LA DEUXIÈME ANTINOMIE
Le sujet de la seconde antinomie est la question des substances simples, ou, pour mieux dire, de la substance, considérée eu général. La raison, selon Kant, peut prouver également que, dans le monde, il existe nécessairement des substances simples (thèse), et qu'il n'en peut exister (antithèse). La thèse affirme et établit la doctrine monadologique, telle qu'elle était soutenue au xviii^ siècle par les disciples de Leibniz, notamment par Wolf. Elle est énoncée dans les termes suivants :
« Toute substance composée dans le monde l'est de parties simples; et il n'existe absolument rien que le simple ou le composé du simple.
ce Preme. En effet, supposez que les substances composées ne le soient pas de parties simples : si vous supprimez par la pensée toute composition, aucune partie composée ne subsistera, et il n'y aura non plus (d'après l'hypothèse) aucune partie simple, c'est-à-dire qu'il ne restera plus rien, et que par conséquent aucune substance ne sera donnée. Ou bien donc il est impossible de supprimer par la pensée toute composition; ou bien il faut qu'après cette suppression il reste quelque chose qui subsiste indépendamment de toute composition, cest-à-dire le simple. Or, dans le premier cas, le composé ne serait pas formé de substances (puisque la composition n'est qu'une relation accidentelle de substances, qui peuvent subsister sans elle, comme des êtres existauts par eux-mêmes). Mais, comuie ce cas contredit la supposition, il ne reste plus que le second, à savoir que le composé substantiel dans le monde est formé de parties simples.
« Il suit de là immédiatement que les choses du monde sont toutes des êtres simples, que la composition n'est qu'un état extérieur de ces choses, et que, quoique nous ne puissions jamais faire sortir les substances élémentaires de cet état
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(riiiiion et les isoler, la raison ne doit pas moins les concevoir comme les premiers sujets de tonte composition, et par conséquent comme des êtres simples, antérieurement à cette composition ^ »
L'antithèse est la négation de la doctrine monadologique. Elle exclut les substances simples, non seulement des composés substantiels donnés par la perception externe, mais du monde de l'expérience en général. Voici comment elle est formulée et prouvée :
« Aucune chose composée d;:ns le monde ne lest de parties simples; et il n'y existe absolument rien de simple.
« Preiixe. Supposez qu'une chose composée (comme substance) le soit de parties simples. Puisque toute relation extérieure et par consé(juent toute composition de substances ne le sont que dans l'espace, autant il y a de parties dans le composé, autant il doit y en avoir dans l'espace qu'il occupe. Or. l'espace ne se compose pas de parties simples, mais d'espaces. Chacune des parties du composé doit donc occuper un espace. Mais les parties absolument premières de tout compo.sé sont simples. Le simple occupe donc un espace. Or, puisque tout réel qui occupe un espace renferme en lui des parties diverses placées les unes en dehors des autres, et par conséquent est composé, et cela non pas d'accidents puis(}u'il est un composé réel (car les accidents ne peuvent être extérieurs les uns aux autres sans substance), mais de substances, il suit que le simple est un composé substantiel, ce qui est contradictoire.
« La seconde proposition de ranlithèse, à savoir que dans le monde il n'existe rien de simple, ne sigiiilie pas ici autre chose, sinon (lue l'existence de quelque chose d'absolument simple ne peut être prouvée par aucune expérience, ni aucune perception, soit extérieure, soit intérieure, et ({u'ainsi la simplicité absolue n'est qu'une pure idée, dont îiiicinie expérience possible ne saurait jamais démontrer la réalité objective, et qui jiar conséciuent est sans application et sans objet dans l'exposition des phénomènes. En ellet. si l'on atlmettait cjue l'on peut trouver (l;ius ICxpérience un objet correspondant à celte idée transcendantalc. il f;iu(li;iil cpic linluilion empirique (le (|U('I(|U(' objf'l fil! reconnue pour une intuition ne contenant absolument aucune diversité d'éleuienls placés les uns en deluu-s des autres et ramenés à ruuile Or comme, de
I ('riliijiir ilr lu lliiison jii)re.. Irail. Bnrni. I. II. p. h\.
