X II
L'éminenl psychologue américain auxquel nous devons un
beau livre sur ['Expérience religieuse, M. William .lames, n'avait pas méconnu la vérité d'expérience donl il s'agit. Nous avons eu sous les yeux une conférence où il expliquait que, pour combattre et affaiblir sûrement en notre âme les sentiments que notre conscience juge mauvais, pour y fortifier et y con solider les bons sentiments, il y a des attitudes et des moine ments qu'il nous faut, d'une volonté résolue, nous interdire on noua imposer à nous-mêmes. .Mais, au lieu d'appuyer cette thèse sur les lois de l'association, il la déduisait de la nature même du sentiment.
On connaît sa théorie paradoxale de l'émotion. Il n'est pas
I Ibid., p. 178 î. Ibid.. p. 181.
sun iv mémoire ii l'imagination \i i i ' l i 91
vrai, seloo lui qu'elle précède el produise les phônomèn phj siologiques que I <>n «lii en être l'expression corporelle. Ce Boni dit il. ces phénomènes qui la précèdent el la produisent. l e sens commun prend, en cette question, l'eflel pour la cause el , . versa •■ L'idée que nous nous faisons naturellement es!
que la perceptioi intale d'un fail excite l'affection mentale
appelée émotion el que ce dernier étal d'espril donne nais sance à l'expression corporelle. Ma théorie, au contraire, esl que les changements corporels suivent immédiatement la per ception du fait excitant, el que le sentiment que nous avons de ces changements à mesure qu'ils se produisent, c'est l'émo tion. Non- perdons ootre fortune, nous sommes affligés el nous pleurons; nous rencontrons un ours, nous avons peur et nous nous enfuyons; un rival nous insulte, nous nous mettons
en colère el nous frapj s : voilà ce que dit le sens commun
L'hypothèse que nous défendons soutient que cel ordre de successiou esl inexact : qu'un état mental n'esl pas immédiate ni amené par I autre, que les manifestations corporelles
doivent d'abord s'interposer entre eux, et que l'assertion la plu- rationnelli esl que nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons, el non pas que nous pleurons, frappons el tremblons, parce que nous sommes affligés, irrités nu effrayés, suivant le cas Sans les états corporels qui la suivent, la perception sérail une forme purement cognitive, pâle, décolorée, elle serait sans chaleur émotionnelle Nous pourrions alors voir l'ours el trouvera propos de nous enfuir, recevoir lin suite el juger bon de frapper, mais nous n'éprouverions réellement iii frayeur, ni colère1. »
D'après « - 1 - 1 1 • - théorie, l'émotion, comme on le voit, n'esl p is autre chose qu'une sensation ; elle est assimilable aux sensa lions, absolument comme le sentimenl de l'effort musculaire Chaque espèce d'émotion doit Être considérée comme la sensa i ii mi des changements ou mouvements spéciaux <|ui se produi Benl dans l'organisme ;'i la suite de telle ou telle perception mentale Toute émotion, quel qu'en soit le caractèi e spécifique pour la conscience, est en réalité, comme le sentiment de l'effort musculaire, une sens ition de mouvement Nulle * i i iT « ■ rence de nature el d'oi igine entre les sentiments el les Ben tion-; quelconques
l La Théorie de Fémotion. ps W lames, trad G Damas, p DO. (P. A
Il est clair que, s'il faut accepter cette théorie, si elle représente exactement l'ordre des phénomènes, il n y a pas à parler de l'évocation des images affectives par le moyeu de l'association devenue indissoluble entre ces images et les sensations ou images motrices. Elle n'a pas besoin que ce mécanisme de l'association soit mis au service de la mémoire et de L'imagination aflectives, puisqu'elle admet que les sentiments et les souvenirs affectifs ne sont eux-mêmes que des sensations et des images de mouvements. On ne peut donc s'étonner que, dans sa doctrine psychologique, M. W. .laines n'ait attaché aucune importance, n'ait, pourrait-on dire, donné aucune place à la mémoire et à L'imagination affectives. Pourquoi, selon lui, peut-on se donner, s'inspirer à soi-même tels sentiments, en prenant telles attitudes, en faisant tels gestes, tels mouvements.' C'est tout simplement parce que ces sentiments sont la conséquence, l'effet psychologique direct de ces attitudes, de ces gestes, de ces mouvements. S'il en est ainsi, le mécanisme de l'association n'a évidemment rien à faire avec les faits d'auto-suggestion affective donl il s'agit.
