Critique de la liai^mi pure. Irad. Barni, l. II. p
Dans ces réflexions sur la seconde proposition de Tantitlièse, Kant aurait dû, me semble-t-il, commencer par reconnaître ces deux points depuis longtemps mis en lumière par l'analyse de Descartes et de ses disciples : l" que la conscience du moi, de l'unité du moi, est impossible eu une substance étendue, c'est-à-dire divisible à linfini eu parties extérieures les unes aux autres, distinctes et indépendantes les unes des autres; 2° que de cette impossibilité il est naturel d'induire l'existence d'une substance simple ou inétendue, si l'on peut avoir l'idée d'une telle substance. Après quoi il aurait montré que, cette idée ne nous étant donnée ni par le sens intime ni par la perception externe, linduction que l'on en tire reste sans objet, sans application possible; qu'en fait, toutes les fois que l'on envisage l'àme-substance, on la met dans l'espace, comme si elle était un corps, tout en préteudant lui refuser les qualités des corps, ce qui est contradictoire, le point où Ion veut la réduire ne pouvant être, quoi qu'on fasse, qu'une partie détendue; en conclusion, que toutes les espèces de substances simples, monades physiques et centres psychiques, sont également soustraites à la conuaissancer expérimentale et inductive. Kant, si je le comprends bien, se borne à alléguer contre la simplicité de l'âme-substance, que cette simplicité, qui n'est certainement pas perçue, n'est pas démontrable, parce qu'on ne peut, selon lui, démontrer qu'une substance qui peuse ne saurait être composée de parties placées les unes en dehors des autres. Je ne vois pas que Fou doive admettre cette sorte de concession au matérialisme, — concession d'ailleurs inutile, — pour rejeter les substances simples. Descartes, Lanion, Bayle, Clarke et Coudillac ont suffisamment prouvé que le genre de composition des substances étendues est incompatible avec l'unité du moi.
On voit, en résumé, comn)ent, par la seconde antinomie, l'idéalisme transceudantal se sépare du monadisme leibnizien sur la question des substances matérielles et spirituelles. — Il ne peut y avoir de substances étendues, dit le monadiste, parce que l'étendue, qui est divisible à l'infini et ne peut donc avoir dunités véritables, n'est qu'un attribut apparent et illusoire. La substance étendue serait un composé sans éléments simples, c'est-à-dire sans composants réels ; ce qui est absurde. Donc, le dualisme de Descartes, matière et esprit, corps et àme, doit être abandonné; il vient de l'idée fOH//<.st' détendue, qui nous cache et nous empêche de distinguer le réel. Len-
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teademeût ne conçoit et il n'y a dans le monde que des substances simples. — Je vous accorde sans peine, répond l'idéaliste trauscendautal, qu'il ne peut exister de substances étendues. C'est ce que j'affirme et que je prouve par la thèse de la seconde antinomie. Mais je soutiens et je prouve également, par l'antithèse, que vos substances simples ne sauraient être accessibles à notre esprit : nous ne pourrions nous les représenter que situées dans l'espace ; ce qui détruirait leur simplicité et en ferait des substances étendues. Je conclus qu'il ne peut exister aucune espèce de substances dans le monde de la représentation.
