DE LA MOU VU: KANTIENNE
IMPRESSIONS ET RÏI I. i:\lo\S SUR LA CKISK \CT0ELLE
il en esl des mots comme des remèdes Tant qu'ils sont à la mode, il faul se presser d'en faire usage. Toutefois, en nous servant du terme de o Crépuscule -, oous I»' prendrons, non point au Bens germanique, qui est celui d'agonie, mais au sens ordinaire qui esl celui <le déclin momentané. Quel esl le sorl n serve dans l'avenir à la morale deKant?Nulne l'oserail dire. La vérité est, qu'aujourd'hui, la morale kantienne, entendons la morale du Devoir, n'a jamais été moins en faveur Son déclin est intime l'un des traits dominants de la crise morale contemporaine.
Connu. -ut et dans quelles circonstances ce déclin s'est-il fait sentir ' Sommes uous-là rn présence d'un événement nouveau ou simplement renouvelé r C'esl ce qu'il faut nous demander tout d'abord El quand nous saurons, sur ce point, â quoi nous en tenir non- essaierons de distinguer la crise présente de celle qui la précédai! il y a un peu plus de quarante ans, el d'en marquer les différences propres. Elles Bont curieuses al profond* s.
La crise d'aujourd'hui n'esl 'loue pas la Beule dont nous soyons témoins. Vers is,i"> un journal se fondait à Paris. S rédacteurs étaient MM. Massolel Frédéric Morin, M Coignel Son titre était : La Morale indépendante. Quel était son but? Détacher la morale de toute religion, non pour donner gain de cause à un athéisme éventuel, mais pour épargner aux pouvoirs publics la nécessité de favoriser Tune ou l'autre des religions
existantes : cela dans un soi-disant intérêl de défense sociale. On saij l'alliance-de ces trois termes : Famille, Propriété, Religion et aussi les réalités sociales auxquelles chacun de ces termes correspond. On sait le sens qu'il convient d'attacher au mot «religion » et que ce mot signifie la religion pratiquée par la majorité des sujets ou des citoyens d'un Ktat. On sait enfio qu'en terre française « ReligioD o signifiail en ce tempsla. comme aujourd'hui d'ailleurs. « catholicisme » et, au besoin, « Cléricalisme ». D'où il résulte que l'entreprise des fondateurs delà Morale indépendante était à la fois anticléricale et conservatrice. On n'y supprimail pas la religion. <>n y plaidait la nécessité de rompre son lien avec la morale De la
-nie on gardait les principes et les préceptes : on affirmait la
nécessité sociale de la propriété et de la famille.
Il paraît bien, dès lors, que les rédacteurs du nouveau journal auraient pu s'épargner les [rais d'une nouvelle entreprise. La t. Morale indépendante «s'appelait peut-être ainsi pour la première fois: mais ce nouveau baptême était, de bien des années, postérieur à l'ancien, attendu qu'elle étail née dans les vingl dernières années du x vme siècle ; qu'elle a vail eu Kanl pour père el qu'elle s'appelait <• Morale du devoir o Kanl n'avait point insisté sur son indépendance à l'égard de toute religion. Il avait, pourtant, mieux fait que de souligner cette indépendance. Il l'avait consacrée en constatant le fail «lu devoir dans la conscience humaine el en réduisant les deux affirmations de la vie future et de l'existence de Dieu a l'humide
condition de Postulats. Les moralistes de la nouvelle école ne
l'entendaient pas ainsi: non seulement il- ne se rat tachaient pas a la doctrine kantienne, niais il- la répudiaient ouverte
inenl .
peut être la connaissaient il- mal II esl assez è\ idenl qu'ils ne la counaissaienl guère Ils avaient donc un autre maître, un maître des plus èminents d'ailleurs, i 'aliste de haut vol el
qui avait élevé à l'Idée de. lu -Il ce. nous le disons san- redouter
le reproche d'hyperbole, un monument digne de ne jamais périr
/ a Justice dans la Révolution et dans l'Église, tel étail l'ouvrage dont "ii b inspirait le plus volontiers dan- le- bureaux de la Morale indépendante. L'auteur de ce livre étonnamment riche d'idées el de réflexions Proudhon, avait, été condamné, pour l'avoir écrit, à plusieurs années de prison Le livre étail à peu près introuvable. <m ne -e le procurait en France qu'à prix
il: CRI p| SCI I i: Dl i \ MORALE K \\ IIKNM. 1 27
d'or II avail paru en 1858 Nous étions en i msla régime
qui i\ ut conda é Proudhoo.
Que Bignifie le titre du In re el quelle esl la thèse de Proudhon? C'est que l'idée de Justice esl née en France, I année de la Déclaration des Droits de I homme, el dans cette l> tclaration même, que l'élaboration de l idée de Justice esl l'œuvre même de la Révolution. La thèse esl hardie. Il u'esl pas certain que 1 histoire la confirme •. mais les vrais juges en pareille affaire
sonl les historiens, i les magistrats Sous un gouvernement
qui se prétendait issu de la Révolution, la thèse u'était p i
pour déplaire. Le malheur esl qu'elle s'étayail sur une autre opinion, ou plutôt qu'elle en soos-entendail une autre. Car si l'idée de Justice, el son entrée dans l'histoire datenl de la
Révolution, cette id q esl l'œuvre. Par conséquent, tant que
l'espril delà Révolution u'a pas soufflé, nul a'a connu la justice véritable, -i ce u'esl quelques rares consciences éparses dans l'espèce humaine. On peut même dire que l'Eglise l i méconue
El Proudl insistai! sur cette méconnaissance. Il y insistait
avec ii lî** éloquence de tribun. Même il prenait à partie un prince de l'Eglise, le cardinal archevêque de son pays natal. \ chaque étapo de Bes analyses, il interpellait le cardinal el peu B'eu i tl lai I qu'il ue le rendit responsable des erreurs de l'Eglise el de Ba fausse idée du juste et de l'injuste. Certes Proudhon nr méconnaissait pas les leçons de charité qui, depuis la venue de Jésus-Christ, étaient tombées du haut de la chaire chrétienne Il avouait, il constatai! : mais pour protester, pour s'indigner, pour lulminer. Il ue voulait point de l'amour du pi ili.iiii comme règle' de conduite L'amour esl un sentiment el un seutimeul ne s'impose pas : tel est l'un des principaux thèmes conducteurs du livre Ce n'était donc pas seule ment au catholicisme que s'en prenait l'auteur. C'était .1 la morale de Jésus C'était .1 l'Evangile. Les magistrats du second Empire, effarés, condamnèreul
l 1 Justice affecta il les allures, ici, d'un réquisitoire, ailleurs d'un pamphlel Elle était quelque chose de plus el même ne lucoup plus qu'un pamphlel ou qu'un réquisitoire I» ins livre naissait el se développait toute une philosophie de la morale L idée directrice de cette philosophie avail pour objel l'Immanence de la justice La Justice esl humaine, loul humaiue, rien qu'humaini lit Proudhon. Sun- enl
dez m surplus l'auteur aura vite cessé de le sous enleudi que la Justice n'est pas divine. Elle ne descend pas d 1 ciel
(28 l'année philosophique, iooc
Klle est née sur la terre parmi les hommes. Mlle n'en sortira pas. Plus de Dieu. Plus de ciel. La morale strictement réduite à la pratique du juste se passe de l'un et de l'autre.
Qu'est-ce maintenant que le juste ? — Le respect du droit d'autrui. — Quel en est le fondement? — Le sentiment de la dignité humaine. — De quelle dignité? La mienne ou celle de mon semblable? — L'une et l'autre, simultanément sont saisies dans l'unité d'un seul et même acte d'aperceptiou. L'auteur de la Justin' parle autrement que nous, mais, en pré tant à sa pensée d'autres termes, nous espérons n'avoir point trahi cette pensée.
Ne lisons-nous pas, en effet : «... Il reste que la justice soit la première et la plus essentielle de nos facultés ; une faculté souveraine, pour cela même la plus difficile à connaître : la faculté de sentir et d'affirmer notre dignité, par conséquent de la vouloir et de la défendre, aussi hieu en la personne d'autrui qu'en noir,' propre personne... *»
On lit un peu plus loin s : « C'est une loi de la création et de la raison que les êtres se distinguent les uns des autres par leurs différences et réciproquement que l'identité d'attributs implique l'identité d'essence ; en sorte que l'essence paraissant surtout dans la généralité, se conservant par la généralité, se
définissant d'autant mieux que la généralité est plus nom hreuse, les individus que séparent leurs différences se cou fondent, par 1 essence qui leur est commune, en une existence unique... » D'OÙ il résulte « que l'essence étant identique
et une pour tous les hommes, chacun de nous se sent à la fois
comme personne et comme collectivité, que l'injure commise
esl ressentie par l'offenseur comme par l'offensé el par la collectivité tout entière, qu'en conséquence la protestation est
commune, ce qui est précisément la justice »■''.