C'est peut-être par l'observation de ces faits très réels que l'ingénieux et pénétrant psychologue a été conduit à son étrange théorie.] Mais ces faits, il les a, ce me semble, mal interprètes, précisé ni parce que. méconnaissant l'importance
et même la réalité de la mémoire et de L'imagination affectii il n'a pas tenu compte des phénomènes complexes d'association qui sont mis en jeu dans le fonctionnement de celle mémoire et de cette imagination.
Les sentiments de diverse nature que l'on éprouve produisent des attitudes, des gestes, des mouvements qui en sont. pour la conscience d'autrui, les signes révélateurs. Les souvenirs pins ou mois vifs de ces sentiments rappellent el tendent a reproduire ces attitudes, gestes et mouvements. Ceuxci ii leur tour, rappellent et font revivre les souvenirs des sentiments qui, à l'origine, leur avaient donne naissance. Il B'établil ainsi en ire Les sentiments ou souvenirs affectif s el les sensations ou images motrices une association inséparable
ddn résulte une mutuelle dépendance. Ce sont deux espèces
distincte- el irréductibles de phénomènes psychiques qui, par 1,1 nature de L'association et, peut-on due. de la mémoire. sont, tour a tour, antécédents et conséquents, causes et effets, les uns des autres L'erreur de M. .lame- est, selon moi. de les avoir confondus, ce qui ne Lui a pas permis de voir qu'aux
SUS LA MKUOIRB u L'IMAGINATION tFPECTIVBS 03
sentiments et aux Bouvenir affectifs appartient nécessairement le rôle primitif de causes.
Le nombre esl grand, dans l histoire de la philosophie, d< a fui - «ouvertes auxquelles sontattachés des noms célèbn < mi je me trompe fort, ou la théorie de l émotioo soutenue par le psychologue américain doit ôlre comptée dans ce nombre
M \\ . James, lisons nous dans l'un des derniers ouvragi de Renouvier, consent il à se laisser attribuer l'opinion que la peine éprouvée à la nouvelle subite de quelque événementdonl on esl frappé esl la propre sensation d'un mouvement causé dans l'organisme, el que le Burplus n'es! rien que Ndée abstraite que cette chose est arrivêi '.' • >u n'entre pas sans difficulté, même pour l'examiner, dans cette manière <le voir1. »
c'est bien pourtant cette manière de voir que défend M. James, en se fondant Bur l'observation <le< phénomènes physiologiques que présentent les fortes émotions :
Si non- nous représentons une forte émotion, dit-il, et qu'ensuite nous tentions d'abstraire de la conscience que nous en avons toutes les sensations de ses symptômes corporels.
i- trouverions <|u'il ne nous i-e-te plus rien. Nulle étoffe
mentale pour constituer l'émotion : tout ce qui persiste, c'est un étal froid et neutre de perception intellectuelle... Quelle espèce d'émotion de peur resterait-il, s'il n'y avait ni sensation de battements de cœur ou de respiration peu profonde, ni sensation de chair de poule ou d'agitations vicérales? Il m'esl absolument impossiblede le concevoir. Peut on se figurer l'état de rage Bans le bouillonnement intérieur, la coloration «lu visage, la dilatation des narines, le grincemenl des dents, l'impulsion à une action vigoureuse et, à la place de t < ■ u t cela, des muscles mous, une respiration calme el un visage tranquille? La rage s'est évaporée ici aussi complètement que la sensation de ses prétendues manifestations, et la seule chose que l'on puisse supposer en tenir lieu esl une sorte de sentence judiciaire froide et exempte 'le toute passion, du seul
«I aine intellectuel, et d'après laquelle une ou plusieurs
personnes méritent <l être châtiées pour leurs crimes
■ hr même pour le chagrin : que sérail il -.m- ses larmes, ses sanglots, son oppression du cœur, son angoisse dans le
Btern .' lu Bimple jugement intellectuel, d'où toute sen-
- ition sérail absente, que certaines circonstances sonl déplo-
t. /..: Nouvelle Monadologie, p. i\ '>.