Chose curieuse, l'idée de points dynamiques, d'atomes inéteudus, remplissant l'espace des agrégats matériels qu'ils forment, cette idée que soutenaient, au xviii' siècle, les disciples de Leibniz et que l'auteur de la Critiqui> de la Raison piue ûéchiYàil al)sarde,'délé reprise, au xi.v siècle, par plusieurs philosoi)lies de l'école de Cousin. Vacberot explique avec assurance que Kant n'aurait pas dii appliquer à la matière le principe mathématique de la divisibilité infinie de l'espace :
w C'est à l'aide de ce priucipe, dit-il, que Kant et les autres métapiiysiciens contestent l'axiome des physiciens; que tout composé suppose des élémeuts, sans s'apercevoir de la méprise qu'ils commettent en confondant l'espace proprement dit et la matière. Il est bien vrai que l'esprit ne conçoit |)as l'espace, ou l'étendue abstraite,, autrement que comme divisible àl'inlini. Mais ce principe ne s'api)lique poiut à la réalité, telle que l'expérience nous la révèle. Ce qui a trompé Kant et tous les métaphysiciens de l'école géométrique, c'est (|uils s'obstinent à considérer l'étendue comme une propriété et la i)ropriété fondamentale des corps, tandis ([u'elle nest (ju une propriété de l'espace. La matière est malhânatiqnemenl divisible à l'inlini. comme simple étendue; plif/sirjm'nwnt, c'est-àdire eu tant que réalité concrète, elle est réductible à certains élémeuts simples, |)tiucipes intégrants de tout conii)Osé. 11 faut bien distinguer les parties des éléments. La partie n'est que le résultat abstrait d'une division purement géométrique et rationnelle. L'élément est le principe dynamique (^l'aucune action chimique ne peut décomposer, et ({uon ne peut diviser par la pensée saus le détruire. C'est Vatoine proprement dit,
monade élémentaire, indivisible dans sa forme et sa propriété, qu'il ne faut pas confondre avec la particule étendue et figurée des atomistes. La théorie des çtomes, déjà reconnue insuffisante, même pour l'explication des phénomènes chimiques, ne peut dépasser les limites de la physique la plus mécanique : elle n'a plus de place dans une vraie philosophie de la nature. C'est aujourd'hui par le principe de Leibniz, la théorie des forces, qu'on explique la constitution et la composition des corps. Or ce principe se concilie parfaitement avec l'axiome de l'indivisibilité des substances élémentaires. Kant le reconnaît lui-même dans ses réflexions sur l'antithèse ; mais il n'en persiste pas moins dans sa démonstration mathématique, se fondant sur ce que l'espace est la coiudlion fonneUe de toute matière. Or, cette preuve n'a plus de valeur, du moment qu'on réduit, ainsi que le faisait Leibniz, l'étendue et, par suite, l'espace, à un simple rapport de coexistence entre les forces élémentaires ^ »
Notons que Vacherot entend maintenir la réalité objective de l'espace, tout en la réduisant à celle d'un rapport de coexistence entre les substances simples. Comme les disciples de Leibniz, il unit, dans sa pensée, le réalisme spatial, ainsi compris, à la doctrine des monades ; en quoi il se montre, sur tous points, opposé à l'idéalisme de Kant.
« Dans la perception de l'étendue et de la figure, dit-il, c'est l'expérience qui donne, avec les éléments, la juxtaposition et la disposition qui permettent d'en former l'image de l'étendue ou limage de la figure. Si cette image elle-même est purement subjective, en ce qu'il n'y a pas dans la réalité d'objet propre qui corresponde à son unité synthétique, le rapport, l'ordre des éléments fournis par l'expérience est un phénomène aussi indépendant de l'imagination, aussi objectif que l'existence même de ces éléments. Donc, l'étendue proprement dite, l'étendue géométrique, n'est pas, comme l'a prétendu Kant, une loi purement subjective, une simple' forme de la sensibilité. Le concept de ce nom, si abstrait qu'il soit, n'est point absolument vide et pur de tout élément empirique ; il implique juxtaposition, continuité, disposition de parties, toutes choses qui sont des données de l'expérience..-
« La distinction de l'espace et de l'étendue proprement dite, si elle a un sens, exprime simplement la difïérence de l'étendue
i. La Métaphysique et la Science, i" édit., t. II. p. 2lJ7.