ce que nous n'avons pas conscience d'une diversité de ce genre, on ne peut conclure qu'elle soit entièrement impossible dans quelque intuition d"uu objet, mais que, d'un autre coté, cette dernière condition est tout à fait nécessaire pour pouvoir afTirnier l'absolue simplicité, il suit que cette simplicité ne peut être déduite d'aucune perception, quelle qu'elle soit. Puis donc que rien ne peut être donné dans aucune expérience possible comme un objet absolument simple, et que le monde sensible doit être regardé comme lensemble de toutes les expériences possibles, il n'y a rien de simple qui soit donné en lui.
« Cette seconde proposition de l'autilbèse a plus de portée que la première : tandis que celle-ci ne bannit le simple que de l'intuition du composé, elle l'exclut de toute la nature. Aussi n'a-t-elle pu être démontrée par le concept d'un objet donné de l'intuition extérieure (du composé), mais par son rapport à une expérience possible en général K »
Les quelques lignes de critique que Renouvier a consacrées, dans sou Premier Essai, à la seconde antinomie, montrent qu'il n'en avait pas compris la portée. Il n'a pas vu l'appui qu'y pouvait trouver, sur un point essentiel et qui, en 1854, lui tenait fort au cœur, la réforme du criticisme kantiste. Il ne s'est pas aperçu qu'elle s'opposait à tous les dogmatismes substantialistes de l'époque : dogmatisme spiritualiste. cartésien ou newtonien, dogmatisme matérialiste, dogmatisme monadologique ; qu'eu subordonnant, d'après l'estbétique transcendantale, le concept de substance à l'espace, forme subjective de l'intuition externe, elle lui ôtait toute réalité et faisait de l'idéalisme, tel que l'entendait Kant, une doctrine pbénoméniste.
« La tbèse et l'antitbèse, dit-il. sont aussi mal fondées l'une que l'autre ; car elles supposent la substance, c'est-à dire la cliose indépendante de toute relation à autre chose, tandis qu'il n'est donné dans la représentation que des rapports. Un phénomène représenté se pose par là même composé, selon qu'on envisage en lui un tout ou une partie, le rapport même ou un terme du rapport; et il n'y a pas plus de termes sans rapports que de rapports sans termes. En ce sens, l'existence du composé implique celle du simple, mais non du simple absolu, comme dans la thèse de Kant. Pour ce qui est de la
' Ciiflijtte de la Raison pure, trad. Barnj, l. Il, p. 34.
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compositiou dans l'espace, il faut se rappeler qu'on rejette l'infiui, et que la division sans terme n'est qu'une puissance arbitraire de la représentation, et enfin que l'espace n'est point une chose en soi '. »
Je tiens, quant à moi, que la thèse et lantithèse sont aussi bien fondées l'une que l'autre, précisément parce que, supposant la substance, affirmée jusqu'alors dans tous les systèmes, elles portent, l'une et l'autre, contre cette supposition, dont elles établissent l'impossibilité : la thèse contre la supposition de la substance étendue ou corporelle, l'antitlièse contre la supposition de la substauce simple ou inétendue. Leurs preuves réunies aboutissent à cette conclusion, que les deux espèces de substances distinguées par les philosophes sont également inaccessibles à notre entendement. La substance étendue, dit la thèse, est logiquement impossible, parce quil lui faudrait des composants substantiels simples que l'analyse de l'étendue, qui est infiniment composée, ne saurait donner. La substance simple ou inétendue, dit l'antithèse, ne peut être ni perçue, ni induite de nos perceptions; elle est psychologiquement impossible, parce que, d'après la nature de l'espace, il n'est possible d'y envisager que des substances étendues, lesquelles, d'ailleurs, comme étendues et comme localisées, sont purement subjectives, et parce que, d'autre part, riiuilé de la conscience qui saisit la perception interne est composée de qualités et d'actes et inséparable des qualités et des actes dont elle se compose.