94 L'ANNÉE I'HILOSOPHigUK. 1906
râbles, rien de plus. Chaque passion, à sou tour, raconte la même histoire. Une émotion humaine sans aucun lien avec le corps n'existe pas. Je ne dis pas que ce soit une contradiction dans la nature des choses, ou quede purs esprits soientnécessairement condamnes à de froides vies intellectuelles; mais je dis que, pour nous, l'émotion dissociée de toute sensation corporelle est inconcevable. Plus je scrute minutieusement mes états d'esprit, plus je me persuade que toute humeur, affection ou passion, que je ressens, est bien réellement contituée par ces changements que d'ordinaire nous appelons son expression ou sa couséqueuce, et qu'elle est faite de ces changements; et plus il me semble que, si je perdais la faculté corporelle de sentir, je me trouverais excludelavie des affections, tendres ou fortes, et traînerais une existence de forme purement cognitive ou intellectuelle1. »
Je ferai observer que M. James, eu ce passage, emploie, pour exposer et soutenir sa thèse, des termes qui s'accordent assez, mal avec elle, qui même semblent en impliquer la néga tion. Les sentiments de peur et de colère, tels que nous les éprouvons, ne sauraient, eu uotre conception, être dissociés (dissociated) des sensations corporel les qui les accompagnent : voilà qui peut être aisément admis et que le mécanisme de l'association suffit à faire comprendre. Cela veut dire qu'à cesens, liions corporelles sont indisolublement associes les sentiment de peur et de colère qu'elles manifestent aux autres et dont elles augmentent en nous la force en nous les manifestant a non- mêmes. Cela ue veut nullement dire que les sentiments de peur et <h' colère sont, comme le conclut notre auteur. constitués (constituted) par ces sensations corporelles, qu'il sont faits {mode up de ces sensations, qu'ils se réduisent, à ces sensations, et ne -ont rien autre chose. L'association, que marque et fait supposer le mol dissociés, est chose bien diffé rente de cette réduction simpliste : non seulement différente, mais contraire. Et, dans les exemples cités de la colère et de la peur, l'association indissoluble qui unit sentiments el sen
Bâtions s'explique fort bien p ir les c litions de l'organis i-
tion et de la vie animales; elle est naturellement liée à ces conditions, les sensations servant, avec les impulsions qu'elles déterminent impulsion à frapper ou ;• fuir . à assurer la conservai ion de l'individu irrité ou effrayé.
