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L'ARTISTE

Le baron de Bagge fut à la fois un compositeur, un virtuose, un esthète et un professeur. A-t-il mérité sous quelques-uns de ces aspects de passer à la postérité? C'est ce que nous essayerons de voir; il s'agit moins de discuter les mérites d'un homme que de comprendre ce qu'il doit à ses contemporains et ce qu'il a pu faire pour eux.

Nous ne savons si la musique fut déjà pour lui une passion de jeunesse et il ne nous est rien parvenu de ses premiers essais. Il paraît

1. Archives de la Seine. Déclarations de successions, Reg. 1716, P 12 v» (23 sept. 1791)

2. Nous savons par les contemporains que sa mort laissa de très vifs regrets

s'être livré à la composition et surtout à la musique instrumentale dans les dernières années de sa vie. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des œuvres que renferme la bibliothèque royale de Berlin^; il ne sera question que des compositions appartenant à la période parisienne, les plus anciennes en date selon toute apparence.

Je ne connais pas la date précise de l'op. I :

Six I quatuors | concertants | pour deux violons alto et basse | composées | par M. le baron | de Bagge | chambellan de Sa Majesté I le roi de Prusse | Œuvre I" | à Paris | gravées par Richomme | a. p. d. R. S. d. in-f°-.

Le terme de concertants appliqué à des quatuors ou à des symphonies n'apparaît guère avant 1770. La facture de ces quatuors montre des connaissances musicales assez approfondies, mais l'inspiration ne sort pas d'une honnête médiocrité. On est frappé avant tout par l'influence qu'y exerce la musique étrangère et par le développement donné au style sentimental. Le premier quatuor se termine par une polonaise, les autres par ces rondos presto ou allegretto qui devaient rester la formule finale de l'époque. Quant au style de sentiment, il consiste au fond dans la répétition et l'exagération des manières de Mannheim. On sait quel abus la musique française a fait de la « Seufzer manier » depuis 1755; Gossec surtout qui avait été directement en contact avec les grands créateurs a beaucoup contribuée populariser ce genre d'écriture. On en trouvera des exemples typiques dans le début du 6° Quatuor de Bagge (allegro non troppo en la majeur). Le début du deuxième quatuor rappelle avec ses notes tenues le style de Jean Stamitz. Ail?

Enfin il faut reconnaître à Bagge le don de la mélodie facile et

1. 1 Symphonie en ré, 1788 ; 1 concerto en ut, 1790; 1 symphonie en si [; ; deux symphonies (concertos) en sol, 1789 et 1790. — 2 quatuors et quatre quintettes composés par Bagge en collaboration, dit-on, avec Fiorillo . — l cantate à Frédéric Guillaume II sur son avènement au trône. — Airs de Marlborough variés pour clavecin et violon. — Cf. Catal. de la Bibl. royale, par ïhouret, 1895, gr. in-8°, p. 12. — Eitner : I, 302.

2. Bibl. nat. Vm' 1323. Fétis donne la date de 1773 qui paraît un peu prématurée, comme on le verra plus loin.

parfois agréable; il devait être de ceux qui, avec J.-J. Rousseau défendaient l'emploi tant décrié des Rosalies ^ Quatuor V

Allegro

Rondo

*J dolc

dolce

On trouvera plus loin la romance cantabile du premier quatuor qui nous paraît être un exemple typique de ce style sentimental français sur lequel M. Schering n'a pas assez insisté -.

Au début la phrase est aimable et facile ; le passage en ut mineur appartient à ce genre noble et pompeux qui se prolonge assez tard, puisque Beethoven en marque encore quelque souvenir dans la Sonate Pathétique. Le récitatif qui suit rappelle étrangement la déclamation de Gluck, jusque dans les deux accords qui le rythment avec énergie, puis une transition chromatique, d'ailleurs assez faible, ramène au motif principal.

