ET LES
DILEMMES DE RENOUYIER
La théorie des antinomies est fondamentale dans le criticisme de Kant. Elle est inséparablement liée à son esthétique trausceudantale et à la distinction du phénomène et du noumène, telle qu'il leuteudait. Elle la conduit, peut-on dire, à établir cette distinction. « De bonne heure, dit M. V. Delbos, Kant a excellé à saisir les oppositions des doctrines entre elles comme les oppositions des doctrines avec les faits : c'est la conscience vive de ces oppositions qui a excité sa pensée et lui a pr scrit la formule des problèmes à résoudre : il est le philosophe des antinomies. Expérience et raison, mathématiques et philosophie natui-elle, science et moralité, certitude et croyance : les contradictions surgissent de partout, et les contradictions exigent d'être surmontées '. »
M. Delbos cite, à l'appui de cette très juste et très importante remarque, une lettre curieuse de Kant à Garve, du 21 septembre 1798, où le philosophe nous renseigne lui-même sur le rôle prépondérant qu'ont joué les antinomies dans le développement de sa pensée. « Ce ne sont pas les recherches sur l'existeuce de Dieu, l'immortalité, etc., qui ont été le point dont je suis parti, mais l'antinomie de la raison pure : « Le monde a un commencement, — • il n'a pas de commence- « meut, etc., jusqu'à la quatrième (sic) : Il y a une liberté en « l'homme, — il n'y a au contraire aucune liberté en lui, tout « est en lui nécessité naturelle» ; voilà ce qui me réveilla en premier lieu du sommeil dogmatique et me poussa à la
! . La Philosophie pratique de Kant, par V. DoIIjos, p. 57.
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critique même de la Raison, afin de faire disparaître le scandale dune contradiction manifeste de la Raison avec ellemême '. »
C'est par les antinomies kantiennes que s'explique l'évolution de la pensée philosophique de Reuouvier. Dans la première phase de cette évolution singulièrement intéressante et instructive, Reuouvier tient que la croyance peut et doit admettre, quoiqu'elle ne la comprenne pas, la couciliatiou métaphysique des thèses et des antitiièses des antinomies. Dans la seconde, il se convainc que le mystère dune telle conciliation est la négation de la philosophie et de la raison même ; que le premier et le plus impérieux principe de certi-, tude, le principe de contradiction, ohlige l'esprit à choisir entre les thèses et les antithèses; qu'il faut aller, sans hésitation, à toutes les conclusions que ce principe impose, si contraires qu'elles soient aux croyances de tradition et aux hahitudes intellectuelles: qu'il faut donc, sans souci de ces croyances et de ces hahitudes, rejeter les antithèses, c'est-àdire l'infini et la nécessité universelle, et se prononcer résolument pour les thèses, c'est-à-dire pour le lini et pour la liherté. C'est ainsi (jue, transformant les antinomies de Ka-nt en dilemmes, Renouvier a passé, par une véritable révolution intellectuelle, du panthéisme de ses premiers écrits, d'un |)aiithéisme qui rappelle celui de Hegel, nu néocrilicisme fiuitisteet libertiste des /s.s.s-a/s . Et c'est la criti(|U(' dns antinomies kantiennes qui a déterminé cette révolution. De cette criti(|ue est sortie la franche négation de l'infini, de la substance et du déterminisme universel, grande et hardie nouveauté eir phil()so|)hie. à laquelle Renouvier a été conduit, comme malgré lui. par les exigences de la logique; à hujuelle son nom est attaché, parce qu'elle caractérise essentiellement la doctrine ([u'il a soutenue, eu l'expliquant et la justiliant à sa manière, dans tous ses ouvrages, depuis l(S;)i jus(|u'à sa mort. Si l'on peut, comme M. Delbos. a|q)eler Kant le philosophe des antinomies, on peut dire de Renouvier qu'il est le l»hilosoplic (le dilemmes.
Renouvier avait réfuté en termes précis les antinomies I l.ii rhilotiopkie pratique de KanL, par V. DcUio.';, p. JT, note
kantiennes dans un Appendice de son Premier Essai. Mais il ne s'en est pas tenu à cette réfutation : dans les derniers temps de sa vie, il a repris rexamen des questions qu'elles soulèvent, et il en a fait une seconde critique qui forme les premiers chapitres de son ouvrage posthume : Critique de la doctrine de Kant. Cette seconde critique des antinomies, plus développée que la première, dont elle diffère en quelques points importants, nous fait connaître ses dernières réflexions, son dernier mot, sur le sujet. Il a voulu y marquer exactement les rapports de sa doctrine avec celle de Kant, tels qu'il les entendait dans la troisième phase de son évolution philosophique. De là le haut intérêt qu'elle me paraît présenter.
Renouvier remarque d'abord qu'après s'être fondé sur le principe de contradiction pour mettre en opposition la thèse et l'antithèse de sa première et de sa deuxième antinomie, Kant, au mépris de ce principe, attache, de parti pris, une égale valeur aux deux propositions qui se contredisent et aux preuves qu'elles invoquent, et se refuse à admettre la nécessité logique d'opter pour la thèse et d'écarter l'antithèse:
a La première et la deuxième des quatre antinomies formulées dans la Critique de la Raison pure mettent en opposition, chacune, deux propositions que Kant donne comme autant (ou aussi peu) démonstratives l'une que l'autre, alors que, cepeadant, l'une s'appuie simplement et directement sur le principe de contradiction, et l'autre sur d'autres raisons, en violation de ce principe, par conséquent, s'il est vrai ({u'elle soit la contradictoire de la première.