I. La Théorie de l'émotion parW James, trad. G Damas, p. 63 cl suit
M ii LA MKMOIUE 1.1 I.IM \i.in \ 1 1< >s \t i I i il
On peul certainement afllrmer qu'il n'existe pas d'émotion humaine étrangère au corps disembodied . C'esl affirmer tout simplement que toute émotion humaine est... humaine, c'està-dire conforme aux lois <!«• la nature humaine, de la seule nature mentale qu'il nous soil donné d'observer el de cou naître. C'esl une suite nécessaire des rapports préétablis en l'être humain du mental el <ln physique ou, comme auraient dit Descartes el ses disciples; de l'union de l'âme et du corps. Il est bien clair que 1»"- sentiments qui peuvent exister en de purs esprits sonl soustraits à nuire connaissance expérimen taie; il- ne le sonl d'ailleurs ni plus ni moinsque le mode de penser e! l'existence même de purs esprits. Mais ce qui esl hors des conditions actuelles de notre expérience n'esl pas par cela seul inconcevable. <>n peul concevoir l'existence de purs esprits, c'esl à dire d'esprits qui ne seraient pas, comme le nôtre, soumis à la loi spatiale <lr la sensibilité. El si l'on peut concevoir de tels esprits, si l'on peul concevoir en eu \ la pensée, on peul toul aussi bien y concevoir le sentiment : on y peul concevoir les sentiments de désir et d'aversion,
il espérance r\ de crainte, de joie el de tristesse, d'à ur el de
haine, il esl vrai que, dans l'hypothèse, ces sentiments ne pourraient pins se rapporter à la conservation d'un corps, qu'ils ne pourraient (»lns avoir les causes el les uns que leur assignent, sur la terre, l'organisation el la vie animales M lis on peut très bien, il me semble, leur ensupposerd'autresque suggère l'observation même des caractères spécifiques qui élèvent l'homme au dessus de l'animalité
M James ne saurait, dit-il, concevoir la vie désaffections, fortes ou tendres . en un être qui sérail corporellemenl insensible corporeally anaesthetic o. Un tel être serait, selon lui, condamné à une vie • de forme purement cognitive ou intellectuelle of merely cognitive m- intellectuat form Je ne saurais, quant .1 moi, concevoir, en un être quelconque, une vie intellectuelle qui ne serait en aucune façon ;'i aucun degré, affective, c esl à dire où des sentiments ne seraient pas liés .1 la pensée el au vouloir. Je ne vois pas, d'ailleurs, que, dans I»' passage cité, le sens précis des mots purement in te liée turl soit déterminé par une exacte el rigoureuse analyse psychologique.
m James tient que, s'ils étaient séparés, abstraits des sensations corporelles que l'on considère < ■ « » 1 1 1 1 1 1 1 » leurs manife lions, hi peur, la colère el le chagrin se réduiraient a desjuf
ments purement intellectuels : la peur à ce jugement : « Ce qu'il y a de mieux à faire est de fuir (best to run) » ; la colère à celui-ci : « Telles personnes méritent d'être châtiées (merii chastisement)»; le chagrin à cet autre : « Telles circonstances sont déplorables (are déplorable) »■ Je lui demanderai si de ces trois jugements, tels qu'il les énonce, tout sentiment aété, a pu être, vraiment éliminé; si l'idée d'un danger à éviter par la fuite, idée exprimée par les mots best to mu. ne renferme pas nu sentiment de crainte; si celle de châtiment mérité ne renfermepasuu sentiment d'aversion, d'indiguation, de haine ; si celle qu'exprime le mot déplorable ne renferme pas un sentiment de tristesse ; en un mot, si un élément affectif n'entre pas, comme condition nécessaire, en chacun des trois jugements donnés comme exemples1.
d. M. James n'admet pas que sa théorie puisse être qualifiée de matérialiste s S'il y a, <Hi il, quelqu'un pour trouver 'lu matérialisme <ians [a thèse que je défends, <■<■ doit Être en raison des processus spéciaux invoqués, lesquels sonl de l'ordre '!<• la sensation [sensaiianatj, c'est-àdire dus à des courants internes provoqués par des événements physiques.
Mais in- é tions doivenl toujours rester intérieurement ce qu'elles sonl
quelle que >"it la cause physiologique il'1 leur apparition, si .-, -eut des faits spirituels, profonds, purs el dignes, abstraction faites '!<■ toutes les théories qu'on peul concevoir sur leur origine physiologique, elles ne resteront pas moins profondes, pures spirituelles el dignes d'estime dans I,, présente théorie à base de sensation. Elles portent avec elles leur propre mesure intérieure de mérit<
On n'est pas matérialiste parce qu'on assigne aux sensations pour caue des événements physiques. On ne l'esl pas davantage parce qu'on fait des émotions 1 1 sentiments des espèces «lu genre sensation, parce qu'on les Bup pose produits directement par des événements physiques, par '1rs mouve ments, comme le Boni les sensations proprement dites. Je conviens donc -an- peine que la thèse de M. James ne peul être dite matérialiste en aucun des sens données ordinairement a '■<■ mot. Elle s'accorde très bien avec i.i doctrine cartésienne des deux Bubstances ri '!<■ leur rapports ; >i bien même qu'on l'en a rapprochée.
