L'HOMME
La vie du baron de Bagge nous est peu connue avant la période parisienne et nous aimons à croire qu'elle ne fut guère remplie d'événements saillants^. Il était né en 1718 de Ciiarles, baron de Bagge, seigneur héréditaire de Diensdorff, Seppen, Cronen, Baggenhof, gentilhomme de la chambre de la Princesse de Saxe-Gotha- Meiningen, et de dame Flora- Charlotte de Ferber. Les actes français portent la mention : « natif de Courlande » sans plus de précision. Assez orgueilleux de son rang, Bagge prétendait descendre d'un amiral suédois célèbre. Le titre de chambellan du roi de Prusse paraît être en tout cas postérieur à 1751, année où. le baron dans son contrat de mariage, a la qualité de gentilhomme de la chambre de la princesse de Saxe-Gotha. Quelques propos tenus par lui vers la fin de sa vie indiquent qu'il voyagea pendant ses années de jeunesse et principalement en Italie où il fut sans doute élève de ïartini à Padoue ; ce que nous savons de son talent de violoniste est plus conforme à la manière italienne qu'à la manière allemande. Vers 1750, nous trouvons le baron de Bagge fixé définitivement à Paris ^. Il ne devait plus quitter la France que pour de rares voyages.
C'est à Paris qu'il épousa en 1751 Joséphine Maudr3^ fille de Jacob Maudry, citoyen de Genève, conseiller de la Cour de Hesse- Cassel, et de Josine de Rancurel de Saint-Martin (1694-1757). La
1. En dehors des actes cités plus loin, voir : Faits de la cause pour demoiselle Maudry contre messire Charles Ernest, baron de Bagge, 1773. — Moyens de la cause, Paris, 1773, in-4''. 4» Fm 21123. — Mémoire et consultation pour le baron et la baronne de Bagge, 1777, in-4». Ms. Joly de Fieury, 495, f» 355 (même factura aux archives de la Bastille). — Mémoire et consultation pour la baronne de Bagge, 1778, in-4''. Ms. Joly de Fieury, 495, f» 300.
2. En 1790, il se rappelait avoir entendu Geminiani jouer du violon lors de son dernier séjour à Paris, c'est-à-dire entre 1749 et 1755.
LE BARON DE JÎAG'iB ET SON TEMPS 147
baronne de Bag-ge appartenait à une famille riche et fort honorable. Jacob Maudry, banquier, était fixé à Paris depuis 1719; il habitait alors rue du Jour où il mourut le 16 novembre 1762, laissant une succession de plus d'un million. Le contrat de mariage fut signé le 31 août 1751 '■ ; il nous donne des renseignements fort intéressants :. la baronne de Bagge recevait une dot de 150.000 livres et un douaire de 75.000 livres, plus les diamants, joyaux, bijoux, habits, dentelles, linges, bardes de la valeur de 10.000 hvres. Pour toutes les difficultés à venir, on s'en remettait aux édits et coutumes de Genève. Notons enfin celte clause importante : « 11 a été convenu que le dit sieur de Bagge ne pourra obliger la dame sa femme à demeurer en Courlande. » A la signature du contrat assistaient le comte de Lose, ambassadeur de S. M. Polonaise, M. de Berkenroode ambassadeur de Hollande, M. de Van Marselis envoyé des États, M. J.-F. Sellon, ministre de la république de Genève et sa femme. Bagge était luthérien, M''^^'= Maudry calviniste; le mariage fut célébré le 5 septembre 1751 dans la chapelle de l'ambassade de Hollande à Paris ^ et les jeunes époux allèrent s'installer dans l'appartement du baron, rue des Deux-Écus, paroisse Saint-Eustache. Quelques années plus tard Bagge louait un luxueux hôtel rue de la Feuillade ; c'est là qu'il devait donner tous ses concerts et c'est là qu'il devait mourir en 1791.
Aucun document ne nous permet de fixer la physionomie du baron et de la baronne en 1751. Bagge devait être assez germanique d'allures ; sa signature est lourde, tout allemande avec ses lettres à moitié gothiques ; elle s'affinera pendant son séjour à Paris. La concorde régna peu de temps dans le ménage ; il y eut bientôt procès sur procès ; nous ne pouvons entrer dans le détail de ces chicanes qui mêlent aux griefs ordinaires des affaires d'argent fort comphquées. « La demoiselle Maudry , dit une consultation juridique, a vécu jusqu'en 17612 livrée aux rigueurs d'un père plein d'humeur, aux caprices, à l'indifférence, à l'injuste mépris d'un homme qui se disait son époux ».
La succession de Jacob Maudry provoqua de premières difficultés ;
1. Par devant M" Le verrier, notaire à Paris. Etude de M« Cottin, son successeur.
2. M-"» Maudry était de famille hollandaise. Elle avait épousé Jacob Maudry à Cassel en 1727.
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malgré 1 importance de l'héritage, le baron de Bagge n'accorda à sa femme que 6.000 livres de revenu. D'autre part le baron était resté bon protestant, tandis que sa femme subissait de plus en plus des influences catholiques. Un nouveau conflit éclata en 1767 à la mort de M'"* Maudry; à cette date la baronne de Bagge semble déjà vivre séparée de son mari, puisqu'elle habite une chambre dans l'appartement que sa mère avait loué aux anciennes eaux de Passy ' où elle espérait rétablir sa santé. Par un testament antérieur, M"^ Maudry avait légué à sa fdle 45.000 livres; le baron se présenta pour réclamer tous les biens dont héritait sa femme qui fit naturellement opposition. Quelques mois plus tard la baronne se convertit au catholicisme et alla vivre chez les dames du Saint-Sacrement où Bagge vint lui rendre visite de temps en temps ; poussée par quelques prêtres habiles, elle voulut faire annuler son mariage, sous prétexte qu'il avait été célébré dans des formes illégales. Un long procès s'engagea ; la cause fut portée de lOfficialité de Paris au Conseil du Roi, puis au Parlement en 1773; l'arrêt final prononça que jNP''" Maudry était légalement l'épouse du baron. Mais la lutte restait engagée sur des questions d'argent et Bagge finit par perdre le dernier procès. Lorsque son avocat vint lui annoncer cette fâcheuse nouvelle, Bagge répétait en présence de plusieurs musiciens un solo de sa composition qu'il pensait jouer à son concert. L'avocat lui déclare qu'il est condamné aux dépens. « Là, s'écrie le baron, voyez-vous ce que vous laites ? Je viens de me tromper ; Messieurs, si vous le permettez, je recommence le solo. » Et c'est tout ce qu'on en put tirer ce jour-là -.
Débarrassé de sa femme, Bagge se consacra uniquement à la musique; en 1778, il fit en Angleterre un voyage de plusieurs mois; nous ne connaissons pas ses autres déplacements. Vers 1780, sa renommée était devenue à peu près universelle à Paris et à l'étranger, tant pour ses prétentions ridicules que pour sa générosité à l'égard des artistes ; c'est le moment où les satires et les comédies s'acharnent après lui ; sa physionomie nous est alors familière grâce à un très beau dessin de C.-N. Cochin^ (1781). Il est vu de
1. Arch. nat. Y. 11008. Scellés du 24 novembre 1767. Les derniers pavillons des anciennes eaux de Passy ont été démolis en juin 1911.