« Nous disons s'il est vrai quelle soit la contradictoire de la première ; Kant semble bien nous les présenter avec ce caractère ; tout le monde à première vue jugera que chacune d'elles est la négation de l'autre :
« Première antinomie. — Le monde a un commencement dans le. temps, et il est également limité quant à l'espace ; — le monde na point de commencement, point de limites dans l'espace ; mais il est infini dans le temps comme dans l'espace ;
« Deuxième antinomie. — Toute substance composée dans le monde consiste en des parties simples, et il n'existe nulle part rien que de simple et ce qui est composé du simple ; — aucune chose composée dans le monde ne consiste eu des parties simples et nulle part daus le monde il n'existe quelque chose de simple...
« Si, au lieu de formuler les thèses et les antithèses comme des propositions à démontrer, qui supposent l'existence du sujet, nous considérions le sujet, uniquement, du point de vue de la conception que nous uous en formons, on ne pourrait pas nous opposer icomme le fait Kantj la possibilité de nier l'existence de cette conception. Il est trop évident que nous possédons la représentation empirique du monde des phénomènes et que cette représentation comporte et appelle de notre part lapplication des uotions de l'entendement, de ces notions essentielles, notamment dunité et de nombre, départies et de tout, qui trouvent dans la forme intuitive de l'étendue et dans la forme successive de la pensée, une matière exacte d'opérations logiques et géométriques auxquelles notre adhésion est pratiquement obligée. Si donc nous formulions les propositions Ihétiques et antithétiques, d'une part en les unissant, de l'autre en les opposant en manière de dilemmes logiques qui porteraient sur notre conception du monde phénoménal, nous échapperions à toute objection tirée de la possibilité que ce monde n'existe pas en soi. Nous dirions :
« Ou les phénomènes qui composent l'ordre du monde dans le temps ont eu un premier commencement et forment un tout; ou la série de ces phénomènes, en t;iiil (|iie nous nous les représentons comme ayantété distincts dans leur succession, et, par conséquent, nombrables à cet égard, est cependant une série infinie de termes.
« Ou les piiénomènes actuellement tlonnés dans l'espace et qui sont distincts les uns des autres par leur situation respective, et les parties ou éléments de composition qu'on y j)eut supposerempiri(iuement forment iiii nombre déterminé total ; ou ces phénomènes sont iulinis et ne composent pas un nombre et un tout...
«' Il est ainsi bien démontré que. dans l'ordre des raisonnements et (le la dialectiiine eoinmiine aux penseurs de toute doctrine. Kant a rejeté le princii)e de conliadiction comme sans valeur; et pourtant ne devait-il pas lui-même s'y fonder quand il av;iit :i tirer, de ropi)osilion des arguments dont les conclusions sont contradictoires, cette coiisé((ueuce, que les deux [iropositions, mutuellement contradictoires, ne sauraient subsister ensemble '.' Pourcpioi s'aniiuleraient-elles lune l'autre, au lieu de se faire accepter toutes deux comme également vraies du sujet quelles concernent ? Parce
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qu'elles se coutiediseut ; ou ue saurait eu imaginer une autre raisou. Ou applique doue le principe de eontradicliou pour conclure à leur conflit, alors qu'on le repousse ou qu'on paraît rignorer, là où il s'applique pour démontrer que la thèse est vraie et, par conséquent, l'aulithèse fausse"' Pourquoi le principe paraît-il bon pour faire déclarer les propositions inconciliables, saus exiger que l'on choisisse entre elles, tandis qu'il u"a pas paru l'être pour s'imposer, dans la thèse contre d'autres argunients quelconques, invoqués dans l'antithèse, et, sans autre examen, la faire déclarer fausse '■ ? »
Gomme on le voit, Renouvier estime que l'on peut et que l'on doit formuler thèses et antithèses en manière de dilemmes logiques portant sur le monde phénoménal, unique sujet de la représentation. En un mot, il transforme en dilemmes, comme je l'ai dit plus haut, les deux antinomies dont il s'agit; et il montre ensuite saus peine qu'il est logiquement nécessaire d'apter entie les deux propositions de chacun de ces dilemmes, parce que ces deux propositions, qui se contredisent, qui sont la négation l'une de l'autre, ne peuvent être également vraies, et parce que, d'après la naturedu dilemme, l'une d'elles est nécessairement vraie et l'autre nécessairement fausse. Cette remarque serait parfaitement juste et l'on pourrait reprocher à Kant de faire un usage arbitraire du principe de contradiction, d'eu limiter de parti pris la valeur et la portée, si les antinomies avaient été dans sa pensée de véritables dilemmes, s'il lui avait paru que, des deux propositions reconnues inconciliables, l'une devait nécessairement être teuue pour vraie.
Mais Kant n'entendait nullement attribuer à ses antinomies le caractère de dilemmes ; les deux propositions antinomiques pouvaient, à ses yeux, être également fausses dans 1 application qui eu était faite. Entendons ce qu'il dit à ce sujet :
« Si l'on dit : Tout corps ou sent bon ou sent mauvais, il y a un troisième cas possible, c'est qu'il ue sente rien (qu'il n'exhale aucune odeug, et alors les deux propositions contraires peuvent être fausses. Mais si je dis : Tout corps ou est odoriférant ou n'est pas odoriférant ivel suaDeolens vel non suareolens), les deux jugements sont opposés contradictoirement et le premier seul est faux ; sou opposé contradictoire, à savoir que quelques corps ne sont pas odoriférants, comprend