I . Essais é né raie : I • l ide
édition, t. Il . i> -
l'année PHILOSOPHIQUE. i90(i
et des circonstances sonl devenues l'objet d'une suite de travaux instructifs et profonds » : et il ajoute qu'il est juste « de compter Pascal au nombre des grands précurseurs de tout cet ordre de vérités et de recherches, et certes des plus pénétrants1 ». II semble, à en juger par cette rétlexiou, ramener lui-même, en l'analysant, ce qu'il a d'abord appelé et qu'il continue d'appeler vertige mental ou intellectuel à l'influence, aujourd'hui universellement reconnue, de l'association des idées et de riiabilude sur toutes les fonctions mentales.
La méthode conseillée par Pascal est parfaitement conforme à ce que nous enseigne la psychologie contemporaine. Mais, pour en faire bien comprendre l'efficacité il ne suffit pas de parler en général de l'habitude et de l'association des idées. Les travaux récents des psychologues, notamment de M. Ribot sur la vie affective permettent, me semble-t-il. de marquer avec précision, — avec plus de précision que ne l'a fait Renouvier, — ce qui caractérise essentiellement la méthode dont il s'agit et qui en explique les résultats.
Le désir sincère de la foi religieuse est nécessairement supposé au point de départ du processus mental, sans quoi il est bien clair que l'on ne songerait pas à s'imposer systématiquement des actes religieux extérieurs. Ces actes ont une signification affective dont on se rend compte : ils expriment des sentiments religieux. On ne peut exprimer des sentiments quelconques sans les imaginer. On ne peut les imaginer sans les éprouver dans une certaine mesure. Ou ne peut les éprouver, si faiblement , si partiellement que ce soit, sans que l'esprit incline à affirmer la réalité des objets qui les inspirent. Plus les actes religieux sonl multipliés et réitères, plus aise ment se reproduisent, les images affectives qui s'y associent, plus s'accroissent la vivacité et la force de ces image8 sans cesse rappelées, et, par suite, celles des sentiments éprouvés, et, par suite, l'inclination à la croyance qui resuite, pour l'esprit de ers sentiments D'après l'enchaînement causal naturel, la croyance précède et fait naître les sent inienls. et les sentiments précèdent et produisent les actes extérieurs. Cet ordre naturel se trouve renversé, et ce qui était conséquent eteffel devient antécédent et cause En vertu des lois de l'association,
les actes extérieurs suscitent les sentiments, et les sentiments.
par leur influence sur le jugement, déterminent la croyance2.
l Essais de critiqe générale : Deuxième essai, Beconde édition, t. II p. »T. 2. Cette influence des jentiments el de la volonté sur le jugement est
3UH i \ MÉMOIRE il i 'im S'.in \ i ION IFFEl i n i -
Sur cette question de l'auto suggestion affective, on trouve des remarques psychologiques intéressantes el originales dans l'ouvrage publié en 1905 par M. F Paulban sous ce titre : I • s i/ nsonges du caractère. Traitanl de la fausse impassibilité el de la fausse sensibilité, L'auteur montre, par une ingénieuse el subtile analyse, commenl l'indifférence feinte fini! par devenir vraie, commenl un sentiment simulé tend à devenir réel Ecoutons-le :
Feindre l'indifférence, peul on dire, c'esl réaliser jusqu'à un certain poinl l'indifférence Toutes uos manifestations exis lent en ta ni que telles, elles onl par elles mêmes quelque réalité. Nous sommes portés à penser aux autres manifestations qu'elles annoncent, el si ces manifestations a'existenl pas, nous déclarons que les premières sonl trompeuses. El en effel non- dous sommes trompés sur elles, mais elles existent, et uotre erreur même atteste leur existence, l'u enfant refuse, par bouderie, par rancune, d'accepter le bonbon qu'il convoite Son indifférence esl feinte, mais son geste n'en existe
pas ins, et, si peu de valeur qu'il ail en lui même, il en a
une cependant 11 esl de l'indifférence réelle. Nous nous tromperons si nous croyons l'esprit entier de l'enfant d'accord avec lui. Le désir subsiste, mais le geste esl en contradiction avec lui, et il est en contradiction avec lui, parce qu'il esl en luimême du refus el de l'indifférence. Toute une part de l'enfant désire el accepte, une autre refuse el nie le désir. I. une ri
inconb stable Ce n'est pas i>-i le lieu d'examiner quelle en esl la nature, m elle esl directe ou indirecte. Elle était directe an yens de Descartes, qui attribuai) au jugement un caractère de volilion. Pascal la tenait p indirecte. La volonté, dit-il, est un des principaux non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses sonl vi busses selon la face par ou on les regarde... La volonté, qui se plait à l'une plus qu'à l'autre, détourne l'esprit do considérer les qualités de celle qu'elle n'aime pas à voir, el ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, B'arrèt! irder la face qu'il .mur, et aussi il en juge par
qu'il voit P< lil Faugi re -• c mde partie, ch. m.
