Tome XX, 20 février
3. Catalogue de Boisgelou, Vm 1263. L'instrumentation comprenait le quatuor, les hautbois et les cors. Il faut regretter la disparition de cet ouvrage qui eut été essentiel pour donner le ton du concert et la mesure des flatteries dont on accablait Bagge. Chardini de l'Académie royale de musique était, en 1782, basse taille au Concert spirituel. 11 a donné comme op. I la Ruse d'Amour ou l'Épreuve, comédie en 1 acte mêlée d'ariettes (25 août 1785) comme op. II, le Pouvoir de la Nature ou la suite de la Ruse d'Amour (2 actes).
Le baron de Bagge mit en rapport Moline et Chardini avec Kreutzer. « Le 7 avril 1787, Chardini chanta une ode sur la mort du prince Maximilien-Léopold, duc de Brunswick, paroles de Moline, musique de Kreutzer ». Hardy. Op. cit., p. 43.
après-midi et la société la plus distinguée s'y donnait rendez-vous.' A Berlin il se fait envoyer toutes les nouveautés, par exemple les derniers quatuors de Haydn que ses musiciens lui jouent tous les soirs : « Le baron était assis et écoutait les yeux fermés. Puis il sautait en l'air, s'approchait des musiciens, regardait leur partie en fronçant le sourcil, et retournait doucement à sa place, s'asseyait sur sa chaise, appuyait la tête sur sa main. « Halte, cria-t-il tout à coup à un passage de sentiment dans un adagio. Halte, au nom des dieux, c'était un chant à la Tartini, mais vous ne l'avez pas compris. Encore une fois, je vous prie, m Les artistes reprirent en souriant le passage et le baron soupirait et pleurait comme un enfant. Le quatuor fini, Bagge déclara : « Un homme divin, ce Haydn, il sait rendre les sentiments, mais il ne comprend pas du tout l'écriture du violon. Peut-être ne le désire-t-il pas, car s'il écrivait dans la seule vraie manière, comme Tartini, vous ne pourriez pas le jouer I » .
Une pareille attitude à l'époque de Louis XVI pourrait sembler factice, s'il ne s'agissait d'un homme profondément convaincu, même dans ses pires erreurs. Le baron avait du reste l'enthousiasme facile et d'aucuns racontent qu'il pleurait en entendant sa propre musique.
Toutes ces œuvres étaient exécutées sur des instruments de premier ordre. Bagge passait avec raison pour un des plus riches collectionneurs de son temps. Il avait pour le violon un véritable culte : « C'est, disait-il, l'instrumentle plus difficile que l'on connaisse; c'est un secret merveilleux qui se révêle à un petit nombre d'hommes spécialement doués parla nature. » Il possédait un très bon violon de Gaspard de Salo, un superbe Stradivarius dont il faisait moins de cas que d'un « Granuelo », le plus beau de ses violons anciens, soigneusement conservé dans une boîte recouverte de velours écarlate et garnie de tresses d'or. Tartini, disait-il, ne pouvait jouer sur un autre violon que sur un « Granuelo. » Bagge n'était pas du reste un collectionneur jaloux ; il se plaisait à montrer ses merveilles et prêtait même à ses élèves un précieux instrument d'Antonio Amati. En 1788 le baron possédait une viola bastarda d'Andréa Amati datée de 1551, un des plus rares instruments laissés par le maître ^.
1. Ortlepp. Op. cit.. Fétis. Notices sur Stradivarius : 1856, in-8">, p. o2-o4. —
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Avec des ridicules si marqués, un homme comme Bag'ge offrait largement prise à la caricature et à la satire. C'est surtout à partir de 1780 que la raillerie s'exerça à ses dépens, soit que sa renommée eut grandi à cette époque, soit que ses défauts se fussent exagérés. La littérature dramatique nous offre alors quelques pièces intéressantes où le baron de Bagge est traité comme un personnage de revue.
