‹ L'Année musicaleChapitre 93 sur 159 · Allg. musik. Zeitung, III · texte numérisé non relu

Allg. musik. Zeitung, III

certo de violon qui était fait de morceaux empruntés à vingt autres ^ Quelques années plus tard Dulon rencontra à Spa le baron luimême, entouré d'une cour de flatteurs et il ne put s'empêcher de rire en constatant la parfaite analogie entre le portrait de Danner et l'original. Quand il apprend plus tard la mort du baron, il souhaite que les sons discordants de son violon n'aillent point aux Champs Élysées troubler la paix des bienheureux.

Tout cela est un peu vague; heureusement Schilling donne quelques indications: plus précises -. Bagge, dit-il, n'avait aucune fermeté d'exécution, mais il ne faisait que glisser atvec un seul et même doigt du haut en bas des cordes. Un de ses élèves de Berlin en 1790 nous donne d'autres renseignements : le baron se piquait de tenir son archet à la façon de Tartini : « Ménagez votre archet, ménagez votre archet, disait-il; l'archet est pour le violoniste ce que le souffle est pour le chanteur. » Suivant ces préceptes il donnait de longs coups d'archet en enflant le son du pianissimo le plus mourant au fortissimo le plus effroyable; puis il promenait sur les cordes son archet tremblant avec des sifflements et des miaulements horribles. « Là-dessus il levait les yeux au ciel comme plongé dans une extase bienheureuse et quand il cessait enfin de promener son archet, ses yeux brillaient et il disait avec une profonde émotion : « Voilà le ton, voilà le ton^ »

Enfin le baron, soucieux avant tout de l'expression sentimentale abusait du trémolo et du vibrato. On ne peut se défendre de quelque tristesse, en pensant à la profonde sincérité de cet homme, connaisseur de premier ordre, mais incapable de distinguer ses fausses notes, rempli d'illusions qu'un entourage complaisant encourageait sans cesse et ému jusqu'aux larmes par ses propres dissonances.

Le baron de Bagge ne se contentait pas d'être un musicien convaincu; il voulait encore faire partager ses convictions aux autres ; son ambition fut toute sa vie de passer pour un professeur et d'en

1. « Dulons des blinden Flôtenspielers Leben uiid Meynungen... « Edition C.-M. Wieland, Stuttgart, 1800-1801, %°, tome H, 127. 370.

2. Universal Lexicon der Tonkunst, Stuttg. 183.5. in-S», tome I, 397-398.

3. Exagérations à part, tout cela est judicieux et absolument conforme à l'enseignement de Tartini. Cf. la lettre de Tartini servant de leçon importante à ceux qui jouent du violon (5 mai 1760) Fayolle : Notices sur Corelli, Tartini, etc.. Paris, 1810, in-8° p. 17-31. Sur l'esthétique de Tartini et son genre pathétique, cf. d'Escherny : Mélanges de littérature, d'histoire, de morale et de philosophie, Paris, 1811, in-8«, II, 341.

remontrer aux plus grands artistes ; c'était lui faire injure que le traiter en amateur. Il donna des leçons à Viotti à qui il offrit un logement dans sa maison et le jeune Kreutzer reçut son enseignement. On a déjà raconté bien des fois comment Bagge payait ses élèves pour le plaisir d'en avoir et pour la gloire de former école ; certes le trait est assez rare dans l'histoire de la musique et même dans l'histoire des mœurs pour qu'il vaille la peine d'être noté. Partout où il passait, le baron se disait surchargé de besogne et incapable de disposer d'une heure. A Berlin il ne peut recevoir un élève qu'entre midi et une heure, lui donne sa première leçon, et après lui avoir offert un verre de Madère avec des biscuits, il le renvoie en lui glissant dans la main un ducat de Hollande soigneusement enveloppé dans un morceau de papier. Il ne fallait point s'en étonner : le baron était persuadé que les honoraires devaient croître avec le talent et qu'un débutant n'avait droit qu'à un ducat ; on arrivait ensuite à recevoir deux ducats : heureux ceux dont la leçon se payait un louis ! Bagge était d'ailleurs très généreux et tenait table ouverte pour ses élèves et ses amis. N'est-il pas naturel qu'avec ce régime il ait rencontré les uns et trouvé les autres?