L'opinion de Leibniz but le rapport de la volonté el du jugement différait pas de celle de Pascal • Je tiens, dit-il dans une lettre a l'abbé
Poucher, que juger n'es! pas propre ni un acte ii'- volonté, mais que
li volonté peut contribuer beaucoup au jugement, car, quand on veut donner de l'attention a certaines raisons, on peul se procurer la persuasion ». (Lettre» et opuscules inédits de Leibniz par Poucher '!>• Careil, p >
st-, l'année PHILOSOPHIQUE. 1906
l'autre -<mt réelles. La première esl peut-être plus importante, plus durable, plus vivace par elle-même ; mais l'autre, suscitée el soutenue par des impressions momentanément puissantes, l'éclipsé pour une minute.
« Nous pourrions [aire la même constatation pour tous les cas d'indifférence simulée. Feindre un sentiment, c'est le réaliser, c'est l'éprouver à quelque degré, d'une manière incomplète peut-être et très incomplète, niais non d'une manière nulle. Feindre de ne pas éprouver un sentiment, c'est chasser ce sentiment, commencer à le dissoudre, en diminuer la réa lité. Et d'ailleurs la réalisation de l'état simulé ne s'arrête généralement pas là. Elle dépasse aisément les bornes du strict nécessaire. Conformément à la loi de l'association systématique, l'état maintenu par la volonté tend à envahir l'esprit, el il y réussit plus ou moins, mais toujours, semble t-il. ;i quelque degré. C'est un exemple de suggestion analogue a ce cas bien connu de l'observateur qui, en simulant l'attitude de la colère, sentail la colère s'éveiller en lui. ou qui imitait de
-on mieux les allures et les expressions des autres pour connaître leurs sentiment- secrets...
• Comme le faux impassible est obligé de feindre souvent l'indifférence à propos de choses qui l'émeuvenl et «le dissimuler aussi bien ses sentiments égoïstes que sa compassion et sa pitié, il se peut bien (| ue par l'affermissement et le développement de la manière d'être qu'il s'est imposée. s;i fausse impassibilité finisse par devenir vraie. Par un lie- simple mécanisme d'association systématique, un état d'âme rigou reusement maintenu et souvent reproduit tend à conformer tout l'esprit a sa propre nature. L'esprit a une tendance à se modeler sur les apparences extérieures et les désirs sur les actes Sans doute la nature primitive peut se maintenir et l'emporter dans la lutte. Mais la nature simulée et acquise ne duit pas toujours être vaincue Elle a pour auxiliaire dans la lut te la partie de l'esprit qui déjà lui ressemble, des habit mies prises en des cas différents et qui vont se généraliser
I /. '.;. . . |. 60 et Buiv. — On a pu voir par les pas-
que M Paulhan rapporte les effets de la simulation affective .1 re • 1 u ' 1 1 appelle la loi d'association systématique. Cette l"i. telle qu'il l'entend el l'a exposée, en ; ma l'ouvrage intitulée L'activité mentale et les éléments de Fesprit, exprime l'aptitude deebaque élémepl psychique, 1, idée "'i 1 ' susciter d'autres éléments qui puissent s'associer ,'i lui pour une lin commune 1 !!■• Be ramène è la i"i plus ■-■ aérale de finalité, laquelle est, comme l'a reconnu Hume, essentielle a la constitution
SI R LA MKMOIRI il L III vu\ \ i i ■ - n \i m . i i\i -
Voici un autre passage où sont exprimées des vues très jus sur la simulation pour soi, c esl .1 dire 3ur I illusion que l'on
lonne à soi môme d'éprouver un sentimenl el qui aboutit .1 ré iliser ce sentimenl en quelque mesure
mi oe simule paa .1 ses propres yeux un sentimenl <\uc\conque. Pour que l'on puisse le feindre, il taul à quelque degré l'éprouver. Le lail seul d'en avoir l'idée, de se le repré senter, indique déjà qu'on le réalise Noua oe pouvons pas plu- dous représenter un sentimenl qui dous serai! tout à lail étranger qu'imaginer un être dont l'expérience ue Doua toui
oirail pas ai >in> quelque élément
Le choix i|ii«' l'on f;iii d'un sentimenl plutôt que d'un autre comme objel de simulation peut certainement s'expli quer en beaucoup de casel à bien dea égarda par l'utilité spéciale de cetto simulation. Elle s'explique aussi par la couve aance qui existe déjà entre ce sentiment el ootre personnalité.