Si l'on voulait suivre le développement de ce style sentimental, il ne faudrait pas se borner au seul domaine de la musique, mais considérer l'influence de la littérature et de la peinture en un siècle où tous les arts sont liés étroitement. La romance du baron de Bagge a peut-être été écrite l'année même où Gœthe publiait son Werther ; à la noble sécheresse de Rameau succédait un style nouveau dont la petitesse se colore de mille nuances. Quand on note les habitudes et les goûts de l'époque, si artificiels sous leur grand air de sincérité, on se rend compte que la musique est tout à fait l'art d'agrément; elle n'apparaît point avec l'auréole dont nous l'entourons

1 . Le style des mélodies de Cagge est souvent voisin des airs fort simples du Devin du village; mais les contemporains n'ont pas cité Rousseau parmi les commensaux du baron. Les manuscrits autographes de Rousseau à la Bib. nat. renferment cette note accompagnant le premier air à deux clarinettes, composé, pour le marquis de Beffroi: •■ Je ne pense pas, comme les compositeurs français, que les Rosalies soient toujours des fautes. Ce sont au contraire de véritables beautés, quand on les employé à propos et qu'on en use sobrement. Mais on se moque avec raison des esprits stériles qui. ne sachant ni phraser, ni varier leurs modulations, prodiguent celle-là sans ménagement et sans choix. «

±. A. Schering. Gesc/iichte des Inslrumenlal konzerls, Leipzig, 1905, in-8", p. 168 et suiv.

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aujourd'hui, avec le respect mêlé de mystère dont nous lui dédions l'hommage; au contraire, les mille bibelots du règne de Louis XVI, ces coffrets de porcelaine de Saxe où s'inscrit une polonaise, une contredanse ou une waltz, ces boîtes à musique cachées dans les endroits les plus bizarres qui nous égrènent tout à coup les tendres ariettes de Monsigny et de Grétry, tout nous révèle une conception de la musique qui ne disparut guère avant le romantisme et dont le caractère fait d'attendrissement factice ou de g-randour surannée se reflète dans le style même des romances ou des quatuors.

L'œuvre la plus connue du baron de Bagge est certainement le Concerto de violon en ut majeur dédié au prince royal de Prusse. Si nous manquions de renseignements sur l'exécution des quatuors, nous avons des détails forts précis sur le concerto et son histoire; le titre est ainsi conçu :

Concerto | de violon à plusieurs instruments | dédié | àS.A.R. I Monseigneur le prince de Prusse | composé | par le baron de Bagge I à Paris | S. d. in-f'' '.

Le Mercure de France l'annonce dans les termes suivants :

« 11 y a peu de productions en ce genre qui méritent d'être distinguées autant que celle-ci. Le nom de l'auteur que tous les musiciens de l'Europe révèrent promet seul une composition originale et piquante remplie de ces traits hardis qui décèlent l'inspiration la plus vive et l'exécution la plus brillante-. ))

Le concerto est-il à la hauteur de ces éloges : c'est ce dont on peut douter. Dès les premières mesures de l'allégro on est frappé de de la grande analogie qu'il présente avec le début de la symphonie dite Jupiter de Mozart. Mais la symphonie en ul majeur est postérieure de quelques années et comme on ne peut raisonnablement admettre que Mozart se soit inspiré du concerto de Bagge, il faut plutôt conclure à quelque coïncidence singulière, mais fort admissible dans une tonalité aussi courante ^.

\. Bibl. nat. Vm''- 1715 saas numéro d'œuvre (la Bibl. du Conservatoire ne renferme pas d'œuvres de Bagge). Un beau frontispice dessiné par G.-N. Cochin et gravé par L. Legrand : les initiales F. G. au milieu d'attributs guerriers ; plus bas des groupes symbolisant la peinture, la musique et les arts. « Monseigneur, dit la préface, toute l'Europe admire vos talents guerriers, votre goût pour les arts et les sciences, moi je pense de même en mettant à vos pieds ce faible ouvrage; je suis avec le plus profond respect, etc. »

2. Mercure, janvier 1782, p. 189-190. Almanach mus. de 1783, p. 178.

iSo

AllV mod*P Coru l"^

MOZART Symphonie en ut majeur

L'allégro est construit sur deux thèmes A et B qui reparaissent l'un et l'autre très fréquemment :

'I- i > > lT

3. Le concerto de Bagge a dû être composé en 1780 ou 1781. La symphonie de Mozart est datée du 10 août 1788 à Vienne (Kôchel. Catal. thém., 190;j, n» 551).

etc.