On ne manquera pasde souligner, au besoin même de railler ce langage aux allures réalistes. El l'on aura beau rappeler que l'humanité n'existe que dans el par les individus, ce que
nul n'a jamais mis en doute, il n'en reste pas nioinsque le sen-
\ i.f. / ,; luslice dan» la Révolution ri dan» l'Eglise, i I. p. 17:M7.'.. p.,,, . Garnie!*) iv,s On remarquera, que col adversaire des éclectiques fiUt ,|U mol l'acuité • an usage presque éclecUque. Il Bemble vouloir dire ,|,i ,, jea yeui la Jusl'u c esl une a Faculté >!<• l'âme o, mais à an litre plus éndnenl que la Sensibilité, l'Intelligence, etc.
2 \bid., p 17 '••
il. r.RKl'L'SCUI.K Dl L.\ M i I \ I i KANTIENNE
timenl de la solidarité n'existerait ni ne se comprendrait si l'homme n'éprouvai! l'humanité en lui ri n< i.ni quel-
que chose de plus qu'un individu <jm sail môme >i l'i de la personne ne contienl pas, dans mnotation, celle
d'une solidarité entre toutes les personnes ' Je ne puis m'at-
tarder à eu faire l'ex a. Je prétends seulement qu'il y ;i là
un problème el )<• passe.
Je remarque ensuite que Proudhon, en absorbanl I idée < 1 1 1 Bien moral dans celle de Justice, affirme r<- qu'où pourrai! appeler le primai <lu Droit, [onde le Droil Burle sen timenl iju'a l'individu, non pas précisément de sa dignité, mais du reflet en lui de l'universelle ili uii<- humaine. C'est ce fait h digniti - iitiellemenl respectable et, dès qu'elle apparaît, apparaissant comme telle, qui crée le droil au respect, disons le Droil tout court Le sentiment du respect oblig toire de ce droil donne naissance au Devoir. Le Devoir déi du Droil
Telle est, dans ses principes, la morale il»' P. .1. Proudhon, de Proudhon el des rédacteursde la Morale indépendante, disciples. Cette morale admet l'obligation el les sanctions. Mais l'obligation reste immanente : ce u'esl pas Dieu, c'est l'humanité qui oblige l'homme. Mais la sanction reste ter restre : ce n'es! plu- Dieu <|ui punit ou qui récompense, c la conscience social i la conscience individuelle
La morale de Proudhon malgré l'absence de tout postulat, lait penser à celle de Kaul Elle prétend n'en pas descendre Telle était en 18»>N l'opiuion de Proudhon qui reprochait à K;nii il nvoir lait dans sa morale une place à Dieu el ;i la vie future. Telle <l«'\.iii être, cinq aus plus tard, l'opinion <!••rédacteursde la Morale, indépendante. Proudhon el sesdisci pies, en détachant la m ■ île de toute religion, se figuraient lui avoir donné des bases fermes el durables II- s'imaginaient que la morale peut se constituer non seulement eu dehors de toute religion, mais en dehors de toute science On u'étail qu'en ISGb Darwin u'étail pas un inconnu La philosophie de l'évolution se préparait à naître \ peine avait-elle donné de rares signes de \ ie .
Ainsi, c'est dans une conscience de révolutionnaire que
l. On 1
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fort |"'!i i onnuc mal i u
d 30 L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1906
germa et s'épanouit, il y aura bientôt de cela un demi siècle, l'idée de la Morale indépendante. Poudhon en fut le père. MM. Massol, Frédéric Morin, Bernard Lavergne et M"" Coignet en furent les avocats et les propagateurs. Le mouvement avait commencé hors de l'Université : Frédéric Morin, proscrit du 2 décembre, n'était plus universitaire.
L'Université ne s'inquiéta point. Au surplusses philosophes, dédaignés de ceux qui s'étaient formés eu dehors d'elle, répondaienlt volontiers à ce dédain par une indifférence nuancée de mépris. Ils croyaient volontiers ou affectaient de croire qu'une philosophie, pour durer, avait besoin d'avoir été professée en Sorbonne. Le positivisme ne les avait pas troublés. Ils connaissaient Auguste Comte de nom. Ayant entendu dire qu'Auguste Comte écrivait mal, ils ne l'avaient point lu. Ils ne connaissaient du livre de la Justice que sa bruyante condamnation. Quant à la thèse même de la Morale indépendante il suffisait de s'appeler Vacherot, Janetou Ch. Lévôque, pour croire que ses défenseurs enfonçaienl une porte ouverte. Le Dieu des éclectiques, rendons lui celte justice, n'a jamais été le Dieu dont les inspirations vont se chercher à Home. Et soutenir que le Dieu de la liaison impersonnelle esl la source dp la morale, n'est-ce point affirmer implicitement que la morale est affranchie de tout joug religieux, qu'elle peut se constituer hors de toute Église, et (pie. par suite, elle esl indépendante de toute confession ?
Plus tard. E Caro, toujours avise quand la philosophie de ses préférences lui semblait en péril, donna des signes d'inquiétude. Etait-il rationnaliste à la manière de Cousin? Cousin pactisai! volontiers avec les représentants de l'Église
\ h tempo ici ». il était presque leur allié. Au spirituel il restail libre penseur. Caro avait ou semblait avoir une attitude un peu différente el sur laquelle il se montra toujours assez habile pour éviter de s'expliquer à fond. Ce fui Caro qui, longtemps après la disparition du journal dirigé par Massol, iva d'écrire, en l'accompagnant d'une discussion perpé i ueiie. lin -ti lire de la cn-e de 1865'. Chose digne de remarque,
1 . Lee membi - de l'inslitul '|in formaient dans l \. |< - Scii aces Moi lIi - el l'olitiqw • clion de philosophie, je parle des anciens dont l'élection avait éti préparéi par Victor Cousin et ses amis, furent presque tous des anticléricaux i On a eu raison de penseï qu'entre leur l»i>-u
• 'lui du la Bible la difl était insensible. On a eu tort d'oublier
que ce Dieu n'i lait point •chu d< leur i"i. m.ii> de leur raison.
2. CI Problèmes de Muai, - /••. i vol. in-l s. & édil - Paris, Hachette.
Itl II -.111 |.|. | \ Moll Ml. K \\ I II \M.
-t appuyé -m Kanl qu'il combattil Proudhon lin1 morale tir la Justice, m ii- sans Dieu ai vie future, n'étail aucune ini'iii de son goûl l'i peu lui importail la place faite à Dieu dans la morale kantienne pourvu qu'elle lui fui faite. Bref Caro signalait entre Proudhoa et Kanl des divergences qu'il estimait fondamentales ^ussi bieu ses citations de Kant, infiniment plus rares que ses allusions, attestaienl une connaissance profondément inexacte de la doctrine el de la méthode. La Morale indépendante ue s'en porta ui plus mal m mieux Eu ce temps là, si elle n'étail point morte de sa belle mort, il ue s'eu fallait guère de beaucoup La crise <ie 1865 était finie.
La crise présente ue paraît guère remonter au delà de ls Il y eut donc plus de vingt ans d'accalmie, pendant lesquels parurent : *\r Renouvier, la Science '/<■ /</ morale, livre difficile etdonl K'- rares lecteurs se découragèrent vraisemblablement assez vite; de Charles Secrétan, les Principes de l<i morale; de Paul Janet, /</ Morale: d'Herbert Spencer, les Données <\>- \<t Morale < volutionniste\ d'Alfred Fouillée, la Ci itique des systènu ^ contemporains de morale, de J -M Guyau la Morale d'Épicure, la Morale anglaise contemporaine, ['Irréligion <lr l'avenir, {'Esquisse </ une morale sans obligation ni sanction. Telle esl la nomenclature à peu près complète des ouvrages publiés des environs de 1870 à ceux <!<■ 1890, je parle île- ouvrages donl mi s'enti viint. ou de ceux donl 1 opinion s'inquiéta Toutefois lescritiques de Fouillée, les idées d'Herbert Spencer el celles de J M Guyau ne devaienl faire brèche qu'un peu plus tard.