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abstraite et de l'étendue coucrèle. Quant à un certain concept de l'espace qui exclurait l'éteudue et la divisibilité, je le laisse expliquer par cette école de métaphysiciens très savants et très profonds dans l'art de substituer les mots aux choses. Pour ma part, je n'ai jamais pu comprendie l'espace infini, l'immeusilé rencontrée dans un point indivisible... J'ai toujours vu dans cette thèse, non un mystère, mais un non-sens. Qu'on établisse entre l'espace et l'étendue la différence de l'abstrait au concret, ou la différence du contenant au contenu, de l'infini au fini, je suis prêt à l'admettre, comme tout' ce qui est intelligible. Mais un espace sans étendue, je ne connais pas d'impossibilité logique aussi absolue, si ce n'est un temps sans durée '. »
I. La Méidphj/sii/iie el la Science, 2' ôdit.. t. Il, \>. 122.
Paul Jaiiel ilclenil. coiiinic Yaclierol, le raunadisiiif m iiiêiuo Iciups (jutle rôalisine spatial, qui en est, à ses yeux, inséparable. « Supposez rlil-il-. avec les atonii.stes, avec Clarke et Newton, la icalilé de l'espace, en un mol le vide et les atonies, il n'est pas plus diflicile de concevoir les monades dans l'espace que d'y concevoir les atomes ; un point d'activité indivisible peut être on un point de l'espace, et une réunion de ces points d'activité conslilutMa l'af^ré^^al que nous appelons un corps. Or, il sullit ijue nous sujiposions ces points d'activité à distance les uns des autres, pour qui' irur l'éuidon produise sur les sens une impression d'étendue. » {Œuvres pliilo.sophif/ues de I^eihniz. 6° édit. t.. I, Inlroiltiction. p. x.xmi.)
Paul .lanet reconnaît. c<'pi'ndant, ijue ces points d'activité, qui sont indivisibles. « n'ayant aucune relation avec l'espace », la diflicullé de les arlmettre est « très sérieuse » : ce qui ne s'accorde guère avec ce qu'il vient de dire de la facilité de les concevoir, placés dans l'espace à distance les uns des autres. « Mais, ajoule-l-il, cotte dilliculli' ne peut être invociuée par ceux qui considèrent l'âme comme une i'orce inélendue et une substance imlividuelle: car ils sont obligés de reconnaître qu'elle est dans l'i'space. quoiqu'elle n'ait par essence aucun rapport avec l'espace ; il n'est donc pas contradictoire (|u'iine force simple soit dans l'espace. Ira-t-on jusqu'à nier qn>' r.iiiie soildans l'espace. (|u*clle soit dans le corps, el nn'^me dans une partie du corps V Qui ne voit que (-'est attribuer à l'âme un caractère <|ui n'est vrai i|ue de Dieu ? Ceux-là peuvent sans doute parler ainsi qui considèrent l'iime comme une idée divine... 8i au conlraire on se repré'r sente l'âme comme substance individuelle et créée, comment la concevoiailleurs que dans l'espace et dans le corps auquel elle est unie : et par là même, a i)lus forte raison, sera-t-on oblif^'e d'admiHIre que les monades l)euveid être dans l'espace, el alors rap|)arence de l'i-lendue s expli(|ue sans dilïiculti'. »
Paul Janet, comme on le voit, ne sarrète pas aux réllexions de Kant >ur la seconde pi'iq)osilion île l'anlillièse. Il y a. selt)n lui, des snbstaMces, le-, âmes, dont on ne pmit mettre en doute la sim])licité el quil làul bien cependant situer dans l'espace. Pourquoi n'y mettrait-on ])as égaleme»it li's <'l(''menls simples donl se composent les corps? Quelle que soit la difllculti'. elle ne sauiait être plus insurmontable pour ceux-ci que pour celles-là. Les spirilualisles ne peuvent donc avoir d'olijections contre les monades, contre l'explication (|u'elles donneni de Vappatente étendue enrporelle par la réelle étendue spatiale.
Il est juste tie dire que Vaclierol et Paul .lanei suivaient Maine de liiran.
