S. G. Miger sculp. Cab. des estampes. N2. 2 États
profil, la figure tournée vers la droite ; le nez long, crochu commande un double menton ; la lèvre supérieure avance dans une moue un peu dédaigneuse ; l'ensemble ne manque ni d'intelligence, ni d'esprit.
Il dut exister d'autres portraits de Bagge ; les Mémoires secrets nous disent à la date du 20 février 1782^ que « Bagge vient tout récemment de se faire peindre, un violon à la main, comme un ménétrier, regardant cet instrument pour son plus digne attribut. Un plaisant lui a offert très sérieusement le quatrain suivant à inscrire aubas et son amour-propre le lui a fait adopter, quoiqu'il soit facile déjuger que ce n'est qu'un persiflage complet :
Du Dieu de l'Harmonie admirateur fidèle, Son zèle impétueux ne pouvait s'arrêter ; Dans l'art du violon il n'eut point de modèle Et personne jamais n'osera l'imiter. »
Enfin il serait bien étonnant qu'une figure aussi piquante n'eût pas tenté le crayon des caricaturistes, mais on sait combien les dessins et gravures de ce genre sont éparpillés et difficiles à découvrir.
Un de ses élèves en 1790 le dépeint comme un homme d'allure distinguée, de taille moyenne, le plus souvent. vêtu dun habit de gala tout bigarré, coupé à l'ancienne mode. « On lisait sur sa ligure l'expression d'une cordiale bienveillance, pendant que dans ses yeux brillait cette étincelle qui montre souvent un artiste véritablement inspiré ». 11 n'est pas indifférent de rappeler ici la description d'Hoffmann où éclate une admirable fantaisie : « Je vis s'avancer, conduit par deux hommes en deuil, le conseiller Krespel qui faisait mille contorsions pour leur échapper. Il avait comme d'habitude son habit gris si singulièrement coupé et de son petit chapeau à trois cornes qu'il portait martialement sur l'oreille, pendait un lambeau de crêpe qui flottait à l'aventure. Il avait attaché autour de ses reins un noir ceinturon d'épée ; mais au lieu de rapière, il y avait passé un long archet de violon. »
En 1790, le baron de Bagge fit un grand voyage en Allemagne, il séjourna assez longtemps à Berlin où il eut la joie de connaître et
1. Éd. de 1783, t. XX. — (Marpurg) Metaphrastes Légende einiger Musikheiligen. Cologne 1786, in-8», p. 278.
l'illusion de former d'excellents violonistes ; il revint par Spa où il s'arrêta pour prendre les eaux ; c'est là que le flûtiste aveugle, Dulon, fit sa connaissance. Il mourut à Paris peu de temps après son retour le 24 mars 1791 ; la chronique prétend qu'il fut empoisonné par sa maîtresse ; nous avons peu de témoignages pour contrôler cette assertion ; mais au cas où l'âge respectable du baron ne l'eût pas mis à l'abri des orages, son acte de décès viendrait nous préciser les causes de sa mort^.
« Du Registre des inhumations faites au cimetière des étrangers établi à Paris par arrêt du conseil du 20 juillet 1720 a été extrait ce qui suit : Cejourd'hui 28 mars 1791 à 9 heures du soir a été inhumé au cimetière des étrangers à Paris, Charles-Ernest, baron de Bagge, natif de Courlande, chambellan du roi de Prusse décédé jeudi dernier 24 de ce mois en son hôtel rue de la Feuillade des suites d'une fluxion de poitrine, âgé d'environ 73 ans, dans les sentiments de la religion luthérienne, en l'exécution de l'ordonnance du tribunal du deuxième arrondissement du département de Paris, rendue sur le réquisitoire de Monsieur l'accusateur public, la dite inhumation faite en présence de nous P. -F Simonneau commissaire du roi en cette partie, et commissaire de police de la section du Ponceau et celle de M. Alphonse Droullin, ci-devant marquis de Méniigloise demeurant à Paris, rue Croix de la Bretonnerie, et celle de AI. Ph.-P.-J. Mutel de Lille, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis demeurant à Paris rue Saintonge, et celle de M. Pierre Gravier demeurant à Paris rue Beautreillis et celle de M. P.-L. Motins avocat au ci-devant Parlement, demeurant à Paris rue des Fossés Montmartre et en celle de M. Chrétien-Charles Gambs, aumônier de l'ambassade de Suède demeurant à Paris rue du Bac, qui ont signé avec nous. »
En sa double qualité de luthérien et d'étranger, le baron de Bagge fut inhumé au cimetière de la rue Grange-aux-Belles. La disparition de l'inventaire après décès ^ ne nous permet malheureusement pas de connaître les détails de son existence, ni l'état de sa fortune. S'il est vrai qu'il dépensait pour la musique et les concerts
1. Archives de la Seine, Reconst. de l'état civil. II nous paraît utile de reproduire l'acte intégralement.
2. Les scellés après décès sont postérieurs au dépôt des Archives et ont par conséquent disparu en 1871 ; quant à l'inventaire terminé le 12 avril 1791, il n'a pu être retrouvé dans les minutes de M= Girardin.
50.000 livres par an — les trois quarts de ses revenus, disent les Mémoires secrets, — ses ressources devaient être considérables. Il ne laissait pas d'héritiers directs; Girardin, notaire, comparaît « tant pour l'absence de dame Joséphine Maudry, veuve du baron de Bagge que pour celle de mesdemoiselles, sœurs et nièce de raondit sieur de Bagge demeurant à Dantzig en Pologne ». Sa veuve réclame son douaire de 75.000 livres et pour les héritiers collatéraux une rente perpétuelle de 200 livres sur la Compagnie des Indes, « lesquels avantages et biens ci-dessus désignés sont les seuls délaissés par mondit feu S'' baron de Bagge susceptibles d'être déclarés en ce bureau '■. »
Qu'advint-il du mobilier, delà magnifique collection d'instruments de musique, c'est ce que nous ne pouvons savoir; le baron mourait à une époque de troubles où les affaires privées comptaient peu au regard des dangers publics; il est probable que tous ces souvenirs s'éparpillèrent au vent.
Ce fut donc une vie longue et calme, sans malheur comme sans joies excessives et que seul vint illuminer l'amour passionné de la musique; nous connaissons trop peu jusqu'ici l'existence privée du baron pour esquisser son caractère : c'est en le plaçant au milieu de ses amis et de ses élèves que nous verrons peu à peu se révéler à nous la générosité de ses sentiments, comme aussi l'étroitesse de son intelligence -.