Pendant ces vingt années, les jeunes philosophes de l'Université lui firenl le plus grand honueur Par leurs travaux el par leur enseignement il- montrèrent, pour la plupart, une vigueur d'esprit el une originalité de pensée dont, sous le règne de Victor Cousin el grâce à son règne, I habitude sem blail perdue. Pour la première fois, faut-il dire depuis M.iiuf de Biran ou depuis Malebranche l'esprit français s'adonna aux recherches métaphysiques II esl vrai que le plus é mi unit des métaphysiciens français, J. Lachelier, av lit enseigné à l'Ecole normale el développé chez ses élèves le goûl de penser par soi-même. .1 Lachelier se rattachait .i la
philosophie de K;mt. Peul être était-il encore plus près de lv ni en morale qu'en philosophie spéculative. Il a profess
p odanl l'hiver de 1867-1868 un coin-, de i aie, destiné, jVn
ai peur, à rester toujours inédit, où, partanl de la distinction kantienne entre l'homme sensible el l'homme intelligible, il considérait l'œuvre humaine, en morale, comme un effort permanenl el méthodique pour faire descendre en quelque sorte l'homme intelligible dans l'homme sensible en imprimanl au second la forme du premier. Ceux qui oui gardé le souvenir de ces leçons inoubliables ont dû remarquer que notre maître ne faisait pas consister la morale dans une simple discussion de principes. Il ne confondait pas, ainsi qu'on paraît le faire encore chez nous, « les Fondements de la Métaphysique des mœurs avec celle métaphysique. Mais rattachant la métaphysique des mœurs à ses principes il aboutissait à une déduction des devoirs assez différente, au moins dans le détail îles applications, du stérile catéchisme que dictent encore à leurs élèv< certains maîtres de philosophie. Ce furent les beaux jours de la morale de Kant. Elle avait eu son premier crépuscule au moment de Proudhou, puisque Proudhon lui avail reproché ses attaches religieuses et, pour ce motif, l'avail répudiée. Le
crépuscule allait rec mencer bientôt
En effet, si les élèves de J. Lachelier firent preuve d'une réelle originalité d'esprit, ce ne fut pas en morale. Il semble même que l'élan hardi avec lequel ils s'élevèrent jusqu'aux sommets de la spéculation, témoigna d'une prudence pour le moins égale à sa hardiesse On sait comment se termine la thèse célèbre sur le Fondement de l'Induction M .1 Lachelier déclare sa philosophie indépendante de toute religion : il affirme que son idéalisme ne met aucune croyance en péril. Puis il parle d'un acte de foi moral qui nous aiderait à franchir les bornes de la pensée etcelles delà nature Je crains que l'idée de l'auteur n'ait été mal saisie. Mais je suis presque sûr qu'un grand nombre de jeunes débutants en philosophie, et je n > xcepte personne se sont cru tout permis en matière de métaphysique spéculative, grâce précisément a cet acte de foi unirai, sorte d'acte de contrition à l'aide duquel ils remet* traient en place tout ce qu'il leur serait arrive de déranger. Niait-on le monde extérieur, ou mettait nu eu péril sa réalité? On déclarait son existence indémontrable par la science, mais on la rétablissait parla croyance Après tout n'était-ce pas imiter Kant que de chercher dans l'ordre moral le point d'ap-
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pui de toute vérité? La morale deviul ainsi le refuge du sens commun. Elle lui d'ailleurs peu cultivée pour elle môme El s'il nous est arrivé dédire que le crépuscule «le la raison pratique commença peu après 1870, c'esl précisément parce que, -i -i souveraineté ne fui poinl mise en cause, elle ne fui admise que par prétention. Il étail entendu, ou plu entendu, que nul ne toucherai! à I impératif catégorique. El si je prétends que cette façon de le respecter risquai! de tourner
.1 son préjudice, c'esl parce que le juge ni par lequel on le
mainteuail dans ses ancieusdroitsétail insensibleraenl devenu problématique, ce qu'il ne fui jamais, dans l'espril de Kant. Kint affirme le devoir parce qu'il le constate. Les Kantiens de l'Université de France entre 1870 el 1890 faisaient reposer le devoir sur l'acte de foi qui lui confère l'existence. Or n'en
était-il pas de cel acte de foi com de cel acte <!»• la volonté
divine auquel esl suspendue <-\\r/. Descartes, l'existence du monde En eflel la doctrine cai tésienue de la création continuée implique que l»- monde cesserai! d'être s'il plaisail à Dieu de ne le plus vouloir créer.
Les choses eu étaient là lorsque, dans l'hiver de 1898-99,
ice à l initiative d'une femme d'intelligence el de volonté, une Ecole de Morale o fui annexée au Collège libre des Sciences soi iales, installé alors rue de Tournon L'opportunité de la tentative el son succès éventuel furent longuement,
ieusemenl el cousciencieusemenl discutés On avait l'intention de laisser de côté les questions de principe et d'ab irder de froul les problèmes de la morale pratique. On devait les traiter Ifbremenl en dehors de toute doctrine préadoptée. Chaque maître ferait une conférence, deux au plus, sur un sujet de son choix.
L'école naquit Elle vécut. Elle est encore vivante et l'on peul ajouter: prospère, sans rr.iiii.in> l'exagération. La première série des conférences parut sous le titre de Moi aie v l'on peul aisément se rendre compte du caractère sérieux pour oe poinl dire austère des leçons, de l'esprit de libre recherche dont la plupart él lieul animées. Chacun avail pai saus forcer la note, sans mettre la sourdine. Quelques auditeurs avaient il- été déconcei lés ? Peul 0 si toujours déconcerté d'apprendre à quel poinl il esl difficile <!«'
t. 1 vol. 1 1 1 s ■ de la £ F Ucan, 18
134 l'année philosophique: 190G
bien vivre même à ceux dont bien vivre est la seule ambition. L'impression générale étail donc satisfaisante : l'atmosphère des idées morales se renouvelait ou allait se renouveler...
Ne nous pressons pas trop de le croire. L'air étant fait pour être respiré, nedeviendrait-il pas nuisible en cessant d'être respira ble? On doit donc veiller à lui garder sa composition. C'est assez dire qu'un enseignement de morale quiviserail uniquement à la hardiesse manquerai! à peu près infailliblement son but. L'originalité peul se donner carrière, mais à la condition que la sagesse en règle l'essor et en réprime les écarts. El c'esl pourquoi dans ce recueil de conférences où chacune à sa méthode, sa manière, sa physionomie, on est frappé du soin pris par chacun des maîtres, sans en excepter notre vieux camarade <i. Sorel,leplus hardi de tous, pour détendre la ira dit ion sans lui rompre en visière. An nombre des maîtres qui enseignèrent en 1899 me de Tournon. se sont remontrés un pasteur et un prêtre. Le R. I'. Maumus, dans une claire et facile conférence sur la Justice n'apporta lien de bien nou veau Cet fut intentionnellement, peut-être. Il voulait simple ment, croyons nous, attester, sur l'une des plu- ■ laïques questions de morale, l'accord possible des catholiques et des libre- penseurs Quant au pasteur Ch. Wagner, un îles mai! d'énergie les meilleurs de l'heure présente, si je disais qu'en plu- d'un passage de sa conférence sur l'Orientation morale 'lu Temps présent il a donne l'exemple de la hardiesse, je oc serais
point -en! de mon a\ i-
Mais la sagesse, n'en ayons doute, avait presque partout le pas sur la hardiesse. D'abord les problèmes de la morale pratique avaienl été investis plutôt que discutés. <>n avait essayé di' tracer entre la - morale générale » et la o morale particulière " ainsi i pie l'un disait jadis, une zone mitoyenne d'où l'on
exilait de sortir. Quant aux principe-». \ touchait point. Ou
m- di -en ta il m la réalité de la Loi morale, ni l'accroissement de dignité que -mi accomplissement confère. Il est même assez è\ idenl qu'un certain degré d'ascétisme étail jugé inséparable d'une vie intérieure véritablement morale C'était là un ensemble d'attitudes et d'opinions tic- conservatrices dont pei sonne ne -.■ sentall embarrassé
Tandis qu'au Collège libre des Sciences sociales et, plus tard, a l'École libre des Haute- Études sociales, un continuai! de se mouvoir dans l'orbite de Kant, assez à distance toutefois, pour ne recevoir de l'astre central que de- clartés pâles ou des
i i , R| il SCULB l'i i v MORALE K \\ III nm.
souffles Lièdes, une réaction antikantienne se préparait dont le branle-bas de combat allail bientôt se [aire entendre
Ce ne fui point l'Université, coi bien l'on pense, qui
Bonna la charge. Elle pril cependant part à la lutte, el tous les universitaires ue se mirent point du même côté.