Parmi les causes du choix, il faut c pter la préférence el,
parmi les raisona de la préférence, la réalité relative du -• otimenl choisi
Enfin, croire, même imparfaitement, qu'on éprouve un sentiment, prendre les attitudes qu'il comporte, accomplirau moina quelques mis des actes qu'il «luit inspirer, si toul cela oe suffil paa à le rendre forl el vivace, cela suffit au moins pour le faire exister on peu plus. Nous ne pouvons pas séparer absolument les manifestations, même menteuses, d'un senti nient de ce sentiment même. Elles sonl une partie '!«• lui. Il
se produit ainsi une auto suggesti lonl nous oe devons | -
méconnaître l'importance On u'ose i»lu^ toujours agir trop directement contredes vertusqu'on s'attribue. A se croire bon, mi risque de le devenir'
Notons la réflexion piquante en son tour paradoxal, mais profondément vraie, qui terminée! résume toute cette analyse Elle justifie, par leur action sur les dispositions affectives, les dissimulations el simulations "i1"'- dans les rapports sociaux, chacun prend l'habitude d'imposer aux impulsions de son
lïsme oaturel, Buivanl les règles de ce qui a été appelé d'un Dom forl bien choisi la a • xliU Elle fait comprendre la valeur pédagogique de ces règles. La politesse, a dil La Bruyère,
de l'esprit, el que Elenouvier 1 mise avec raison au doiiiI ries
t Ibid , p. 91
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n'inspire pas toujours la bonté, L'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences. » Elle nous y incline jusqu'à un certain point, dirai-je avec M. Paulhan, et précisément par les apparences mômes qu'elle nous oblige à nous eu donner à nous-mêmes en même temps qu'aux autres.
C'est par l'auto-suggestion résultant de la simulation pour soi que M. Paulhan explique un peu plus loin l'efficacité des moyens conseillés par Pascal à ceux qui « veulent aller à la foi ». « Le conseil de Pascal, dit-il, n'est pas autre chose qu'une tbéorie des moyens de produire l'illusion et de la développer. C'est l'auto-suggestion. la simulation pour soi élevée à la hauteur d'une méthode. Mais ce conseil implique déjà le désir de croire, c'est-à-dire une certaine croyance, il suppose à la fois que l'on croit, que l'on veut croire et que l'on ne croit pas. Il cherche à ramener l'harmonie dans l'esprit, à produire l'accord en prenant comme noie fondamentale une opinion, un ensemble d'idées et de sentimeuts déjà puissant, solide, mais un peu isole dans l'esprit, contrarié encore et non dominant, quoique soutenu par des tendances fortes et profondes1. »
Les sentiments et les actes extérieurs qui les expriment sonl à ce point associés que, non seulement le sentiment produit son expression au dehors, mais que l'expression, à son tour, tend à susciter le sentiment. C'est Là une loi psychologique, qu'il faut bien admettre, car les applications en sont si nombreuses qu'on a L'embarras du choix entre celles que l'on pourrait signaler.
C'est en vertu de cette loi que, selon M. Fouillée, el je ne vois pas que L'on puisse le contester. — le souci de la beauté
et de la grâce incline La femme à la béante, o La gràre. dit-il
très bien, implique l'harmonie îles lignes el des mouvements, La douceur el Le calme de la physionomie, de ta démarche, des gestes, en un mol toutes les expressions physiques de lama
bible A n^ — i la femme ;i t elle toujours cherche, par nn art
instinctif, à se parer de ces qualités visibles. Or., chaque -le doux et tendre, chaque mouvement gracieux du visage
;i niir tendance à mettre L'esprit dans une attitude île douceur, de paix et de grâce, lai ^'exerça nt a être belle. |;i femme s'esl
exei cée .1 èl 1 e bonne . »
•i. Tempérament et caractère selon le» individus, les sexes et la races, l . 2 1 v 1 • . » 11 .