Mais elle est opposée, el c'esl pourquoi j'estime qui- l'on doil la réponsd'une part, an primai 'In sentiment dans la vie mentale; d'autre part, ,l la critique idéaliste qui ne permet pas d'attribuer a l'étendue el au mouvement, donc aux changements '-"i| •!-. causes physiques supposées
des phénomènes psychiques quelconques, une vraie réalité existant en soi, Indépendamment de la sensibilité el de la i" ; - le terme de matérialiste peut lui être appliqué, c'esl uniquement en ce îens particulier el nouveau qu'elle est Incompatible a\. <■ l'idéalisme objectif on monadiste, qui devrait Être considéré philosophiquement comme leseul >•! véritable h complet spiritualisme. .1 ajout* que dans ma pensée, le primai 'In Bentimenl ne peut séparer de l'idéalisme monadiste : Il est clair, en effet, qui- i\,n\> les m') na'l'- inférieures, le i vehique en quoi consiste leur être réel Be réduit nécessairement a un étal subconscient el obscur d'appétition, et que cet d, qui n est i" ut "ii dire, qui. sentiment, esl a la base de toute évolut ion psychique
-i h LA MEMOIRE El i i\l\cl\ \ flON M l RI l "
Mil
On a vu comment B'explique par l'imagination affective et par le mécanisme <l»' l'association, l'auto suggestion de senti* ments quelconques Enjoignant au mécanisme de l'association et à l'imagination affective la tendance à l'imitation, on se rend compte de la manière dont se communiquent des uns aux autres, par une sorte de contagion, les divers sentiments et de l'intensité que cette mutuelle suggestion peut leur donner Je ne saurais mieux taire que de rappeler ici les pages vraiment magistrales que M Espinas a écrites sur ce sujet dans son livre des SOcii tés animales.
Il résulte de la division du travail qui, dans la société des guêpes frelons, est poussée assez loin, que des individus j sont exclusivement occupés de veiller pour le salut commun. Le nid est en effet, gardé par des sentinelles qui veillent aux abords, rentrent lors du danger et avertissent les autres guêpes, lesquelles sortent en colère et piquent leurs agresseurs. M.
I pinas se demande comment <••'! avertissement est donné, commeul les sentinelles font connaître ;■ leurs compagnes la présence d'uu ennemi :
Disposent-elles donc, dit-il, d'un lang précis
pour communiquer des renseignements? <>n ne voit pas les guêpes se servir de leurs antennes pour se communiquer leurs impressions d'une manière aussi délicate que les fourmis; mais, dans le cas donné, tout langage précis leur est, comme on va le voir, inutile. Il suffit, pour l'explication du fait, que uous concevions comment une émotion d'alarme et de colère communique d'un individu à l'autre Chaque individu, remué soudain par cette impression rapide, s'élancera au dehors et bu h ra l'élan général : il se précipitera même sur la première personne venue, •!«' préférence sur celle qui luit. Tous les animaux sont entraînés par l'aspect du mouvement.