En janvier 1901 la Reçue philosophique, en tête de son premier fasicule • !«• l'année nouvelle publiait ud court mais subs tantiel article de Victor Brochard : la Morale ancienne et la 1/ \rale modei n Article qui voulait être retentissant et qui le mi o écrivit alors, non sans un peu d'humeur, c est do mauvaise humeur que je veux dire l'un des philosophes chrétiens les plus influents d'aujourd'hui, l'abbé Sertillanges L'éminenl ecclésiastique ignorait ou avait oublié, sans doute, que lesid directrices de cet article avaient tait la substance d'une leçon d'ouverture prononcée en Sorbonne en décembre 1895, el qui n'avait scandalisé personne. M Brochard assurément n'avait pas déclaré la -urne à la morale <l<- Kant. Il avait seule ment plaidé la modernité relative de la morale des Grecs entendons des philosophes grecs En effet, si Ton admet a Schopenhauer l'origine ■ sinaïque o de l'impératif kantien, il esl aisé d'établir que la morale d'Aristote est tirée d'une source infiniment moins ancienne Mais ce n'était pas le point I. . ssi ntiel était d'opposer la morale religieuse, non pas seulement celle des Hébreux où domine la notion de loi, celle des chrétiens sut laquelle plane l'idée de fraternité en Jésus Christ, mais encore celle du peuple grec • où les i« 1 «•« - d'obéissance obligatoire à la volonté divine el de sanction ultra terrestre tiennent une place assez prépondérante, ■> la morale des philosophes eu l'on se passait d'obligation au sens strict <lu terme et de sanction dans une vie future. Platon, rappelait M Bi chard, affirme que l'âme esl immortelle, mais il l'affirme en s'appuyanl sur des raisons de métaphysique pure. Quant à conception delà justice, elle est tout aussi immanent» lu-
Bivemenl humaine que celle de Proudhon Du moment où I on reconnaît dans la République, par exemple, que s'il fallait en croire les légendes, les Dieux neseraient point, tant lut,
exempts d'injustice, c'est qu il se trouverait parmi les homn -
136 i- \nm'k philosophique. '
quelques sages en état do donner aux Olympiens des leçons de justice. Ce n'est donc pas des Dieux que nous vient l'idée du juste. Songez d'autre pari qu'Aristote a ignoré les impératifs moraux, <|n*il ne professait pas la croyance à la vie future, bien plus, qu'il eûl vraisemblablement tenu toute « croyance ■> pour antiphilosophique— el vous direz volontiers
que 1a morale des philosophes LiTees se p;i--e d'obligation et de
sanction, In pas de plus, ei l'absence de ces deux idées dominantes sera bien près de caractériser à vos yeux la « morale philosophique », en regard de la ■ morale tbéologique ». D'où il résulterait que la morale de haut est. dans son tond, religieuse. A ce point de vue. les jugements de M. Brochard rejoignaient ceux de Proudhon. Toutefois M. Brochard allait plus loin que l'auteur de la Justice. Estimant que toute idée d'im pératif ou d'obéissance a une loi est. en sou fond, théologique,
il assignait à la morale des philosophes la tâche, i plus
d'enseigner à l'h< ne se- devoirs mais de lui ouvrir la roule
du bonheur. Ainsi l'avait compris Descartes, ainsi l'avaient compris Spinoza. Leibnitz, avec eux. tous les modernes, Kanl excepté. Bref, Victor Brochard reprenant l'un des dilemmes de Renouvier: >■ devoir ou bonheur » posait la question : « haut ou Aristote », et concluait en laveur d'Aristote.
Ce que Viclur liiocliai'd avait <i-e dire, M. BoutrOUX lie
venait-il pas le confirmer dans son Pascal, œuvre de premier ordre — il n'est pas deux a\ îs sur ce point - mais, à bien des irds, profondément troublante? On sait qu'il n'est guère en France d'historien de Haut plus autorisé que M Boutroux. Il le connaît, le comprend, même il excelle a le reconstruire C'esl pour ainsi dire, tout rempli de l'espril de Kant qu'il s'est mis eu présence de l'âme de Pascal, âme unique
entre toutes et vraiment i ncom paralile. Or que vient non-
apprendre .M Boutroux sinon qu'il est dans Pascal les germes d'une philosophie profondément originale, dont il peut que la vérité nous dépasse, où il se pourrait que la ité sur le fond des choses fût atteinte jusque dan- -mi intimité? Telles ne sont point les expressions de M Boutroux On se demande toutefois -i ce n'est point s,( peu
de derrière la tête car lui aussi, M Boutroux, a
pellsees i|e derrière la télé Voilà (loue Pase.il -lllle (laiis
le chœur des philosophes, presque au centre de ce chœur- Or si l'a-cal a raison, la philosophie m- peut se passer m de foi, ni de dogmes. Elle dèvii ni. Binon par sou contenu comm
i i | uni n il i Ul I \ Mon M i. KAN1 IBNNK
j;i(li<. toul au moins par sa méthode, je ne dirai pas ■ ie
mais associée à la théologie S I là que la méditation de Kant a cooduil M Boutroux, convenons que l'a vertissemenl de M. Brochard pouvait sembler venir ■• son heure. Vussi l'avertissemeul porta Une thèse «mi sortit dont .M Brochard combattu eu pleine Sorbonne, les arguments, non les poil de départ. L'auteur de la thèse, M.André Cresson, apportai! à si s une Morale de la Raison théorique. Le titre esl obs
cur si l'on se demande ce qu'il signifie. Si l'on se contente de savoir ce qu'il ne signifie point, le titre devienl claie C'esl comme si M. Cresson avait intitulé son livre:» Morale qui
n'est poinl celle de la Raison Pratique, où le senti ol a a
point de place, ou l'impératil Drique ne fail pas enten
dre d'ordre. , el Car si vous cherchez dans cette morale toute uégativeeeque vienl y faire la « Raison théorique », vous chercherez vainement l.i morale de M Cresson est une morale sans raison el sans désir. Si encore il nous appre uait ù nous vaincre ! Il ne nous invite qu'à nous éteindre On ,i dit de sa morale qu'elle était |>;n- trop sublunaire Nous la jugerions, non- nu peu trop. . sous marine, el beaucoup plusà l'usagede l'huitre qu'à l'usage de l homme. Parlons en mieux : la morale de M. Cresson conviendrait excellemment au Nibelung Alberich après que Wotan luia m i son
trésor.
[1 n'importe. Malgré desdéfauts assez graves el presque tous visibles à l'œil ou, la thèse de M Cresson ;i fail époque. On peut «'ii médire toul a sou aise. On ne fera poinl qu'il ne sesoil rencontré, à la suite de M Brochard, un jeune universi taire pour vouloir réveiller les kantiens de l'Université 'l<leur long sommeil dogmatique
■m- passait entre professeurs vers la lin de 1902. Mais au dehors les adversaires de Kanl se multipliaient, El que reprochaient il- à Kanl ' Ce que Proudhon lui avait reproché en ix -s : de fonder implicitement sa morale sur la volonté divine el de lui donner pour second pi inl d'appui le dogme de la vie future. Bref, ils lui reprochaient moius encore les der nières pages de - 1 Critique delà Raison /</<///-/'"■ que son livre sur h /. , on dam les limites de la /i'h>»h, livre donl plus d'un pasteur protesta ul orthodox assimilé la -
tance <-t qu'un chrétien seul pouvait écrire. <>r. si c'est i le livre de la /.'- ligion qu'il faul aller chercher les couclusi dernières de la Critiq fi wn Pratiq ins le
chœur des théologiens protestants que Kant mérite une place el pas très loin du centre de ce chœur.
Ainsi voilà la morale de Kant, je veux dire sa doctrine sur les principes de la philosophie morale en plein crépuscule. Ce n'est pas tout. Sa morale proprement dite, el qod pas seulement la sienne, niais toute morale animée plus ou moins profondémenl de l'esprit de Kant est aujourd'hui mise en question.
J'ignore -"il est une loi des crises de la pensée de même qu'il en est une pour les crises économiques, .le crois pourtant que les réactions quand elles se produisent durent peu. Il est des choses que l'on peul é^ iter de dire, écrivait un jour Bersot; une fois qu'elles ont été dites, c'esl en vain qu'on en arrêterai! le cours. Cela signifie que ce qu'une crise a renversé une autre crise ne le rétablira point, mais qu'elle démolira à la suite, tant qu'elle trouvera quelque chose., démolir. Nous disions tout à l'heure «pie la crise de la morale indépendante avait été courte el -ans efficace. Nous parlions selon les apparence-. Depuis que la crise nouvelle a commencé de sévir, on a examine les attaques dirigées
contre la raie de Kant par Proudhon el ses disciples, el
l'on s'esl aperçu que cette morale n'était rien de plus qu'une religion sans miracles, peut être, mais non sans dogmes. Od ne \ eu I plus de dogmes, c'esl une chose jugée. Mais quand on en aura fini avec les dogmes, le nu mien t ne sera pas encore venu de mettre bas les armes Que veul on détruire encore ' Nous venons dédire que c'esl la morale, ni plus ni moins. Expliquons nous.