Le mot juxtaposition, répété deux fois, montre clairement que la uotiou de l'espace, telle que Vaeherot l'explique en ce passage, ne se réduit pas, comme il ledit, à celle d'un simple rapport de coexistence. Dans un simple rapport de coexistence, il n'entrerait que l'idée de temps, et l'explication dont il s'agit y met autre chose, à savoir la représentation même de l'étendue spatiale. Le simple rapport de coexistence est devenu rapport de coexistence dans l'espace, rapport de position. L'espace, tel que le conçoit Vaeherot, est une donnée de l'expérience ; son étendue est objective, comme les substances simples qu'elle renferme et qui y sont disposées dans un certain ordre; objectif est cet ordre; objectives aussi donc les étendues partielles qui séparent les substances simples et d'où résulte cet ordre. Si l'étendue spatiale, toute étendue spatiale, est objective, elle est divisible à l'infini eu parties objectives toujours composées; elle ne saurait avoir de parties simples auxquelles puissent correspondre les substances simples. Celle-ci sont donc sans relation avec l'espace et n'y peuvent donc être représentées. Il ne peut donc y avoir entre elles un rapport objectif concevable de coexistence spatiale.
Kant n'aurait vraiment pas eu de peine à défendre sou idéalisme transcendautal contre le monadisme du xix'" siècle. Il aurait pu très bien répondre à Vaeherot : Vous n'avez pas lu avec l'attention qu'elles méritaient mes Remarques sur l'antithèse de la seconde antinomie. Que le simple soit logiquement impliqué par le composé substantiel, c'est ce que je n'entends pas contester ; pas plus que vous, je ne puis comprendre qu'il en soit autrement. Mais il s'agit de savoir si, dans l'intuition que nous avons du composé substantiel, l'intuition du simple nous est et peut nous être donnée ; et c'est ce que je nie. Je dis que vos substances, exigées par la logique, ne s'accordent pas avec les conditions de l'expérience et quelles sont donc hors de la connais-sance qui nous est accessible. Je dis que c'est un cain subterfuge de vouloir faire résulter l'espace des relations dynamiques de vos substances simples, attendu que ces rela-
ft non le loudateur de l'école éclectique. Maine de Biran rojelail le dualisme cartésien et n'admettait que des êtres simples. Il en distinguait deux espèces, les monades physiques et les âmes, lesquelles n'avaient, selon lui, qu'une seule propriété commune, la force, mais la force conçue comme agissant sur un terme extérieur à elle. Cousin était opposé à cette doctrine. 11 la combattait au nom du sens commun, alléguant que- la matière ne peut se réduire à la force. La thèse de la deuxième anlinomie était, à ses yeux, aussi inadmissible pour les corps que l'antithèse pour les âmes.
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lions supposent l'espace, sont nécessairement conditionnées par l'espace. Comment ne voyez-vous pas que, pour réduire l'espace à un rapport decoexisteiice entre monades, vous êtes obligé de donner un caractère spatial à ce rapport? Le cercle vicieux est frappant. Gest dans 1 espace que vous faites coexister les monades; c'est dans l'espace qu'il faudrait pouvoir se représenter leur coexistence. Or, j'établis, — c'est la démonstration matbématique eu laquelle je persiste. — que l'espace ne peut, en raison de sa nature, recevoir d'autres coexistants que des composés. Il y a donc bien, quelque conclusion que l'on en doive tirer, antinomie, conflit de la raison avec elle-même au sujet des composés que renferme l'espace et qui sont les objets de l'expérience. Ce conflit uapparait-il pas d'ailleurs dans lincobérence même de votre doctrine cosmologique, d'après laquelle la divisibilité infinie serait objec- . tive eu l'étendue abstraite ou spatiale, subjective en l'étendue concrète ou corporelle?