II ut- reste donc plus qu'à dire comment les émotions communiquent à toute la masse P ir le -<■ n I spectacle, répondrons is, d'un individu irrité C'est uneloi universelle d ins
iinii le domaine de h vie intelligente que la représentation d'un étal émotionnel provoque la naissance de ce même étal
cher celui qui en çsl le té in... Dès que la représentation
.•-i possible, il siiiiii qu'un seul soit ébranlé par les circons-
I biloi i 7
lances extérieures pour que tous le soient également presque aussitôt. Eu effet, l'individu alarmé manifeste extérieurement -.m étal de conscience d'une manière énergique ; la guêpe, par exemple, bourdonne d'une manière significative, correspondant chez elle à un état de colère et d'inquiétude; les autres guêpes l'entendent et se représentent ce bruit; mais elles ne peuvent se le représenter sans que les libres nerveuses qui, Chez elles, le produisent d'ordinaire ne soient plus ou moins excitées. C'est un fait psychologique facile à observer chez les animaux supérieurs que toute représentation d'unacteentraine uucommencenientd exécution de cetacte... ÏNos guêpes voyanl l'une des leurs entrer dans le nid, puis en sortir d'un vol rapide, seront donc elles-mêmes tirées au dehors, et au bruit produit par elle, leur bourdonnement répondraà l'unisson. De là une ellervescence générale de tous les membres de la société. Et cette agitation ne sera pas un vain semblant de colère; l'état émotionnel suit les actes qui l'expriment, alors même que ces actes sont des démonstrations loutes fictives. De même qu'un homme qui tient un fleuret dan- un assaut courtois s'anime au jeu et éprouve quelque chose des sentiments qu'il aurait dans mu' véritable lutte, de même que le sujet magnétisé passe par tous les étals correspondant aux
postures qu'on lui fait prendre, s'enoigueillissant quand on
le dresse, s'humiliant quand on l'accroupit, de même les animaux éprouvent rapidement les émotions dont ils repro
duisent les si-ues extérieurs. Le singe, le chat, le chien, eu viennent vile, eu simulant le eoinbat dans leurs jeux, a une Véritable Colère, tant il y a déconnexion entre les actes et les attitudes qui expriment d'ordinaire un état de conscience et
cri état de conscience lui-même, tant ces deux moitiés d'un seul ei même phénomène s'engendrent facilement l'un l'autre. Les guêpes seront donc toutes au boutd'un instant, non seulement agitées et bruyantes, mais véritablement irritées.
., J'ajoute que cette colère croîtra avec leur nombre. Les elïets du nombre sur les êtres vivants sont très singuliers. <>n sait maintenant que L'homme isolé ne sent ni ne pense comme
le même boi e transporté au sein d'une foule: et c'est une
observation souvent répétée par un célèbre critique qu'au théâtre la réunion seule des spectateurs les rend tout autres
qu'ils ne -iraient chacun eu particulier Examinons ce qui -e
passe dans une assemblée devant laquelle parle un orateur. Je suppose que l'émotion ressentie par lui puisse être repré-
-il; i \ \ii HOIRS I i i m tGM \ I l"N mim H
Bentée par le chiffre l" Bl qu'aux premières paroles, au pre mier éclal de 3on éloquence, il en communique au moins la moitié h chacun de bcs auditeurs qui seronl 300, si vous le voulez bien Chacun réagira par des applaudissements ou par un redoublement d'attention; il y .hum dans l'attitude de chacun je ne sais quoi de tendu, de tragique, el l ensemble de ces altitude-; soudainement manifestées produira <■>- qu'on appelle d ins les comptes rendus un mouvemenl ttion .
Mais ce mouvemenl sera ressenti par tous à la lois, car l'auditeur n'esl pas moins préoccupé de l'auditoire que de l'ora leur, el son imagination esl soudainement envahie par 1»' Bpectacle de ces trois cents personnes frappées d'émotion : spectacle qui ne peul manquer de produire en lui, d'après la lui énoncée toul à l'heure, une émotion réelle Admettons qu'il iir ressente que la moitié tl<' cette émotion et voyons le résul Lit La secousse ressentie par lui sera représentée, non plus par •">. mais par la moitié < I « - •"> multipliée par 300, c'esl à-dire par 750. Que si on applique la même loi a celui qui esl deboul el parle au milieu de cette fouit* silriKuVu-r. <c ne sera pas le chiffre de 750 qui exprimera son agitation intérieure, mais
300 fuis -, , puisqu'il est le foyer où toute cette foule pro
fondement remuée renvoie les impressions qu'il lui commu nique. C'esl ce qui t'ait que tant d'orateurs encore mal aguer ris Boni arrêtés, à leur premier élan, précisémenl par le suc ces de leur parole ; l'effel qu'ils produisent revient à eux tel lemenl accru qu'ils en sont, pour ainsi dire, accablés. Mais quand l'orateur réussit à vaincre son émotion el réagil sur la foule, on voil quelle répercussion de chocs électriques <l<ut
lablir entre lui el smi auditoire el com ni l un et l'autre
sont l'u quelques instants emportés au delà de leur diapasou moral accoutumé, H en esl de même dans une réunion quel conque d'êtres sentants, quels qu Us soienl : non seulement l'émotion d'un >«miI bc communique à tous, mais encore plus l igglomérationestconsidérable, plus l'émotion commune croll en intensité ' ■>
Le pass ige que l'on vienl de lire el que j'ai tenu à citer mal gré -"ii étendue, contient les principes de ce qu'on a appelé la psychologie collective. Ces principes se résument en deux propositions : I Une émotion Be répand suggestivemenl par les actes qui l'expriment à la vue el à l'ouïe el que tendent à
I Des - animales, p liv.