La première en date est la Musicomanie d'Audinot \ comédie en 1 acte, en prose, représentée pour la première fois à l'Ambigu Comique en 1779. Le sujet tient en quelques lignes : le baron de Steinback, mélomane enragé, ne veut donner sa fille Isabelle qu'à un grand musicien. Avec laide d'un valet, Léandre, amoureux d'Isabelle, se fait passer pour un artiste revenant d'Italie et obtient ainsi la main de la jeune fdle. Le caractère du baron est étudié avec beaucoup de finesse ; chez lui tout se fait en musique. « Pour lui plaire, il faut être au moins Violon, P^lùte, Organiste, Basson, Contrebasse, Hautbois, Timballier, Clarinette, Chanteur, Clavecin, Cor, Timpanon, Vielle, Fifre ou Tambour et sans la clef de G ré sol, celle de C sol ul ou d'F ut fa^ aucune porte ici ne s'ouvre. »
Au moment où le baron part pour un concert, on lui annonce que sa voiture est avancée :
a Le cocher a-t-il pris sa clarinette ?
— Oui, Monsieur, la contrebasse est sur l'impériale et vos deux laquais ont leurs violons. » Il s'irrite contre les retards de sa fille et ne s'adoucit que lorsqu'il la voit entrer parée d'une coiffure à l'Iphigénie, dune chaussure à l'Olympiade et d'une collerette au désespoir d'Armide. — Le portier doit avoir dans sa loge un cor de chasse et s'il n'en sait pas donner, un orgue de Barbarie pour annoncer les visites.
Quoique mélomane, le baron n'est pas amoureux de toute espèce
J.-M. Fleming. Old Violins and their Makers, Londres, 1883, 8», p. 29. — Quel est le luthier que Bagge désigne par le nom ou le surnom de Granuelo? 11 s'agit sans doute d'un des premiers maîtres de l'école de Crémone. Dans le conte d'Hoffmann le conseiller Krespel regarde comme le joyau de sa collection un violon de Crémone, contemporain de ïartini. Le rapprochement est à noter. 1. Publiée dans la Petite Biblioth(:>que des théâtres, 1785, in-18.
de musique; c'est aux Italiens que va son admiration. Au sortir du concert, il s'emporte contre la symphonie allemande. « Au diable les Ostrogoths avec leur musique tudesque ! point de chant, point d'harmonie, point de style, des traits pillés partout, du bruit, un vacarme enragé, pas une période arrondie et des accompagnements qui font pitié. » Cette sortie est fort significative ; il y eut autour de 1780 une réaction très nette contre l'école de Mannheim à qui l'on reproche sa monotonie, et où l'on cherche en vain les fioritures et les airs de bravoure de la musique italienne. L'opinion de Bagge est celle de bien d'autres amateurs ; quelques années auparavant Burney écrivait : « Les symphonies de Mannheim, tout excellentes qu'elles sont, passent dans l'esprit des personnes de bon goût pour être maniérées et ennuyantes, quand on les entend pendant quelque temps de suite, étant presque toutes d'un seul jet et parce que leurs auteurs donnent trop à l'imitation »^
Voilà pourquoi le baron de Steinback fait un accueil chaleureux au compositeur italien Vacarmini - et à Léandre présenté par son valet Double Croche comme un maestro de premier ordre.
On glane de ci, de là, quelques réflexions piquantes : « Qaoiqu'Allemand et musicien, je vous répond qu'il est fort sobre ». Double Croche s'écrie après avoir reçu de l'argent : « Ah, comme nous nous connaissons ! C'est fort bien fait ! Au reste un musicien est une terre qui ne produit qu'à force d'être arrosée. « C'était là un genre de plaisanteries devenu classique; Arlequin s'y livrait sans réserves dans le théâtre de la Foire.