Dans son livre postliume sur la doctrine de Kaul. Reuouvier tient sur la seconde antinomie un langage tout autre que dans son Premier Essai. Il ne reproche plus à la thèse et à l'antithèse d'avoir, l'une et l'autre, dans la substance, qu'elles supposent également, un fondement chimérique. Son phénoméuisme, qui semble avoir fléchi, ne l'empêche plus de transformer roi)position qu'elles présentent en un véritable dilemme, d'où résulte l'option logiquement nécessaire entre Tune el lautre. c'est-àdire entre la substance simple et la substance étendue, divisible à l'infini, irréductible à des éléments simples. Il se rapproche, dans cette dernière critique, des monadisles du xviii" et du xix'' siècle. Il reste, d'ailleurs, sur un point essentiel, absolument séparé de Leibniz et de ses disciples allemands et français. Son monadisme est linitiste : c'est sur le principe même du fini, du nombre, qu'il fonde la nécessité logique d'admettre la thèse et de repousser l'antithèse, faisant ainsi de la seconde antinomie, envisagée comme un dilemme, un premier corollaire el une simple application du dilemme Fini-Infini, que lui paraît énoncer la première antinomie. J'ajoute qu'il attribue aux éléments simples de la matière un degré inférieur de conscience qui les assimile aux substances spirituelles ; en quoi son monadisme. tout leibnizien, se dis-
tiDgue de celui de Boscovicb, de Maine de Birau, de Vacherot, etc., lequel ue voit dans ces éléments que des centres de force au sens physique du mot et serait plus exactement désigné par le terme d'atomisme dynamique.
Examinons le jugement cjue porte Renouvier, dans son ouvrage posthume, sur la preuve de l'antithèse et sur les Remarques où cette preuve est expliquée et défendue contre le monadisme :
« L'espace étant l'objet idéal de l'intuition externe, et non pas une chose donnée extérieurement en soi, et les parties de l'espace n'étant que des rapports perçus de l'ordre et de la position des corps, on ue saurait légitimement arguer de ce que ces parties correspondent, pour nous, à des perceptions, toujours telles que nous en donnent des substances composées d'autres substances, pour prouver que celles-ci ne se terminent jamais à des êtres simples, mais sont toujours et indéfiniment composées, comme l'est l'espace lui-même, l'espace indéfiniment divisible ainsi qu'il convient à l'essence de cette fofme de la sensibilité (définition kantienne).
« Les parties désignées par le nom de simples ou de substances simples, dans la thèse de la deuxième antinomie, sont appelées des monades, ou encore des atomes, ainsi que le fait observer Kant, en sa Remarque sur cette thèse. La Remarque sur l'antithèse s'applique nominalement à la réfutation de ces deux concepts. Elle porterait avec justesse sur la notion de l'atome, si la physique moderne posait dogmatiquement l'existence du corpuscule (itendu, indivisible, comme élément dernier de composition de la matière ; car il y a contradiction entre la définition de l'étendue comme continue et l'indivisibilité. Mais tel n'est pas le cas; les idées des physiciens n'étaient pas fixées du temps de Kant, et ne le sont pas davantage aujourd'hui, sur la nature de l'atome physique, et la question est et demeure essentiellement métaphysique. Kant n'envisage, eu réalité, pour le réfuter, que l'espèce d'atomisme physique daus lequel on prend le point mathématique pour atome. Il s'occupe aussi, mais d'une façon tout à fait insuffisante et même erronée, de la monade proprement dite ou leibnizieune...
«... Il y a, eu efïet. des mathématiciens qui ont pris pour méthode d'exposition et de découverte, en géométrie, la fiction des indivisibles considérés comme composants sans nombre des contiuus; mais il n'est pas à notre connaissance que des
phiisicicns aient entendu de la sorte la composition de la matière des corps; ils ont eu d'autres manières d'envisager le rapport des éléments matériels simples à l'espace.