Une opinion longtemps admise el qui, si elle n'eut jamais cours forcé, s'esl emparée des meilleurs esprits parmi les philosophes, consiste à séparer la morale pratique de ses fonde ments théoriques au point de remire la discussion des principes sans eiïei >nr les applications. J'ai bien peur qu'il n'y ailla un sophisme destiné à rassurer. Car quand vous aurez
t ut voir qu'une action l ête esl utile, il restera toujoursà
se demander si vous amie/ indifféremment déduit la oéces site de l'accomplir ou de l'utile ou de 11 te. Autre cb
eSl il ce que |i|r~ciil ['utilité sociale tout COlIlt. .Mille ChOS6
esl ce que prescrit celte même utilité dan- une société donl les membres auraient ou seraient censés avoir tous, à quel* que degré, l'idée de l'honnête Observons d'ailleurs que les devoirs de la vie restent présents à l'esprit du philosophe
I i:i. il -.111. Dl i \ MORAI i. K Will n\i.
même quand il cherche à les déterminer en dehors de tou expérience ou de toute tradition préalables. La plupart du
temps il s'agil de justifier rati icllemenl les idées morales
courautes plutôt que de substituer une règle de vie à une autre, [ci, ce d esl plus sur desdogmes 'i1"' l'on se règle, m sur uue tradition que l'on garde à cause du désarroi insé| rable de son abandon è\ entuel.
- d'une part, il n'esi plus admis que les fondements de la morale soient indifférents à la pratique el à l'établissement de mœurs vraiment bonnes; si, de l'autre, il n'esl pluspermis
d'appuyer la morale sur des dog s, si tel est enfin !<■ <*'>»*
ble vœu d'une jeunesse éprise de libre pensée au sens le plus
radical du terme, une c :lusion apparaîtra sans tarder I •
ne -"ni pas seulement les bases de la morale qu'il convient desoumettre au contrôle, ce sonl les idées en cours sur la matière du bien et du mal qu'il faut éprouver. Défions nous
des phénomènes de .. rali té acquise, autrement «lit de
devoirs qui ont survécu aux circonstances deleuradoptiou I. s sociologues nous ont appris que nuire conscience morale, celle que nous portons en nous esl l'œuvre d'une évolution lente, qu'il en est d'un grand nombre de devoirs universelle meut admis el respectés comme tels, ainsi que d< - trganes inutiles dont certains animauxsont pourvus : l'homme même ;i cet •■ ml ne fait pas exception II faut à la nature, poui débarasser de l'inutile, des milliers el encore des milliers de Biècles Quand il s'agil non plus d organes, mais il idées, non plus de [onctions biologiques, mais de fonctions mentales ou i quoi bon continuer de s'en acquitter si elles onl perdu toute raison d'être? Il esl des gestes qui se continuent encore, on nesail pas pourquoi. Absteuons nous de i tes.
Il esl des obstacles .1 la libre expansion ci»* notre activité esthétique ri affective. Abattons ces obstacles. Niais quels sont 1 ïtes ' Quels Boni ces obstacles I
ou plutôt l'histoire nous lapprendi
En un mol dès que nous nous apercevrons qu'un devoir n'a d'autre raison d'être qu'un ancien désir de se mettre en règle avec la volonté divine, entendon une volonté .1 laquelle
nous avons 1 de croire, nous en -fr.iurr.ui- le joug
nous nous en libérerons Pour cela, savoir el vouloir suffisent.
140 l- UïNÉE PHILOSOPHIQUE. 1906
Alors va se poser une question nouvelle Au dilemme a Kanl ou Aristote •> un autre va se substituer ou plutôt se superposer, dont voici les deux membres: Nietzsche et Tolstoï. Entre ces deux maîtres, car le nom de maître, à L'un el l'autre, revient de plein droit., l'opposition paraît être à sou maximum d'acuité. Et pourtant, el par cela même, ajouteronsnous, ils sont, comparables.
Tons deux se sonl attaqués aux valeurs morales el e d
remanié la table; Nietzsche n'a pensé que pour changer le contenu de la conscience morale contemporaine; de cela nul ne doute. Tolstoï, deson côté, u'aguère fait autre chose. Nietzsche voudrait déraciner ce qu'il reste de chrétien en nous, Tolstoï voudrait éliminer tout ce qui en nous n'est pas de source chrél ienne.
Us ont vécu s'ignoranl l'un l'autre. El quand môme, entre eux ne pouvait manquer d'éclater un conflit. Tous ceux qui ont lu leurs (envies oui dû leur reconnaître une audace toute pareille, peul être aussi la môme candeur d'illusion. Appliqué à Nietzsche, le mol « candeur ■■ l'ait sourire. El pourtant la candeur, >d l'on veul bien \ réfléchir n'es! pas ennemie de l'audace II s'en Eaul presque de toul au tout. Donc Tolstoï el Nietzsche ont la môme foi dans le pouvoir que l'homme aurait, s'il le voulait, de déraciner les éléments de sa conscience mo raie. L'un veut nous ramener à Jésus, l'autre veut nous rame ncr au Grecsd'avaul l'ère socratique. - Ainsi parla Zarathus-
ira pour prêcher à l'h< 1e la Volonté de Puissance » nous
dit Nietzsche. " Ainsi parla Jésus si pour prêcher à l'homme la volonté de renoncement » nous dit Tolstoï. El tous deux cou cluenl de môme : « Prenez la pioche el démolissez !
I.ii quoi, ils se ressemblent. I I cela oe les empêche point de différer étrangement. Entre Jésus el Zarathustra la distance esl de celles que le regard esl impuissant .1 parcourir el I ima ginal ion impuissante .1 se représenter.
11 y a plus. La différence esl de celle- qui interdisenl l'em barras du choix. Du dilemme se pose sans que, par le fail même qu'il se pose, il donne Heu à des angoisses spéculatives, ;'i des troubles de l'intelligence el de la conscience. Car -i les deux membres d'un dilemme se lonl mutuellement repoussoir, ce
i i . i;i ri m i ii m LA MoitU.I k \\ i il W'K
li!
(iui arrive assez ordinairement pour ne point dire toujours il se rencontre des esprits qui » • | > t • • 1 1 1 . moins par sympathie pour li thèse, que par antipathie pour l'antithèse. Je explicitement ce que je ne veux pas Donc je sais implicitemi'iii ce que je veux II n'est pas invraisemblable de soûl nir que Nietzsche a pu valoir quelques disciples à Tolstoï II esl extrêmement vraisemblable de penser que Tolstoï lui • - 1 1 i i \ . 1 1 1 1 un assez grand nombre
En eflet, si c'est dans Ma Religion qu'il faut aller chercher la morale selon Jésus, nous qui nous disons chrétiens ou qui nous ri uni- figurés tels à nos propres yeux, rendons grâce à l'auteui de 1/fl M '" <lr nous avoir rendus ;i ce poinl clairvoyants. Car il nous a montré, el certes malgré lui, que la morale
de Jésus esl un morale d'auges. El nous voulons, nous une morale d'hommes. Nous demandons une l"i de vie, el Jésus uous apporte une règle d'existence à l'adresse des isolés « !<• la vie. Il esl uue méthode pour guérir Phystérie qui consiste ;i reporter les malades en pensée vers les temps les plus voisins leur naissance el leur faire repasser leur enfance, leur adolescence... Cette méthode de régression donl je n'ai à juger ni même à constater les effets, simule, 'à presque - \ n prendre, la méthode qu il faudra il appliquera l'humanité i sente pour la ramener au |>ir<l <lr la montagne sur laquelle Jésus enseigna les sepl béatitudes Ce u'esl pas seulement notre couscieuce donl il faudrait, en partie, déraciner le contenu. C'esl toul ce que l'ou appelle l'humanité moderne qu'il faudrait détruire C'est l'arl qu'il faudrait supprimer, c'esl l'unie humaine qu'il faudrait refaire, avec l'innocence en plus, mais avec la j'»i.- de vivre en moins, chose qu'il esl utile d'y regarder à deux fois avanl qu'on ne la supprime.