lui)
i.'anmôk l'iiiLosni'ingiK r.Mn;
imiter ceux qui en sont les témoins ; '2' cette «-motion croit avec le nombre de ceux qui se la communiquent les uns aux autres eu l'exprimanl par des signes visuels et auditif s.
M. Espinasa trèsbieu montré L'étroite connexion qui existe entre le sentiment et l'expression qui le révèle. Mais, pour marquer La force de celte connexion, dont témoignent les procédés d'auto suggestion affective indiqués et expliqués plus haut, il se sert de mots qui ne sauraient être pris à la lettre. L'émotion et l'expression sont, dit-il, « lesdeux moitiés d'un seul et même phénomène ». En ces deux moitiés d'un seul phénomène, on ne peut voir autre chose qu'une comparaison dont il ne faut pas être dupe. L'acte, quel qu'il soit, disons en général le mouvement qui exprime un sentiment et lesentim en i exprimé sont deux phénomènes différents : s'ils s'engendrent facilement l'un l'autre, c'est en vertu de I association qui le^ lie. — Mais ne peul-on pas dire, insistera un disciple de Taine, que ces deux phénomènes n'en sont réellement qu'un (( vu du dedans el vu du dehors, par L'endroit el par L'envers,
par la conscience el par les sens
Non, répondrai-je : ce
Langage sérail en contradiction avec l'idée même de phénomène. Esl phénomène ce qui apparaît, ce qui est vu, perçu dune manière quelconque. Ce sont donc bien deux phénomènes distincts, irréductibles que Le sentiment perçu parla conscience el le mouvement-signe perçu par Les sens. On sorl du point de vue phénoméniste et expérimental, lorsqu'on assimile leur connexion à un rapport tel que celui de l'en droil et de L'envers el que L'on croit ainsi L'expliquer par une identité prétendue qui, n'étant d'aucune façon perceptible ni intelligible, ne peut être considérée parle psychologue posil ii que comme une fiel ion métaphj sique .
J'ai dit tout à l'heure que Les observations de .M. Espinas sur les guêpes contiennent les principes de la psychologie collective. Ces) ce qu'a très bien vu ci un m ire un psychologue
l. Voyez Dernit I lis de critique et d'histoire par il Taine, |>. 102.
I Cette fiction métaphysiqu vient, au fond, de la tendance que l'on
'"■m dire matérialiste .1 voir dans l'étendue el le naouve ni les vraies el
premii i i phénoménales, li - phénomi nes-principi - . dans le sentiment cl li pen < • Mrs phénomènes secondaire lirai ou tés el subordonnés, des épiphéno Ceux-ci sont aux premiers ce qu'étaient, dans I ancienne mél (.physique les accidents aux substances. La métaphysique niste coii nsi la pseudo-idée « J «- substance en paraissant
l'écarter El l'idée de substance qu'elle conserve Bans en avoir l'air esl précisément celle de matière. Elle ne supprime réellement que l'idée de substance spirituelle. Rien de plus opposé à l'idéalismi aéo-criticiste.