« On ne peut que trouver étrange, il est même inexplicable que Kant présente en ces termes le monadisme physique dont il a lui-même l'honneur, — si ce n'est qu'il doive le partager avec Boscovich. — d'être le premier représentant en philosophie, et qui n'est nullement entaclié de l'absurdité dont il parle : attribuer à de simples points (sans étendue) le privilège de remplir des espaces, Kant, auteur à l'âge de trente-deux ans de la Monadologia phiisica, sUe Mftaphysica cam Geoinelria jiinctn in Philo.sophia naturali Spécimen prinnim, avait, dans cet ouvrage, considéré l'espace comme un ordre de relations, suivant les principes de Leibniz et de Wolf, et la matière comme un système de points physiques, mais simples, iuétendus, dont l'essence propre est une force répulsive à l'égard les uns des autres. En ce cas, c'est la limite d'action de chacun qui constitue l'espace qu'il occupe ou remplit, comme ou dit, et rien n'est plus correct. C'est en ce sens tout lebiiizien que Kant enteudait alors que la substance composée suppose les substances simples. Boscovich, vers la même époque, composait son système : Pliilosophiœ naturalis theoria reducta ad unicam legem lirium in natura existenliam . Il donnait pour sièges aux forces naturelles des points mathématiques; il n'usait pas du terme de monades pour les désigner, parce qu'en effet ces forces n'avaient pour fouction que la production du mouvement (grande différence d'avec les monades psychiques de Leibniz). Leur action était attractive ou répulsive suivant certaines lois de leurs distances; et Boscovich, admettant la continuité de l'étendue au sens mathématique, niait formellement toute correspondance entre cette composition du continu et les systèmes de points matériels discrets. Ce pliilosophe distinguait dans l'espace des points locaux, qu'il ne définissait pas clairement, il est vrai, mais qu'il neccmfoudait nullement avec les points de forces qui pouvaient les occuper en se déterminant par la position dans l'espace, et il rejetait toute possibilité de contact entre deux points de force en vertu de son hypothèse de la répulsion croissant à l'infini quand la distance diminue.
« Il est donc clair que l'auteur de la Critiqne de la liaison jinre, vingt-cinq ans après la publication de sa Monadolof/ia phijsica, n'était pas seulement arrivé, grâce à son nouveau
AXTINUMIES DE KAINT ET DILEMMES DE REXOUVIER 73
système des autinomies, à regarder l'hypothèse de la continuité de la matière, accompagnant corrélativement la continuité de l'espace, comme la meilleure au point de vue de l'expérience et de la perception externe et comme excellemment propre à combattre l'argument logique de la thèse de la finilé, tiré de la contradiction intrinsèque de l'antithèse affirmant l'infinité actuelle des éléments du composé. Il n'était pas seulement parvenu à ce résultat, disons-nous, mais encore il avait oublié la véritable raison du monadisme physique qui avait été le sieu, il la défigurait, il y substituait une absurdité, pour la mieux réfuter...
« ... Puisqu'il est impossible, c'est Kaut qui le dit, et rien n'est plus juste, de trouver par les lois de la sensibilité, dans les objets des sens, r intuition du simple, en rapport avec l'intuition du composé, impossible, en d'autres termes, de nous rendre sensibles les substances simples, il est, ce nous semble, naturel et même nécessaire de recourir à des concepts intellectuels pour atteindre, autant qu'elle est possible, la connaissance de ces substances. Et ces concepts ne seront pas de purs concepts s'ils nous représentent des monades dont il s'agira de définir les propriétés induites, s'il est possible, des propriétés de leurs composés.
« Kant veut absolument, sous ce prétexte qu'il s'agit du' monde phénoménal, et non de concepts, que la continuité des monades composantes des corps doive accompagner la continuité de l'étendue. Mais on ne voit pas pourquoi Vintuition empirique des composés, parce qu'elle a l'espace pour condition de la possibilité des perceptions externes, impliquerait en outre la nécessité que, autant il y a de parties imaginables, de l'étendue, autant il doit y avoir de parties réelles de la matière, qui serait alors, comme l'espace, un continu; et nous ne voyons pas que Kant ait essayé de le démontrer. Le contact des corps est lui-même une simple apparence, et nullement un fait d'observation possible^ »
Je ne vois pas que cette critique entre dans la pensée de Kant. Il ne s'agit pas d'un prétexte, mais d'un principe auquel il s'est trouvé conduit par une analyse approfondie, — plus exacte que celle qui en avait été faite jusqu'alors, — des éléments de la représentation et des moyens de la connaissance. Ce principe, dont Leibniz et ses disciples n'ont pas tenu