Critique delà Raison pure, trad. Barni, t. II, p
s'ajouter aux phénomènes donnés. L'intuition empirique n'est donc pas composée des phénomènes el de l'espace ide la perception et de l'intuition vide;. L'un n'est pas le corrélatif de la synthèse de l'autre, mais ils sont unis dans une seule et même intuition comme matière et forme de cette intuition. Veut-on mettre l'un de ces deux éléments en dehors de l'autre (l'espace en dehors de tous les phénomènes), il en résultera toutes sortes de déterminations vides de l'intuition extérieure, qui ne sont pas des perceptions possihles. par exemple, le mouvement ou le repos du monde dans l'espace vide infini, détermination du rapport des deux choses entre elles qui ne peut jamais être perçue et par conséquent est elle-même le prédicat d'un pur être de raison ^ »
Renouvier ne me paraît pas avoir bien compris les considérations exposées dans cette preuve de l'antithèse, le principe sur lequel elle s'appuie et d'où elle tire sa force. Il croit voir et montre dans l'espace lide et le temps riile. dont parle Kant, espace vide infini qui existerait au delà des bornes du monde, temps vide infini qui en aurait précédé le commencement, des « imaginations réalistes inconciliables avec son esthétique transcendantale- ». L'observation est mal fondée et témoigne dune singulière méprise. Il n'est rien dans l'énoncé de la preuve qui ne s'accorde avec l'esthétique transcendantale, qui môme n'en découle logiquement. Kant est loin, très loin d y faire la moindre concession au réalisme. Il ne donne nullemeut un sens réaliste aux mots espace cide et lenips vide. C'est précisément parce que l'espace vide et le temps vide n'ont, à ses yeux, aucune réalité, qu'ils ne sauraient être les corrélatifs du monde, et donc, conclut-il. (|ue, n'y trouvant pas de limites concevables, le monde doit être tenu pour infini dans l'espace et dans le temps. Les Heinarqnes qu'il joint à la preuve, pour rex|)liquer j>lus complètement ne permettent aucun doute sur sa pensée. Voyons en quel.'^ termes il présente cette explication
« La preuve de l'infinité de la série donnée du monde et de l'ensenihledu monde se fonde sur ce que, dans le cas contraire, un temps vide ainsi qu'un espace vide formeraient les limites du monde. Or. je n'ignore pas que l'on cherche à écha[)[)erà celle conséquence, en [tréteudaut i|ii'il peut bien y avoir une
I. Criliifue de la liaison pin e. Ira 1. Baiiii. I II. ]>. 49. •2. Critique de la tlocirinc de Kant. p. 36.
limite du monde, quant au temps et à l'espace, sans qu'il soit nécessaire d'admettre un temps absolu avant le commencement du monde ; ou un espace absolu s'éteudant eu dehors du monde réel ; ce qui est impossible. Cette dernière partie de l'opinion des philosophes de l'école de Leibniz me satisfait complètement. Lespace est simplement la forme de l'intuition extérieure; il n"est pas quelque chose de réel qui puisse être lobjet d'une intuition extérieure, et il n'est pas un corrélatif des phénomènes, mais leur forme même. L'espace ne peut donc précéder absolumeul (par lui seul; dans lexistence des choses comme quelque chose de déterminant, puisqu'il n'est pas un objet, mais simplement la forme d'objets possibles. C'est pourquoi les choses, comme phénomènes, déterminent bien l'espace, c'est-à-dire que de tous ses prédicats possibles (grandeur et rapport), elles font que ceux-ci ou ceux-là appartiennent à la réalité ; mais l'espace ne peut pas réciproquement, comme quelque chose qui existerait par soi-même, déterminer la réalité des choses, sous le rapport de la grandeur ou de la forme, puisqu'il n'est rien de réel en soi. 11 en est de même du temps. Or, tout cela accordé, il n'en est pas moins incontestable qu'il faut nécessairement admettre ces deux non-êtres, l'espace vide eu dehors du monde et le temps vide avant le monde, dès qu'on admet une limite du monde, soit dans l'espace, soit dans le temps.