Si l'on s'en rapporte à Bagge lui-même, le nombre de ses élèves fut considérable et il se faisait gloire en entendant un nom illustre de déclarer : Je lui ai donné des leçons. Sur la fin de sa vie il se plaisait devant ses interlocuteurs étonnés à passer en revue tous les grands violonistes du siècle, en rappelant avec satisfaction ce que chacun d'eux lui devait. Aucun nom n'échappait à la critique. C'est par exemple Geminiani qui jouait comme un somnambule, sans style, sans tenue, abusant d'un perpétuel « tempo rubato ». « Je lui jouai mes sonates, disait le baron; il comprit ses fautes et me demanda des leçons, ce à quoi je me prêtai volontiers. Mais il était trop plongé dans sa méthode, il avait trop vieilli dans ses erreurs pour améliorer son jeu. » — C'est Charles Stamitz qui prétendait faire merveille sur son violon. « Lorsque je lui eus ouvert l'intelligence, il envoya bien vite promener son violon pour prendre l'alto et la viole d'amour. Il s'en trouva bien et arriva à jouer d'une façon fort passable ^ »

1. Ortlepp. Op. cil. Le baron de Bagge semble avoir eu des rapports très suivis avec tous les Stamitz. 11 dut faire la connaissance de Jean Stamitz vers 17.").5, pendant le séjour du grand musicien chez La Pouplinière. On trouve une indication

Cet enseignement auquel le baron prétendait se consacrer n'était pas dirigé au hasard. Nous connaissons ses intentions : il s'agissait de fonder une nouvelle école de violon, supérieure à celles desCorelli, des Vivaldi, des Pugnani. Lorsque Bagge crut en avoir suffisamment jeté les bases à Paris avec les Viotti, les Kreutzer, il partit pour Berlin où il pensait constituer un nouveau groupe de néophytes. Cette école devait être placée sous le patronage de Tartini, le dieu du violon. Si Bagge avait vécu jusqu'aux premières années du XIX* siècle, il aurait assisté au magnifique développement de l'école française ; il s'en serait arrogé l'orgueilleux titre de fondateur, mais nous pourrons nous demander plus tard s'il n'aurait pas eu quelque raison de revendiquer un honneur pareil.

Compositeur médiocre et fâcheux virtuose, le baron de Bagge semblait tout désigné pour méconnaître la vraie musique et passer à côté des œuvres de valeur. Il n'en est rien : c'était au contraire un connaiseur très lîn, toujours avide de nouveauté, aussi clairvoyant pour la musique d'autrui qu'aveugle à l'égard de la sienne. A partir de 1770 ses concerts deviennent les plus beaux et les plus courus de Paris : « Le baron de Bagge tient tous les vendredis en son hôtel pendant l'hiver un des plus beaux concerts particuliers de cette capitale. Il s'y fait un plaisir d'admettre tous les virtuoses étrangers et amateurs qui désirent débuter en cette capitale ou s'y faire connaître par leurs talents '■. »

Après 1780 la renommée du salon de Bagge fut un peu compromise par celle du comte d'Albaret qui donnait de forts beaux concerts dans son hôtel de la rue des Martyrs ^. Il est assez singulier que jyjme d'Oberkirch ne mentionne pas le baron de Bagge parmi les grands amateurs de musique qu'elle eut l'occasion de fréquenter

intéressante dans ce passage d'Hoffmann : « En ouvrant le papier, j'y trouvai un petit fragment de quinte d'une ligne de longueur; sur le papier se trouvaient ces mots : morceau de la quinte- dont se servait pour son violon le célèbre Stamitz dans le dernier concert qu'il donna avant sa mort. » (11 s'agit d'un cadeau fait par le conseiller Krespel). Ce fut Antoine Stamitz qui présenta à Bagge le jeune Kreutzer.

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