ÎDB LA MiMnici: il L'IMAGINATION IFFBCT1VBS
Nous avons cité cette phrase de Pascal : C'esl la coutume qui fait l«*s Turc-, les païens, les métiers, les Boldats etc Dans ii h livre qui vie ni de paraître avec ce sous-titre : Essai de psychologie pratique, se lit une page que l'on peul considérer
co un excellent c entaire, de ces mots quelque peu
ènigmatiques : les métiers, les toldats etc. L'auteur, M Eymieu, (;iit remarquer l'influence des actes habituels de chaque pro fession sur les sentiments habituels de ceux qui l'exercent :
a il y a, dit-il, un étal d'âme, une mentalité, un esprit par ticulier au prêtre, au moine, au militaire, au magistrat, à l'homme politique, a l'universitaire, a l'employé de bureau, el
presque à chaque profession. Or, lorsqu'on expéri ni'' sur un
très grand nombre de cas, les causes accidentelles s'annulent les unes les autres, el c'esl des causes habituelles que dépend le résultai constaté. Si doue les membres d'une profession pré sentent, malgré la diversité des circonstances qui encadrenl
chaque vie, nu état d'à une mentalité sensiblemenl iden
tique, cela ne peut venir que de ce qu'il y ;i d'habituel el de normal dans l'exercice de leur profession. Ils font tous en eiïei les mêmes actes : non seulement ils fonl le- mêmes acti s di- métier, mais ils portent le même costume el ils sont oblij à la même attitude. Voilà ce qu'il y a de plus commun et de plus constant dans une professiop donnée, el voilà sans doute ee qui explique l'uniformité du résultat, la mentalité et la sentimentalité de la profession. <>n a beau dire que l'habit ne fait pas le moine, il le fait bien un peu. Le proverbe est vrai en ce -en- qu'il ne suffit pas, pour être un vrai moine, un vrai militaire, etc., d'en porter le costume il tant en avoir l'esprit Mai- 1" proverbe sérail (aux s'il voulait dire que, dans la lormation de cet esprit, le porl du costume et les attitudes
qu'il impose ne -auraient être pour rien
M Eymieu rappelle d'autres tut- caractéristiques bien
connu-, ou se verdie la loi psychologique formulée plus haut, où l'application de cette loi est suggérée par l'instinct :
- Les timides qui -e -i\eut tel- et qui. dans une eireon-
tance donnée, sentent plu- impérieusement le besoin de l'an
dacc, parlent Ire- l'oit ri Ire- dur. -e montrent intraitables et
deviennent véritablement terribles. Ce -ont le- agneaux enragés
a Par le même in-tinet. le poltron qui s'en va dans la nuit. I. I.c Gouvernement de aoi-ménu r IT4«
sifllr. comme s'il n'avait pas peur, pour se donner du courage. Les sauvages avant de partir pour la guerre, agitent leurs lances, font des simulacres de combats sain pitié, des danses frénétiques, mêlées de cris de fureur. C'esl pour se mettre dans l'état d'âme belliqueux, et la méthode est eflicace. Les soldais civilisés chantent des airs de bravoure : la musique du régiment les leur redira, dans ses « pas redoublés », qui met lent les hommes eu une démarche et une altitude martiales. Les chefs savent bien que ce n'est pas inutile1. »
De la loi générale à laquelle se ramènent tous ces faits résulte un principe général de conduite où se trouve compris le conseil particulier de Pascal, et que M Eymieu énonce dans les termes suivants : « Agir comme si j'avais les sentiments que je veux avoir, puisque c'est le moyen de me les donner. Kt inversement : ne pas agir conformément au sentiment que je veux expulser, puisque ce serait le moyen de l'ancrer en
i davantage-. » (le principe de conduite, à son tour, cou
firme par son efficacité que démontre l'expérience, la réalité de la loi dont il est. la conclusion pratique, C'est-à dire la réalité de l'action par laquelle l'imagination affective peul Misci-
Icr. entretenir et développer les sentiments au moyen des
attitudes, des gestes, des mouvements qui les expriment et auxquels ils sonl associés.