« En effet, on a beau vouloir échapper à cette conséquence qui nous fait dire que, si le monde à des limites dans le temps et dans l'espace, le vide inlini détermine nécessairement l'existence des choses réelles par rapport à leur quantité, ce subterfuge vient, sans qu'on s'en aperçoive, de ce que l'on conçoit, au lieu d'un monde sensible, je ne sais quel monde intelligible, et de ce que l'on sort ainsi du temps et de l'espace. Mais il n'est ici question que du monde des phénomènes (mujulas phœnomenon) et de sa grandeur, et l'on n'y saurait faire abstraction de ces conditions de la sensibilité, sans eu détruire l'essence. Si le monde sensible est limité, il réside nécessairement dans le vide infini. Laisse-ton de côté ce vide et par conséquent l'espace comme condition a priori de la possibilité des phénomènes, tout le monde sensible disparaît. Or, dans notre problème, ce dernier seul nous est donné. Le monde intelligible {mundus intelUgibilis) n'est rien que le concept universel d'un monde en général, où l'on fait abstraction de toutes les conditions de l'intuition de ce monde, et qui par
F'iLLOX. — .\nnée philos. 1909. 4
conséquent De peut donner lieu à aucune proposition, soit affirmative, soit négative ^ »
L'objection à laquelle Kaut répond dans ce commentaire.
— objection tirée de l'irréalité de l'espace et du temps considérés en dehors des coexistants et des successifs qui constituent le monde, — est précisément celle que lui oppose Renouvier comme un argument ad hoininem. fourni par l'esthétique transcendantale. — « L'espace, dit Renouvier, n'étant que l'intuition externe, le temps que l'ordre et la sucessiou de nos pensées, intuition interne, il n'y a plus de juste sujet d'étonnement dans la théorie qui limite et termine les phénomènes là où s'arrêtent les objets réels de l'expérience sensible ou de la pensée. L intuition pure f[ui va au delà n'est que la forme générale de la représentation spatiale et temporelle -. » — J'accorde sans peine, a d'avance répondu Kant, en s'adressaut aux disciples de Leibniz, j'accorde sans peine.
— car c'est la doctrine même que je soutiens, — qu'au delà des coexistants et des successifs, il n'y a rien que la forme pure de l'intuition extérieure et intérieure, donc rien de réel, rien f[ui i)uisse déterminer une limite spatiale et temporelle des phénomènes. iMais c'est justement parce que cette limite ne peut être déterminée par rien, qu'il y a uujmlc sujet d'élnnneuient pour la raison dans la thèse, qui, an nom du principe de contradiction, pose cette limite comme nécessaire, sans savoir où la placer, sans savoir pourquoi elle serait placée ici ou bien là. Ce sujet d'étonnement est tel qu'il dispose lesprit à nier la nécessité de cette limite et à accueillir l'antithèse. Le monde, dites-vous, est limité dans l'espace et dans le temps, et il ne l'est pas par l'espace et le temps vides. Soit. .Mais pour(|uoi et par quoi l'est-il ? Pourquoi telle limite spatiale et temporelle du monde pliitùt que telle autre? Vous voulez que le nombre des coexistants et celui des successifs, jusqu'au moment présent, soient des nombres, des nombres linis : mais |)Our([uoi tels nombres plutôt (jue tels autres ? Le nombi'e des coexistants et celui des suc^cessifs, tels (|u'ils résnllcnt logi(iuement de la linité du monde, sont inexpli- [>licables. jirbilraires; donc, on est fondé à le dire, irrationnels. Si la thèse s'appuie sur le principe de contradiction, lantithèse i)eut invoquer le principe de raison sullisante.
1. Critique de la Raison pure, Inid. Barni, t. Il, p. 50. i. Crilique de la doctrine de Kanl. p. 36.
L'idéalisme transceudantal reconnait ces deux principes et n'entend sacrifier ni l'un ni l'autre. Leur opposition forme le premier conflit de la raison avec elle-même, la première antinomie.
