé, et en 1746 l'abbé Pluche, tout en reconnaissant « les applaudissements qu'on a donnés avec justice au savoir de cet homme célèbre » ^ (Rameau), résume fortement l'antagonisme des deux goûts et défend les principes de l'esthétique lulliste. Mais enfin, les attaques sont plus molles, ou plus sournoises. Et puis, les rangs s'éclaircissent. « Cette guerre subsiste encore ; mais comme les vieillards meurent, et que le monde se renouvelle, la musique ancienne perd tous les jours une foule de défenseurs, et la nouvelle acquiert de nouveaux partisans- )>.
C'est encore à Versailles, à l'occasion du second mariage du dauphin, que l'on représente pour la première fois Les Fêles de V Hymen et de V Amour (mars 1747) données l'année suivante à l'Opéra. Quelques mois après, reprise triomphale des Fêles d'Hébé ou Talents lyriques, dont le succès est tel qu'à son entrée dans le théâtre Rameau fut un jour acclamé par le public'. Pendant les
1. Le spectacle delà nalure, t. VII, p. 99. Dans son livre De Lulli à Rameau, M. Jutes Ecorcheville donne comme date de l'œuvre entière 1732 (bibliograpliie) ou même 1731 (p. 117) et cite d'après une « deuxième édition » de 1747. C'est évidemment une erreur, puisqu'il ne saurait être question du ramisme en 1732. En fait, le tome VII, qui contient les pages sur la musique, est de 1746, l'œuvre complète ayant paru en dix-huit ans, de 1732 à 1750. Et ainsi les vues de Pluche doivent être naturellement rattachées à la querelle du ramisme, et non, comme le fait M. Ecorcheville, à la querelle de Raguenet et de Lecerf, antérieure de quarante ans.
2. Observations sur la littérature moderne, t. I (1749), p. 202-203.