re grand, profond >'\ sincère respect pour I uue des plus hautes consciences du temps présenl ne saurai! ôtresuspecte. Tolstoï . en cela supérieur .1 Niel ne s'est pas contenté de
prêcher. Il - est, le preniier de lo inverti .1 sa propre pré
dication II vil la vie qu'il \ oudrail nous voir vivre à tous. El il nous assure qu'on u'esl heureux que dans et par ce genre de vie. Il a fail l'expérience de sa propn morale. Il n'a pasdép les ornemeuts sacerdotaux dans la sacristie afin de se plier à 1,1 vie de tous une fois hors l'Eglise. Non. Ce pi
n .1 pas «I Eglise, mais c'esl le plus parfait h le plus c plel
des prédicateurs. Il écrit, il euseigne, et il agil selon ce qu'il enseigne, exemple à peu près unique en notre teiii|
ii-2 L ANNEE PHILOSOPHIQUE, 1906
Oui. Mais il n'a pas toujours été l'ascète que chacun respecte, qu'un grand nombre admirent, non sans s'inquiéter de ce qu'il adviendrait de chacun de nous, si chacun de nous l'imitait. Il ;i vécu la grande vie; la vie de ceux qu'on ;i raison d'ap peler les viveurs. Il est revenu de cette vie opprimé par les rancœurs et les remords. 11 en est revenu. Donc il y est allé. Donc il a bu à pleines lèvres aux coupes de la vie. Sa morale «1rs lors révélerai! facilement l'aspect d'une morale de rassasié. <»n ;i souvent comparé la vie de l'ascète ou du reli gieux cloîtré à celle d'un être penché sur la mort, y aspirant de toute son àme et de tous ses gestes. Tolstoï fait plus que d'y aspi rer, car il la simule
A ne considérer que les paroles et les actes, on oe peul s'en dédire : la morale de Tolstoï esl universellement impraticable. Elle voudrait élargir la vie, elle la rapetisse. Pour s'y conformer, le vœu de pauvreté préalable ue serait pas de trop. Tolstoï est un chrétien du xme siècle attarde dans le vingtième. Venu dans le pays de François d'Assise et en son temps, il n'eût p;i> eu d'autre maître. Françoise d'Assise s'était dépouillé avant de vivre la seule vie qu'il jugeât digne d'être vécue. Tolstoï a renoncé à ses biens ou tout au
moins, depuis sa conversion, à l'usage d'une partie de ses
biens...
El quand on s'avise de juger celte morale universellement impraticable, on fonde ce jugement sur la nécessité, pour que certainss'y conforment, que le plus grand nombre reste dans le tourbillon de la vie. Le comte Tolstoï croit-il donc que si sainl Ambroise avait cru pouvoir s'en tenir, dans ses pré dications, aux enseignements de Jésus il eût pris la peine d écrire un DeOfficiis imité de Cicéron,où les vertus chrétiennes ont leur place réservée, jeu conviens, mais où les vertus
paie is siuit admises, i par esprit de tolérance, mais par
un juste souci des nécessités temporelles
Quand ou reprochée la pure morale chrétiei l'accoutumer à détester la vie, <>n fait preuve à son égard de plus de sévérité que d'injustice. <ie que nous demandions au sage d'Iasnaïa Poliana c'était une manière de \ ivre droite et saine. Lui, puni- commencer, puni- continuer et pour unir, ne trouve rien de mieux que de nous exhorter, uon a quitter la vie, mais à la bouder, mais à la vivre petite, humble, misérable, à la vivre en franciscain..., à moins que ce oe soit eu moujik. Laissons donc cette morale porter se- fruits dans son pays
m CULB Dl LA IIORALI KANTIENNE
d'origine el souhaitons que son pouvoir de propagande trouve ses justes limites entre le Volga el 1 • lural.
En avançant versl'Esl nous traversons le pays où Nietzsche s'est fail classer parmi ses plus grands écrivains, mais <>u il ii'.~! pas sûr i|ii il ;iii gagné autant d'esprits que chez nous. Le moment est venu de nous demander pourquoi le dilemme
Tolstoï "N Nietzsche seconclul le plus souvent, par l'option de Nietzsche.
Nous avons commencé d'y répondre, puisque nous venons de dire que les idées morales <!<• Tolstoï ne sauraient être, à mil égard, articles d'exportation. Mais pourquoi le renoncement .1 suivre Tolstoï se traduirait-il par le désir nu la résolu-
ti le marcher ;'i la remorque de Nietzsche? En un mol pour
quoi le dilemme? J'] vois deux raisons La première est que, dans la crise contemporaine, on paraît disposéà pratiquer les méthodes radicales, celles qu'on pourrait appeler les méthodes de la table rase On voudrai! faire le vide dans la conscience morale «lu temps présent. L'entreprise esl d'une uardiess louable, mais elle part d'un esprit manifestement chimérique, Descartes n'a point faille vide dans sa pensée: il l'a fait dans sa créance, ce qui esl bien autre chose. Smi parti pris de doute méthodique parait bien avoir porté, oon sur la matière, mais sur la forme de la connaissance L'application à la conscience morale de la méthode de tabula rasa de Descartes étant assez impossible, on peut essayei de remonter aux sources decette conscience.de remarquer qu'elle s'esl formée au confluent de l'esprit grec el de L'esprit judéo-chrétien el
alors, que pour lui donner un contenu ho gène, pur de
tout alliage, il suffirait d'aller - abreuver .1 I u m ;'i l'autre
des deux sources mais sans mélanger leurs eaux. Dans • conditions, Tolstoï et Nietzsche deviendraient nos guides natu irk, le premier vers les sources chrétiennes, le second vers g sources helléniques.
\ cette raison s'en 1 joute une autre. On la connaît. Le désir d'éviter les devoirs de surcharge e! de s'affranchir de toute obligation mal justifiée esl un désir aujourd'hui très répandu. Il caractérise, en la différenciant de la précédente, la ci
1 i \ L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1906
d'aujourd'hui. Je l'ai déjà f;iii voir, et la thèse est assez pour que la craiutedu reproche éventuel de répétition ne nous épargne poinl le soio d'y revenir. Aussi bien il n'importe pas uniquemenl de constater un état des esprits. Il importe de se l'expliquer en évitant d'incriminer les intentions H d'attribuer ;i je ne sais quelle poussée de libertinage ce qui û'esl âpre- tout, et telle esl notre persuasion, qu'un excès d'ambition spéculative. On dirait, en empruntant à Nietzsche l'une de ses expressions favorites, quelque chose comme une crise dionysiaque de la libre pensée.
Donc, parmi les jeunes esprits avides de jouer un rôle, soit de protagoniste, soit de simple choriste, dans la crise contemporaine, beaucoup se rencontrent qui oui su de philosophie un peu moins qu'on n'en devrai! savoir au sortir du mil. <;.• ni- -oui doue pas <\r> philosophes seuls qui ont fait naître la crise Ce -mit bien plutôt des écrivains, des artistes, »i aussi, car il faut bien user des mots à la mode, quelques esthè on -.ni assez ce qu'il faul entendre par un esthète: c'esl une sorte de viveur, mais de viveur délicat, dont ton- les plaisirs de la vie consistent a poursuivre la sensation d'art et. quand on a pu l'atteindre, à l'exaspérer jusqu'à la rendre morbide. Je parle ici eu homme de mon temps Si je parlais comme ceux m faveur de qui je réclame nu peu plus que de l'indulgence, jediraisque l'esthète, tout en \ ivanl artificiellement, vit intensément, jusqu'à percevoir dans les moindres parties de son être I'' retentissement du plus petit état d'âme . jusqu'à entendre le bruil que tait la vie quand elle passe, ou celui que i.iii |c temps quand il coule L'esthète «tant et se recon naissant tel qu'il vient d'être défini, vil ou se ûgure vivre ,l une vie riche el par la même digne d'être vécue.
Il n'\ a pas que îles esthètes parmi les je - aristocrates
de l'esprit. Ceux qui manquent du talent d'aiguiser leur- -en salions 3e contentent de les .-prouver. Mais ils s'j attachent. Il leur semble que la vie est bien plus dans ce .pie Ton -eut que dan- ci' que Ion veut, el surtout bien plus dan- le mouvement .pu1 l'on achève que dans celui que l'on retient. Quand il- s'iuterrogenl sur le pourquoi de la vie, il se répon-
• \ jus*
:, . plus inHin \" fond les deux I |uh aient.
I i, leibnitien pou plutôt il ne choisirait pas. car il les accep-
itre.