La Musicoîiianie est la plus fine et la plus documentée de toutes les pièces de ce genre ; sous le couvert de la satire on y trouve des réflexions fort justes sur le goût musical de l'époque. Le sujet fut repris en 1781 dans un opéra-comique de Ghampein : La Musicomanie ^ . Le baron de Bagge -Steinback s'appelle ici
1. Burney. De l'état présent de la musique. Trad. Brack, 1809-1810, in-8°, t. II, p. 191 en note.
2. Ce nom n'est pas pris au hasard; on avait eu un musicien de ce nom à Paris en 1733. Cf. ms. franc. 23.000 f» 129 ( 23 mai 1733).
3. Opéra comique [en 1 acte mêlé d'ariettes dédié à S. A. S. M"" de Condé. Représenté pour la première fois à Versailles par les Comédiens italiens le 23 janvier 1781 et à Paris le 29 janvier. Nous avons consulté les deux exemplaires du Conservatoire de Paris.
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Géronte ; il fait son entrée « en sautant et chantant, habillé à l'antique, avec un papier de musique à la main » :
Le chant, la symphonie
Et ce g-oùt merveilleux.
Qu'on ne trouve qu'en Italie
Sont des talents heureux
Qui font le bonheur de ma vie. y
Le valet Crispin apparaît sous le nom du musicien Bécarre et l'amoureux se fait passer pour le compositeur Fugantini ; cette supercherie lui réussit et sa flamme finit par être couronnée. La pièce est bien inférieure à celle d'Audinot ; l'ironie en est lourde et le style fâcheux ; quant à l'emploi des termes musicaux, il est toujours faible, souvent obscur. La musique vaut mieux que le livret et ne manque pas d'entrain, malgré quelque lourdeur dans les récitatifs ^ Il est assez curieux de rencontrer un véritable leitmotiv, celui de « Géronte mélomane » que l'on remarque dans plusieurs scènes :
Vi - ve la dan.se^ Vi . ve le chant
L'analogie de ces deux pièces ne pouvait manquer de frapper l'opinion publique; une contestation s'éleva; Champein, accusé de plagiat, dut reconnaître l'antériorité de la Musicomanie , mais il ne paraît pas que le nom du baron de Bagge ait été mêlé à l'affaire. Au reste, aveuglé par son orgueil et trompé par tout son entourage, il était fort capable de prendre ces railleries pour argent comptant et d'en tirer quelque vanité. On s'accorda à reconnaître « que l'ouvrage représenté sur les Boulevards annonce plus de talent, est plus gai, plus comique que celui que l'on joue à la Comédie Italienne ; celuici est médiocre quant aux situations et au style malgré les quelques corrections que l'auteur y a apportées » -.
Le même sujet devait encore tenter un poète resté anonyme : on trouve dans la correspondance de Métra ^ un conte en vers qui
1. Champein fut un musicien de talent médiocre, mais de grande fécondité. On a dé lui entre autres le Poète supposé, 1783. hes Amours de Boyard, 1786. Le Nouveau Don Quichotte, 1789. Les Deux prisonniers, 1794. Les Trois hussards, 1804. Toutes ces œuvres se trouvent à la Bibliothèque de Rouen.
±. Mercure de France, février 1781, p. 87, 185.
3 Correspondance secrèteEû. de Londres 1784 in-16 t. XL p. 224-226, 25 avril 1781.
diffère un peu dans les détails des comédies précédentes. Le mélomane Bruyart veut absolument marier sa tîlle Isabelle à un musicien ; il fait choix du chanteur Altini, récemment arrivé d'Italie ; mais celui-ci est obligé de se dérober pour des raisons... péremptoires qui s'expliquent aisément chez un ténor italien duxviii^ siècle.
« Dans l'art du chant, j'en conviens avec vous, J'ai ce qu'il faut pour devenir son maître ; Je ne vaux rien pour être son époux. »
Ce récit, d'ailleurs fort spirituel, s'inspire directement de la Musicomanie et l'on ne saurait avoir de doutes sur l'identité du principal personnage.