UN MÉLOMANE AU XYIII"^ SIECLE
Les amateurs de concerts qui vivaient à Paris quelques années avant la Révolution ont toujours rangé parmi les grotesques de la musique le baron Charles-Ernest de Bagge. S'il nous est encore facile aujourd'hui de critiquer l'orgueil et les prétentions de cet amateur, nous comprenons moins bien d'autres railleries dont l'accablaient ses contemporains : c'est aux dépens de son talent de violoniste que la satire s'exerçait surtout. On a quelque peine à découvrir la véritable personnalité du baron de Bagge, parce qu'elle s'enveloppa de bonne heure des voiles de la légende : après la Révolution il apparut en Allemagne comme un personnage ridicule et presque mythique dont les travers et les aventures défrayaient, ainsi que la vie d'un baron de Mùnchhausen, les almanachs ou les recueils de facéties '■. Sa figure subit encore à travers les contes d'Hoffmann sa plus singulière et géniale déformation -.
Dans la seconde moitié duxix^ siècle ce fut autour de lui le silence presque complet, surtout en France, et le nom du baron ne reparut guère que ramené au jour par un de ceux qu'il appelait ses élèves : les Viotti ou les Kreutzer.
1. Cf. Orllepp. Bihliothek des Frohsinns (nouv. série, t. Il, Stuttgart, 1841). J'emprunterai beaucoup de renseignements à cette amusante compilation, citée par K. Storck : Musik und Musiker in Karikatur und Satire. Oldenburg, 1911, {0-4», p. 61-64.
2. Bagge est mis en scène dans le conte intitulé : Le conseiller Krespel, le violon de Crémone, le chant d'Anlonia, mais publié sans titre dans l'édition orinale. C'est le premier de la série : Die Serapion's Brader (Berlin, 4 v. in-8, 1819-1821). Je cite l'édition Jouaust, 1883, t. I. Les indications d'Hoffmann sont précieuses, étant donnée sa compétence en matière musicale.
Dans les pages qui suivent nous essayerons à l'aide de docun:ients inédits de retracer la vie du baron de Bagge, de le situer dans son milieu musical, dans cette curieuse génération d'artistes qui vivaient à Paris vers 1780, mêlant les audaces et les découvertes du talent aux erreurs d'un sentimentalisme artificiel. Par la protection constante qu'il a accordée à tous les musiciens de mérite, le nom de Bagge mérite de vivre après celui des grands Mécènes de la musique, les Crozat, les Carignan, les La Pouplinière, les Conti.