Ll CRI PI SI ! il. DE i \ HOR ILS k\M n:\\K
dent que la vie esl destinée à être vécue Je me souviens qu'Ernesl Bersol Dépensait pas d'une autre manière El ■ 1 1 1 • i quand ils s'interrogent sur la bonne manière de vivre et qu'ils Be retournent vers la morale, chrétienne ou d'esprit chrétien . il- 9'étonnenl que cette morale, faite de renoncement el de
aolonté , ail bj longtemps mérité parmi les hommes de passer pour la Beule morale admissible. .1 'ai dil qu'ils ignoraient la philosophie. l\< ne savenl rien ni d'Aristote m de Kant, rien, -i ce n'est par ouï-dire. Il- ont quand môme le goûl de philosopher Bur la vie ; el s'ils avouent d'assez bonne grâ leur inexpérience des livres, ils demandent, au nom d'une certainejustice, qu'où leur reconnaisse, au moins, une expérience de la \ i<' dont, a les entendre^ le degré dépasse celui qu'elle atteint chez les professionnels de la pensée II- n'ont certes pas i ni contre le plaisir le serment d'Annibal. II- l'auraient plutôt fait contre la misère des bumbles et des déshérités de la vie. Mai- il- ur veulent s'abstenir qu'a bon escient <'t dans la cpnvictiou que c'est dans l'ordre, que le bien général j esl intéressé Bref, il- -oui tout prôts a faire croisade contre I'' péché, non pas tant en raison des plaisirs dont sa crainte nous prive, qu'en raison des fausses croyances dont Bon appréhension s'accompagne.
Croisade contre la doctrine «lu péché, croisade contre la croyance a l'impératif catégorique; croisade contre tout ce qui, dans la matière * l « * notre conscience morale descend ou
parait descendre, en lig Iroite ou oblique, d'une source
juive ou chrétienne, tel esl le triple caractère 'lu mouvement contemporain. Quels sont les 'lui- de la croisade? L'armée qui les suit n'en connaît presque qu'un seul : Nietzsche II en <•-! d'autres :
h abord Renan, le Renan des D el des Dran i; man
qui, dans le dernier de ses drames, a plaidé le droit '!<• l'individu au bonheur el en particulier, le droit oV la femme à l'amour. Renan supprime le péché.
l'.u second lieu, l'auteur de ['Esquisse </ une m obligation m -<nicti.ni, .1 m. Guyau, dont l»- livre, paru vers is ue fui jamais plus actuel qu'aujourd'hui. Guyau, lui, rejette l'obligation catégorique. \ ['autonomie de Kiut.il opp Vanomie Sa morale esl donc nettement individualiste. Enfin
I II: 1 q
Gnyau, qui ne veut pas détruire sans remplacer, propose, à titre d'équivalent du devoir, le plaisir du risque, l'attrait du danger. Eu quoi il peut être rangé parmi les précurseurs de Nietzsche. A ces deux penseurs il conviendrait d'adjoindre un écrivain de race, dont le talent mérite de ne rencontrer que des admirateurs, autour duquel, il y a dix ans encore se rangeait quiconque avait l'ambition d'écrire et de se faire lire: M. Maurice Barres. On a pu voir en tête d'un récent article sur Saint-Just, considéré comme « professeur d'énergie », deux épigraphes, l'une de Barrés, l'autre de Nietzsche '. La vérité est que ce par où Nietzsche attache esl moins son culte de l'énergie que son amour de l'individualisme. Et ce qui plaît dans Barrés, c'est sa manière de pratiquer le culte de Moi, autrement dit son Kantisme à rebours. Car e comble de l'individualisme serait au-dessus des efforts de l'homme même et surtout du Surhomme, si l'un des premiers articles de son programme n'était de se refuser des semblables afin de s'octroyer le droit de les asservir.
Nous n'avons pas ici à faire office de juge ni à décider quelle part de responsabilité revient dans la crise actuelle à M. Barrés, à Guyau, à Renan. M. Barrés estimerait peut être que s'il a plaide en faveur du Moi dans ses quatre premiers ouvrages, il a soutenu dans ses Romans de l'Energie nationale une tliè<e qui u'esl rieu moins qu'individualiste. \l. fouillée protesterai! — il l'a fait d'ailleurs avec éloquence — contre le soi-disant Nietzschéisme de Guyau. Toute la morale de Guyau u'esl pas contenue dans le beau chapitre de ['Esquisse sur les c< plaisirs du risque. » Mais il ne s'agit point de savoir ce que ces écrivains onl écrit et pensé l idées d'un auteur, on le sait, ne restent qu'assez rarement rivées soit aux principes soit aux idées qui, en leur faisant cortège, en Qxenl le sens et en limitent la portée. La jeunesse, quand elle se cherche de- guides, se les façonne à son image. El c'esl le cas de dire que prenant son bien ou elle le trouve, 1,1 où elle le trouve, elle n'emporte que ce qu'elle prend pour son bien sans s'inquiéter du reste, il en résulte parfois un peu ei môme beaucoup d'injustice envers les maîtres écrivains <>u penseurs quand on leur inflige, dans les crises de l,i pemsée, une responsabilité qu'ils déclineraient sans hésitation s'ils savaient ce dont on les charge. Ce ne sont pas les
l. Ct l < Mertufê de Fran
1 1- i ri pi -'in m i \ non \i i. k \m h s 147
auteurs, mais les lecteurs qui sonl les vrais responsables
Renaa par exemple, n'esl toul entier ni dans ses DialQ ni dans son Ibbesse de Jouarre ni dans son Discours aiu i'\<> diants El pourtant, si quelqu'un mérita de ramener à une conception de la vie voisine de celle que nous pi iux Grecs une jeunesse dressée par 9es éducateurs naturels au respecl de la toi chrétienne, et, quand même, impatiente d'abjurer cette loi, ne fut-ce pas, entre tous, le chrétien détaché de son Eglise el qu'une crise d'enthousiasme convertit provioiremenl — au paganisme, sur l Acropole d'Athèm l» itres rechercheronl -i la route qui mène à I \bbesse de Jouarre passe par l'Acropole. V.u casoù ils concluraient affirmativement, on aurail peul être torl il en témoigner quelque surprise. La Grèce divinisa la vie le jour où elle créa Dieux Jésus divinisa la mort en expirant sur le Calvaire. Préférer la Grèce .1 1 1 Judée n'esl ce poinl préférer la \ ie à la morl el par la même les joies de l'amourà la satisfacti le
h être abstenu .'
Quanl aux rapports entre Renan el Nietzsche, il- restent superficiels. Mais si l'on se maintenait à la surface des deux doctrines, on les jugerait, à bien des égards, tangentes l'une à l'autre. Renan et Nietzsche n'ont ils pas eu, tous deux le culte de la beauté grecque el de la vie conforme à l'ancien
idéal grec? Nietzsche n'a jamais rec m d'autre droit li
lime que celui des forts Renan, alors qu'il écrivait les derniers entretiens de ses Dialogues philosophiques entrevoyait dans les lointains de l'avenir le règne des Surhommes. Tous deux délestaient la déi sratie Les ressemblances ici s'arrêtent. Mais il suffit de les noter pour s'arroger le droit d'associer les deux maîtres à une même œuvre d'émancipation... nu «le dissolut ion.
Emancipation ou dissolution de la conscience morale : lequel des deux ' Dissolution d'abord, émancipation el restauration ensuite Pour le mo ni c'est à dissoudre que l'on
parait Burtoul occupé El l'on sait à quel poinl Nietzsche j excelle Vinsi, trois écrivains français qu'une; jeunesse, donl on sait quele moindre défaut est d'être étourdimenl hospitalière, logerait facilement à i irae enseigne, voila les béi
de la crise. Au-dessusd'eux, le héros par excellence Niel sche, celui qui mène la campagne. Il a l'ampleur du el la
leur du coup de pioche Sous a 1 cognée, les ruines mérn tombent. l'A m m periere ruinœ, disait le vieux poète latin.
Quand on fait profession d'esthétisme et que l'on sait son métier d'esthète, il suffit qu'un geste soit beau pour qu'on soit tenté de le reproduire. Les choses dites par Zarathustra auraient moinsde portée, s'il 1rs avait dites avec moins de magni licence. Après tout les vertus esthétiques de la phrase ne sont pas de purs ornement du discours. L'éloquence est souvent marque de sincérité, el nul de ceux qui ont approché Nietzsche n'ont mis en doute sa sincérité Quand on ne croit pas aux choses que l'on dit . on se dépêche de les dire el l'on n'y pense plus. Nietzsche y pensait toujours. Chaque livre qu'il commençait était son livre définitif. Chaque livre qu'il finissait devenait la préface du livre futur. Les livres de Nietzsche sont comme les variations d'un même motif, variations préparatoires à travers lesquelles un théine se cherche et se dégage progressivement [tour atteindre à sa vraie formule dans la Volonté de Puissance, omvre restée à l'état d'esquisse
On sait les doctrines de Nietzsche. Une idée triomphe dans l'humanité quand celui qui la pense réussit à l'imposer.