-I R I \ MEMOIRE I i i i\i tGIN \ 1 i"\ \i I Bl riVKîi |e|
italien, M. Sighele, auteur d'un livre intitulera Foutêerii nelle
i omme parmi les guêpes, <lii il. comme parmi les oiseaux
donl ui otière volée, au moindre battemenl d'ailes esl
prise d'une panique invincible, ainsi parmi les hommes une émotion se répand suggesticetnent, au moyeu de la vue el de l'ouïe, avanl même que les motifs en soienl connus : el l'impulsion viiMii île la représentation même du fait imité, de
mê que nous ne pouvons jeter un regard au fond d'un pré
cipice sans avoir !«• vertige qui nous y attire1. ■
Lasuggestion affective résulte de l'expression émotionnelle, vue aspecl du via ige ou entendue (paroles el cris . laquelle c-t aussitôt imitée spontanément par ceux qui la voient el l'entendent, el ne saurai! l'être sans réagir par auto-sugges lion sur l'imagination affective de chacun de ceux qui sonl entraînés à l'imiter. C'est ainsi que la tendance à l'imitation, générale chez les êtres sentants, concourt .ivre les lois d'asso ciation el l'imagination affective, à produire le phénomène de contagion morale que l'on constate chez les hommes assemblés en grand nombre.
Plus les sentiments communiqués sonl d'une nature vio lente, grossière el basse, plus la contagion esl irrésistible <>n
en voil aisé ni la raison. Ils sonl accessibles el familiers i
tous, et, par suite, susceptibles, chez imiv d'une facile reviviscence; les signes <|in les expriment frappent tous les yeux, toutes les oreilles, ne peuvent échapper à personne. \ : 1 1 — i s'expliquent d'une manière très simple les actes criminels des foules
1 -t un fait que la suggestion qui agit sur une foule la pousse au mal plutôt qu'au bien. Pourquoi 'C'est, répond \l Sighele, que, dans une multitude, les bonnes qualités ile> particuliers, au lieu de s'unir, s'élidenl Biles s'élidenl
parune nécessité naturelle et, je dirais, arithmétique. C me
la moyenne < !<■ plusieurs nombres ne peut évidemment rire i au plus élevé de ces nombres, de même uu agrégat d'hommes ne peut refléter dans ses manifestations les I icultés plus élevés propres à quelques uns de ces hommes; il reflet seulement les facultés <|ui se retrouvent en imis «m en le plus grand nombre des individus. Les dernières <'\ les meilleures stratifications du caractère, celles que la civilisation et l'édu
. l.ii Foule criminelle, Irai! par Paul Vigny, p
lion ont réussi à former en quelques individus privilégiés sont éclipsées par les stratifications moyennes qui sont le patrimoine de tous; dans la somme totale, celles-ci prévalent et les autres disparaissent1. »
Plutôt mauvaise que bonne, la prédisposition de la foule n'attend qu'une occasion pour se manifester par des actes; et l'occasion est elle-même plus souvent mauvaise que bonne; car elle est fournie par les criminels ou malfaiteurs d'habitude, les fous et fils de fous, les alcooliques, qui, mêlés à la foule, lui communiquent leur cruauté et leur folie. Dans la foule, où personne ne commande et où personne n'obéi I, toutes les passions sont libres, les sauvages comme les généreuses : mais celles-ci ne peuvent l'aire contrepoids à celles-là. Gabriel Tarde a pu dire (pie la foule est une « bête », un « fauve », parce qu'il ne peut s'y former qu'Une âme exclusivement passionnelle, et cpie les passions qui dominent et agitent cette âme appartiennent au genre animal plutôt qu'à l'espèce homme, (le ne sont évidemment pas les liantes idées, telles
que celles (le l'obligation morale, ni les sentiments altruistes et esthétiques délicats qui, dans la foule, se communiquent par suggestion psycho-physiologique : ni les bautes idées, ni les sentiments délicats ne se voient sur le visage, comme la peur et la colère.