Kant, il est vrai, ne tire pas de la seconde antinomie cette conséquence, que toute idée de substance, étendue ou inétendue, est illusoire et sans objet et doit être bannie de la spéculation philoso|)hique. Il se borne, comme je l'ai dit. à conclure que, dans le monde de l'expérience, la substance se présente à l'esprit sous une forme subjective imposée par les lois de la sensibilité, et ne peut donc y être perçue et connue en sa nature réelle; ce qui revient à dire que I idée de substance na d'objet réel que dans l'inconnaissable monde en soi. Mais, n'est-ce pas là. en fait, exclure des débats philosopliicjues Ja notion de la substance et de ses deux espèces? Kt la seconde antinomie ne prend elle pas ainsi, pour (|ui la considère isolément, une signification et une portée anti substantialistes? On remar(|uera (|ue, dans les lignes citées plus haut,
I. Premier F.ss-<ii de Crilique f/énérale, 1"' ùdil., p. :>'•><■
Renouvier recouiiaissait, — absolument comme Kaut, — qu'il n'y a pas d'option possible pour la thèse ou pour l'antithèse de la seconde antinomie ; que ces deux propositions ne peuvent donc former un dilemme; qu'elles sont prouvées par des arguments également irréprochables; qu'elles ne laissent pas d'être également fausses, comme appliquées par Tentendement à un objet dont la réalité échappe à l'entendement.
Je reviens sur la preuve de l'antithèse. Comme elle ne parait pas avoir été bien comprise, il n'est pas inutile de marquer avec précision ce qui en fait, à mon sens, la valeur et la force.
On ne peut concevoir sans contradiction un composé substantiel qui ne se réduise en éléments simples : c'est en quoi la thèse est logiquement invincible. Mais l'antithèse oppose à ces éléments simples, logiquement déduits et sans lesquels le composé substantiel s'évanouirait, une objection psychologiquement insurmontable. En raison de la constitution de notre sensibilité, de l'idée fondamentale de position à laquelle notre esprit est soumis, nous ne pouvons nous représenter ces éléments simples que placés dans l'espace. Or, le simple envisagé dans l'espace se réduit à un point mathématique ; et, pour le point mathématique, qui est un néant d'étendue, il ne saurait y avoir aucun lieu dans l'espace, qui, de sa nature, est étendu, donc composé de parties elles-mêmes étendues et composées ^ Les substances simples échappent donc entièrement à notre représentation ; nous ne saurions avoir de leur simplicité aucune idée.
Kant connaissait les efforts qui étaient faits de son temps pour composer la matière de points substantiels, d'atomes inétendus répandus dans l'espace et dont l'espace exprimerait les rapports de coexistence. Dans ses Remarques sur l'antithèse de la seconde antinomie, il n'hésite pas à montrer la vanité de ces efforts, qu'il avait d'abord pris au sérieux et auxquels il n'avait pas été étranger. Ce qui les condamne à l'impuissance, c'est que les éléments à la fois inéteudus et
1. Il no peut rien y avoir dans l'espace, dit très bien Bayle. qui ne soil commensuré avec l'espace, rien donc qui ne soit étendu comme l'espace. Il ne peut y avoir dans l'espace aucun lieu pour les points mathématiques [nullum esse locumin spatiopro punctis inathetnaticis\ .
localisés dout il s'agit supposeraient une uotiou de l'espace absolument différente de celle qui est inhérente à notre constitution mentale.