Elle triomphe. Elle est jugée vraie. Mais loin que sa vérité assure sa victoire, c'est sa victoire qui lui vaut sa dignité de vérité, il n'y a donc pas de vérité en soi Rien n'est vrai. Et de même rien n'est juste. Bref le puissant crée de la vérité comme il crée de la justice. Le philosophe, à le bien prendre est un créateur de valeurs, et cela dan- les deux sens el au
double point de vue spéculatif el pratique. Platon a eu raison, puisqu'il a su vaincre les sophistes. Calliclès, ne se trompait pas a >on tour, en ne reconnaissant d'autre droit que celui de la force.
Dès lors mi ne tarde pas à se convaincre que ce qu'on appelle l'Immoralisme n'esl qu'un aspecl du Nietzschéisme. Cet immoralisme est dominé, non parle scepticisme, mais par le., pragmatisme, car il faut décidément lui donner -un nom. Nietzsche n'est pas un sceptique. Il admet que. pour
conduire les hommes, il faut les persuader, leur donner une foi. Nietzsche n'est pas un immoraliste : car sa morale individuelle esl une morale à la hauteur des âmes les moins communes. En morale il veut que les meilleurs l'emportent, les meilleurs au sens grec du mol Sur bien des points -pas sur tous assurément — Aristote el Nietzsche auraient pu B'en tendre. En matière spéculative Nietzsche veul aussi que les meilleurs l'eraportenl Je me trompe : il ne le veut pas. il le constate.
i i l I : i I • i - I LA MORALI KANTIEN I ■'•
Donc il rejette deux entités : la Vérité, le Bien I» : il
proclame le héros Dieu, puis qu'il lui confère la puissance de créer de la vérité el de la moralité. Plus de science ni de morale, entendons plus de science imposée au nom d'une vérité supérieure aux intelligences, plus de morale impo au m un d'une loi supérieure aux consciences
Bref, Nietzsche envisagé sous ces aspects, a toul l'air de favoriser l'individualisme anarchique El c'esl pourquoi toute une partie de notre jeunesse marche à sa remorque. Caria crise morale contemporaine esl une véritable épidémie d'indi\ idualisme à outrance
Cette épidémie durera ce que durenl les épidémies. Elle n'aura qu'un temps. Et, les ruines qu'elle aura faites une fois balayées par le vent, les idées n'en suivront pas moins leurs cours, «'t L'évolution des idées continuera - comme -il n'y avait pas eu de crise ' Non Les crises laissent des traces.
Il en esl d'elles à peu près co i des grandes maladi
Quand elles ne tuenl pas, elles vaccinent. La crise actuelle aura eu cela de bon, .1 savoir qu'elle nous aura tait prendre l'habitude de voir dans la philosophie pratique de Kant, une philosophie, c'esl à dire une tentative d'explication plausible, »nde, mais nullement infaillible el définitive. La moralede Kaul .1 cessé de régner. Cela n<' veut pas «I i 1 >• qu'elle ;iit cessé de vivre. Une chose pourtant esl certain esl 'i'"'' pour
\ i\ re, elle devra lutter
On peut prédire cela sans se donner des airs de prophète. On peut le prédire, parce que l'avenir que l'on eni esl
un avenir déjà commencé Des livres comme ceux de MM Lévj Brûhl el Rauh : la '/ 1 île et la - nce de* Mœurs, \' 1 ce Moi sans parler des travaux de M Durk-
lirim. attestent que chez nous il est des moralistes capables de faire avancer lour science saus abuser des démolitions Je ne crois pas cependant que La morale kantienne ail beau coup à attendre d'eux De ce côté aussi, le crépuscule a commencé Pour taire l'histoire complète de ce crépuscule, il faudrait donc mms livrer a une nouvelle enquête, car il toul un aspect de cette histoire, non pas le moins inté-
ressaut peut-être, mais à coup sur le moins bruyant et le plus philosophique, qu'on nous reprocherait facilement d'avoir négligé : l'omission est réparable et nous la réparerons un jour.
11 y avail lieu croyons-nous, d'aller tout d'abord ailleurs que chez les philosophes, dans ces milieux profanes où l'on a plusde lecture que de vraie instruction, mais où le vide des croyances religieuses à fait naître un goût de la philosophie qui n'est pas près de se perdre. Que la philosophie goûtée dans ces milieux soit précisément aux antipodes de celle que l'ou apprenait au lycée où dont on recueillait quelques échos à l'Université, c'était à peu près fatal. On ne déteste pas une religion pour adhérer à une philosophie quand, à tort ou à raison, on juge cette philosophie fondée sur la croyance. <• Dismoi ce que tu détestes el je te dirai ce que tu aimes. » Sortir de l'Église chrétienne pour aller vers Kant. n'est-ce pas y rentrer :' La question est incertaine. Mais du moment où l'on a cru la devoir résoudre par l'affirmative, il faut chercher ailleurs. <)u chercher .' Du côté de Tolstoï :' impossible. Tolstoï, c'est Kant aggravé. Il ne restait donc que Nietzsche vers lequel certains écrits de Barrés, de Renan, el quelques pages profondes de .1 M. Guyau facilitaient la route, sans parler de Darwin el du Spencer donl on se figurai I connaître les conclusions a défaut îles doctrines.
On comprendra que non- ayons jugé opportun de nous interroger tout d'abord sur er que pensent de la vio el de la manière dont il faul la \ ivre les arrivants à la \ le el en parti culier ceux donl ce u'esl pas le métier de penser, mais qui pensent toul de même, par uécessité d'irréligion. On ne nous en voudra pas non plus de l'espril de tolérance avec lequel nous avons décrit un ensemble d'attitudes, de tendances d'idées assez éloignées <\<^ nôtres pour être discutées Leur discussion ne viendra point. A quoi bon livrer bataille à des adversaires qui se dérobent el combattre des idées que leur allure Qottante rend insaisissables ' Discuter avec Nietzsche, Renan, J. M Guyau, M. Maurice Barrés, passe encore; car ou peut les suivre sur leur terrain et on doit, à leur suite, explorer toul leur tei rai n. Mais leurs disciples ou leurs fidèles, si noua m m- avisiou d'opposer des raisons a leurs aspirations, déploreraient la lourdeur de nus arguments et passeraient suis mcombre .i t ra\ ei a nos -\ llogismes
Disons seulement, pour finir, que cette jeunesse qui ne
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craint rien tant que de paraître asservie à une toi, ne préserve pas, au degré où elle le souhaiterait, du péril qu'elle redoute Elle a changé ses Dieux, mais elle i ses Dieux. El ce sonl des Dieux partiellement inconnus Se figurera t elle longtemps que Nietzsche ''-t individualiste sans réserve el
que toul humain es! admis à II leur de pratiquer sa
morale? Se figurera t-elle queGuyau (ail consister toute morale dans l'arl de vivre dangereusement ?
Si ces illusions étaient appelées à durer, uotre jeun libremenl pensante mériterai! qu'on lui reprochai de conuattre .1 peine mieux les maîtres qui l'attirenl que ceux qui lui déplaisent <>n ['étonnerait beaucoup — mais .1 quoi bon puisque l'on ne sérail point cru ? — si on lui disait que la t tique de la Raison Pratique est toul autre chose qu'un manuel .1 l'usage des pasteurs protestants : que le livre de Kant sur la Religion dans les limites delà Raison ne fait point nécessaire ment corps avec cette Critique, où l'inspiration stoïcienne a laissé peut-être plus de traces et plus visibles que l'inspiration chrétienne,
Le crépuscule de la morale de Kant durera-t-il peu ou lo temps?Que nous importe? Disons-nous, avanl toute chose, qu'il Berail peu digne de la pensée française d'exiler Kant chez les théologiens sans avoir soumis sa morale à une critique nouvelle . La philosophie morale de Kant a beau être une philosophie el non une religion, encore (aut-il <-ii chercher les preuves dans les textes el dans les maîtres qui ont étudié textes. La crise morale d'aujourd'hui ne servirait-elle qu'à nous ramener vers l'étude patiente, laborieuse el objective de ces textes, qu'il faudrait se garder <lr la juger inutili
El maintenant nous sera 1 il permis de conclure que cette crise, à j regarder de près, est moins une crise de la pens mi de la conscience, qu'une crise de I imagination, autrement <lii une crise surtout littéraire, quelque chose comme une survivance >!<■ feu le Romantisme?
LlON'l l Dauriac.
l M l». ii. ■ \ ienl de pu R int, un lit n<
richomenl documenté, p< n i
ouvrages nui aionl para on F or la philosophie m
B1BLI0GR M'III E l'Il I LOSOPH [Ql l. PRANi \ isi: