Reproduite dans Pougin, Jélyotte, p
3. Clément. Les cbiq années littéraires, t. III, p. 264 (décembre 1731).
4. Fréron. Lettres sur quelques écrits de ce temps, t. V (1732), p. 138. 3. Siècle littéraire de Louis XV, t. I, p. 88.
LULLISTES ET RAMISTES 201
d'entre elles ne nous seront pas inconnues, car elles se sont déjà exprimées trente ans auparavant, dans la polémique entre Ragucnct et Lecerf de La Viéville.
Manque de simplicité et de naturel , manque de sentiment et d'expression, goût fâcheux pour le « bruit », qui chatouille ou étonne « l'oreille «, mépris de la mélodie « tendre » qui touche « le cœur », bizarreries et excentricités incompréhensibles, manque de mesure, abus de la science harmonique et des dissonances, excès de force ou de vitesse, voilà les griets que les lullistes invoquent perpétuellement contre la musique de Rameau. Pour remplacer les citations innombrables qu'il serait facile de faire à ce sujet, je me contenterai de reproduire ici un passage oublié, où, sous une forme assez froidement allégorique, un lulliste anonyme fait la critique d'Hyppolyte et Aricie ^
«... Vénus promit des dons et des faveurs à tous ceux qui travailleraient avec succès pour son théâtre... Tous travaillent à l'envi à composer de la musique, chacun vantait son travail et la peine qu'il s'était donnée ; les géomètres même s'en mêlèrent : ils louaient les calculs immenses qu'ils avaient fait pour trouver moyen de parcourir dans les airs de violons toutes les différentes combinaisons d'un ré ou d'un mi, avec les autres notes ; il est vrai que cet air n'avait point de chant, et dans cette musique contrainte et si pénible à composer, rien ne coulait de source, nul génie ne les animait, ils fuyaient la nature et le sentiment ; l'art n'aurait dû servir qu'à chercher l'un et l'autre pour les orner et les mettre dans leur plus beau jour. Quand celui oti l'on devait exécuter sur le théâtre de Cythère ce ballet tout vanté fut arrivé, la plupart des spectateurs s'écrièrent que les instruments étaient faux ; leurs sons faisaient peine aux oreilles les moins délicates; on leur déclara dogmatiquement que c'étaient des dissonances laites exprès et le chef-d'œuvre de l'art...
« Le ballet fut dansé par les nymphes de la suite de Vénus, danses indécentes oij se mêlaient les athlètes de la suite de Mars ; les Grâces faisaient des sauts et des tours de force, la confusion régnait, la musique n'avait de rapport à la danse que par le mouvement plus ou moins vif, point de pensée par conséquent, point d'expres-
1. Lettre de M. X... à iV/"" X... sur l'origine de la musique {Mercure, mai 1734. p. 867-869).
sion. On parcourait tous les tours (sic) avec rapidité, les dissonances prodiguées sans cesse ; quelquefois on s'obstinait à rebattre deux notes pendant un quart d'heure ; beaucoup de bruit, force fredons ; et lorsque par hasard il se rencontrait deux mesures qui pouvaient faire un chant agréable, l'on changeait bien vite de ton, de mode et de mesure. Toujours de la tristesse au lieu de tendresse, le singulier était du baroque, la fureur, du tintamarre ; au lieu de gaîté, du turbulent, et jamais de gentillesse, ni rien qui pût aller au cœur. . . »
Les ramistes répondent que la musique « vive, foudroyante et majestueuse » de Rameau vaut bien, dans un autre genre, celle de Lulli, généralement « aimable, flatteuse, disons même un peu efféminée » ^ D'ailleurs, devra-t-on s'en tenir pour toujours à l'opéra du Florentin ? Ne semble-t-il pas souvent bien informe pour les oreilles modernes ? « Toutes les premières parties de ses ouvertures et toutes ses grandes entrées, par exemple soit pour les dieux, soit pour les rois, soit pour les peuples, de quelque pays qu'ils soient, paraissent frappées au même coin. On en peut dire autant de toutes ses fêtes infernales avec leurs magies, et de tous ses sommeils avec leurs airs tendres et gracieux. Le caractère de ses airs gais n'est pas bien distinct ; et quant à son récitatif, quoique beau, quoique sans monotonie, il n'est généralement varié que par les paroles et le mouvement, faute des accompagnements dont il aurait pu être susceptible en beaucoup d'endroits » ^.
Les prétendues extravagances de Rameau ne font que prouver l'inépuisable variété de son invention et son ingéniosité à « caractériser » les nuances les plus diverses. Ce qui, pour l'ignorant, n'est que vacarme ou cacophonie est, en réalité, pour le connaisseur, une harmonie riche et profonde, maniée avec sûreté par un maître suivant les besoins de l'expression dramatique. Qu'on prône le sentiment et le naturel, rien de mieux. Mais qu'on n'entrave pas les progrès de la musique ; qu'on ne tente pas de la borner aux chants a doucereux » des brunettes ou à « de plates symphonies de village » ■\
Voilà le thème général des discussions. Il convient d'insister en