Renouvier a certainement méconnu la place que tient et le rôle que joue le principe de raison sutïisante dans la démonstration kantiste de Tautithèse. « La preuve prétendue de l'iulinité, dit-il, est une fausse induction tirée de l'expérience. Il est aisé de s'en rendre compte. Il est très vrai, en effet, que .dans Tordre de la sensibilité et de l'expérience, nous ne saurions voir le commencement ou la fin de rien. Tout fait donné ou imaginable a des antécédents et des conséquents, toute substance est une partie d'un ensemble de substances qui l'enveloppent ; elle a elle-même des parties sans que nous puissions atteindre, d'une part, le tout, de l'autre, l'élément. Le jeu de la quantité extensive, indéfiniment augmentée ou diminuée, ^tandis que l'unité concrète fuit toujours et que la grandeur est et demeure toujours relative; d'une autre part, les apparences de la succession, indéfinie en deux sens, des effets qui sont des causes, et des causes qui sont des effets, accoutument nos esprits à la conception illogique des séries sans extrémités '. »
Il y a dans le raisonnement de Kant une phrase qui ne permet pas de réduire sa preuve de l'infinité à une induction tirée de l'expérience. Relisons : — « Si le monde a commencé, il doit y avoir eu un temps antérieur où le monde n'existait pas, c'est-à-dire un temps vide. Or, dans un temps vide, il n'y a pas de naissance possible de quelque chose, picisqu'ancunc partie de ce temps ne contieiU platôt qiCane autre une condition distl7ictice de l'existence qui l'emporte sur celle de la non-existence (soit que l'on suppose que cette condition naisse d'ellemême ou par une autre cause). » — Qu'est-ce à dire ? N'est-ce pas le principe de raison suffisante qui est clairement allégué dans cette phrase pour nier que le monde ait pu commencer ? Et n'est-ce pas sur ce principe que Leibniz faisait reposer l'infinitisme '? La première antinomie nous ramène à la philosophie leibnizienne, où elle était contenue.
•1. Crilique de la docirine de Kaiil, p. 38.
L ANNÉE l'HILOSOPHIQUE. 190'J
Renouvier défend le lioilisme, eu disaul que les rapports des phénomènes sont intérieurs au monde; que le monde, synthèse totale des phénomènes, ne peut avoir de rapports réels avec quelque chose qui lui soit extérieur: qu'il n'y a donc pas à parler de tels rapports :
« Où cesse l'existence physique, dit-il, doivent cesser les rapports. Les rapports réels sont tous vers le dedans du monde. Le principe de relativité le veut ainsi. Commentée principe pourrait-il exiger une relation de ce qui existe à ce qui n'existe pas ? La célèbre objection de la {lèche qu'on suppose lancée par un archer, dans le vide, aux limites du monde, et dont ou demande ce qu'elle devient, est un enfantillage, si ce n'est une pétition de principe du philosophe qui croit à la réalité en soi de ce vide. La réponse à faire est que l'archer verrait la flèche voler, puisque, par hypothèse, il n'y aurait pas d'obstacle au mouvement. Le monde serait en cela prolongé dans une certaine dimension pour autant que la flèche dépasserait la sphère des objets antérieurement donnés. Le monde n'est pas limité extérieurement : il se fait à lui-même sa limite, qui n'est autre chose que son existence, en tant que synthèse finie de tous les rapports actuels entre les êtres dont il se compose ^ »
Il me paraît (|ue le linitiste peut très bien parler des limites extérieures du monde, du vide spatial (|ui s'tHend à l'inlini au delà de ces limites, du rapport extérieur du monde à ce vide spatial. Ce langage ne signifie nullement qu'il croit « à la réalité en soi de ce vide ». Ces mots espace rùlf extérieur au monde, temps ride antérieur au numde, ont un sens très clair et qui n'a rien de réaliste : celui de coexistants et de successifs jinremenl jinssihles en nombre indéfini. Espace vide extérieur signifie possibilité indéfinie détres et de i)hénomèues corporels qui se placeraient au delà du monde réel; temps vide antérieur signifie possibilité imléfinie détres et de phénomènes quelconques qui auraient précédé ceux du monde réel. Le rapport du monde réel à cette double possibilité indéfinie, voilà ce (|ue Uenouvier appelle « une relation de ce qui existe à ce qui n'existe pas », et qu'il écarte au nom