Les talents à la mode (1739), A. II, se, 1, p
aujourd'hui fort à la mode, ils n'ont fort heureusement point de préjugés d'éducation à surmonter, comme les vieux partisans de l'ancienne musique ^ ». Toutefois, les plus clairvoyants des ramistes s'aperçoivent bien que, malgré son habileté à utiliser les ressources du style italien, Rameau est loin d'avoir rompu complètement avec la vieille tradition française, et que son œuvre est une synthèse d'éléments divers qui sont venus nourrir et enrichir notre musique nationale, mais non pas au point de la dénaturer ou de la rendre méconnaissable. Cette attitude moyenne, qui parait être la plus conforme à la réalité des choses, se trouve en partie exprimée dans ce jugement de Fréron'^ : « La musique de M. Rameau n'est ni purement française, ni purement italienne. Il a les grâces et la douceur de l'une, sans en avoir la monotonie ; la profondeur et le génie de l'autre sans trop sentir la science ».
On voit maintenant sans doute quelle est la véritable signification de la querelle entre lullistes et ramistes. Cette lutte de vingt ans se présente comme une série d'attaques répétées contre les œuvres dramatiques de Rameau et garde jusqu'à la fin un caractère personnel très nettement marqué. Mais elle se rattache étroitement à des faits plus généraux. D'abord, l'opposition entre le goût français et le goût italien, opposition latente mais persistante depuis le début du siècle, et qui ^trouve dans la polémique du ramisme une nouvelle occasion de s'exprimer. Les partisans de la vieille musique française dénoncent dans l'œuvre de Rameau tout ce qui leur semble porter la trace de l'influence italienne ; et même ils mettraient volontiers sur le compte de l'Italie des « difficultés », des « bizarreries » ou des « hardiesses » qui les déconcertent.
Pourtant, d'autres musiciens que Rameau ont utilisé au théâtre, avant lui et pas beaucoup moins que lui, certains procédés de technique italienne. Et d'ailleurs, dès que les bouffons passeront les Alpes, netrouvera-t-on pas dans son œuvre de quoi le rapprocher des vieux musiciens français pour l'opposer à l'Italie ? Vouloir voir uniquement dans la querelle la révolte des lullistes contre des œuvres
1. Observations SU7' les écrits inodernes, t. XXXII (1743), p. 146-147.