« Le principe de la division infinie de la matière, dont la preuve est purement mathématique, a été attaqué de telle sorte par les partisans des monades qu'on a pu les soupçonner de ne pas vouloir admettre que les preuves mathématiques les plus claires nous fassent connaître la nature de l'espace en tant qu'il est en réalité la condition formelle de la réalité de toute matière; mais de les regarder comme des conséquences dérivées de concepts abstraits, mais arbitraires, qui ne sauraient s'appliquer à des choses réelles. Comme s'il était possible d'imaginer une autre espèce d'intuition que celle qui est donnée dans l'intuition originaire.de l'espace; et comme si les déterminations a priori de cet espace ne touchaient pas en même temps tout ce qui n'est possible qu'à la condition de le remplir! Si l'on écoutait ces philosophes, il faudrait, outre le point mathématique, qui est simple et qui n'est pas une partie, mais uniquement la limite d'un espace, concevoir encore des points physiques, qui à la vérité sont simples aussi, mais ont l'avantage de remplir l'espace par la seule agrégation, comme parties de cet espace. Sans répéter ici les réfutations aussi claires que vulgaires de cette absurdité, réfutations qui se présentent en foule, comme il est d'ailleurs inutile de vouloir obscurcir \)nr des concepts i)urement discursifs l'évidence des mathématiques, je me bornerai à faire remanfuer que, si la philosophie chicane ici les mathématiques, c'est qu'elle oublie que, dans cette question, il s'agit uni(|uement des phénnnii'nrs et de leur condition. Il ne s'agit pas de trouver, pour le concept du composé pur que nous donne Vcnlenileiuent, le concept du simple; mais il s'agit de trouver, pour Viiilidlion du com]K)sé (de la matière), l'intuition du simj)le, et cela est tout à fait impossible suivant les lois de la sensibilité, et par consécjuent aussi en fait d'objets des sens. On peut donc bien dire d'un tout composé de substances, conçu par lentendemeut pur, que nous devons avoir le simjjle antérieurement à toute composition de ce tout, mais cela ne s'ap])lique pas au Inluni suhslanliale ph;irnomninn, le(|uel, comme intuition om|)iri([ue ayant lieu dans l'espace, implique cette propriété nécessaire, qu'aucune partie n'en est simple, puiscjuaucune partie de l'espace n'est simple. Cependant les partisans des monades se sont montrés
assez avisés pour vouloir éluder cette difficulté eu refusant d'admettre l'espace comme une condition delà possibilité des objets de l'intuition extérieure, et en plaçant au contraire dans celle-ci et dans la relation dynamique des substances en général la conditiou de la possibilité de l'espace. Mais nous n'avons un concept des corps qu'en tant qu'ils sont des phénomènes, et eu cette qualité ils supposent l'espace comme la conditiou de la possibilité de tout phénomène extérieur. Le subterfuge est donc vain. Il faudrait que les phénomènes fassent des choses en soi pour que la preuve des partisans de la doctrine des mouades eût nue valeur absolue'. »
Nous retrouvons, dans ces Remarques, le grand principe de la théorie kantiste de la connaissauce, la subordination de l'entendement à la sensibilité, des concepts aux deux formes subjectives de l'intuition. Les mouadistes, dit Kant, méconnaissent l'ordre véritable que l'analyse de la représentation assigne aux facultés humaines. Ils supposent un enteudeinent qui ne dépendrait pas de la sensibilité et qui, s'appliquant aux choses en soi, formerait directement le concept du composé et eu déduirait le concept du simple. Ils ne fout pas attention que le composé est nécessairement fourni à l'euteudement par la sensibilité, qu'il est donc phénomène, et non chose en soi, et que renteudemeut ne le saisit, ne peut le saisir que dans l'espace, conditionné par l'espace ; d'où il suit que le simple, qui est une partie du composé et qui en a la nature, est, lui aussi, phénomène, donnée sensible, et ne saurait être conçu que comme objet de l'intuition spatiale. Leur erreur sur l'ordre des facultés en entraîne une autre sur le rapport de l'espace aux corps qu'il renferme. Ils veulent croire et s'ingénient à soutenir que l'espace résulte, dans la représentation, de la perception des corps et de leurs actions mutuelles, au lieu de conditionner cette perception, comme forme a priori de la sensibilité. Ils établissent ainsi entre l'entendement et la sensibilité, par suite entre les objets matériels et l'espace, un rapport inverse de celui qui existe réellement. La critique des principes de la raison oblige à reconnaître et à repousser ces erreurs, et l'on ne peut les repousser qu'en se séparant de l'école philosophique de Leibniz.