La fin du premier mouvement rappelle beaucoup certains motifs des premiers quatuors de Haydn, par exemple cette phrase de l'op. 33,2

All°mod*° cant

Partout des rythmes connus, sans originalité et un abus perpétuel du V Seufzer ». Le second mouvement, récitatif andante, est tout à fait dans le style dramatique de Gluck. Le troisième mouvement est la Cavatine classique : adagio cantabile en fa majeur, mais d'une inspiration creuse, bien inférieure à certains passages de sentiment que nous avons déjà notés dans les quatuors de Bagge. Un rondoletto sert de transition vers un rondo du style da Caccia qui termine le concerto d une façon assez banale : Solo - ^ i^

sempre p

Les remarques que suggère l'orchestration sont du même genre: rien de saillant ni en bien, ni en mal. Tout cela est d'un élève et non d'un maître, malgré les prétentions de l'auteur. Les contemporains d'ailleurs s'accordent à reconnaître que les concertos de Bagge se composaient de morceaux taillés à droite et à gauche : si le premier mouvement marquait plus l'influence allemande, l'ItaHe se retrouve dans le deuxième avec des phrases comme celle-ci qui appartient à l'école de Corelli et de Vivaldi :

Tutti

Notons entin que tous les solos sont des passages de sentiment, empreints d'une sorte de « stimmung » trop déclamatoire; et ceci nous est une indication précieuse pour le caractère et les goûts du baron de Bagge.

L'auteur publia l'année suivante un second concerto de violon à

plusieurs instruments dédié à la princesse de Prusse. L'analyse musicale de cette œuvre ne nous apprendrait rien de plus, mais l'histoire même de l'exécution est intéressante. Le concerto parut au commencement de 1783 avec une gravure de Cochin. Le Mercure de France en ainnonçait ainsi la publication : « Les productions de cet amateur si connu par son goût pour la musique et l'accueil honorable qu'il fait à tous les artistes méritent d être distinguées. Le deuxième concerto ainsi que celui que nous annonçâmes l'année dernière, plaira à ceux qui dans les compositions nouvelles aiment qu'on sorte des routes battues et qu'on joigne à la nouveauté des idées un style brillant et animé. Le frontispice de ce concerto est orné d'une gravure dont le dessin est de M. Cochin et qui seule mériterait d'être recherchée. Le portrait en médaillon de l'auguste princesse à laquelle ce concerto est dédié, en fait le principal ornement, puisqu'il a le mérite d'une grande ressemblance. On nous saura gré de copier les vers qui raccompagnent : ils font connaître le sujet de cette agréable production :

L'objet qui frappe tes regards Que les grâces, fécJat et la gloire environnent

A couronné les talents et les arts :

Les arts et les talents à leur tour le couronnent^. »

Ce concerto avait déjà été exécuté dans les salons de la rue La Feuillade. Quelques mois- plus tard le jeune Kreutzer le faisait entendre aux Tuileries. M. Hardy a suffisamment indiqué les rapports de Bagge et de Kreutzer à cette époque pour qu'il soit inutile d'y revenir-. D'après les Mémoires secrets, les organisateurs du concert n'avaient pas voulu affliger par un refus l'amourpropre de Bagge qui tenait à faire entendre son concerto en public, mais les auditeurs se vengèrent en l'accablant d'applaudissements aussi enthousiastes qu'ironiques. L'œuvre nouvelle avait pris place dans un concert donné au bénéfice de M™'' Mara que l'on avait souvent entendue chez Bagge et qui chantait en public pour la dernière fois : il n'est pas sans intérêt de rappeler le programme ainsi composé :

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