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Critique de la doclrine de Kant, p. 42 et suiv

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compte, auquel ils nout pas donné place dans leur philosophie, ce principe qu'il avait d'abord, lui-même, à leur suite, méconnu dans sa MonaihilogiapJitisira, mais dont l'importance est devenue souveraine à ses yeux, est la subordination nécessaire de lentendement et de ses concepts aux formes subjectives, spatiale et temporelle, de la sensibilité. Ce principe, fondé sur l'esthétique trauscendantale, condamne les éléments simples, les unités réelles, les points physiques discrets, situés à distance les uns des autres. Exclus de l'intuition, ils ne peuvent pas ne pas l'être de la connaissance. Ils ne tombent pas sous l'entendement, parce qu'il est impossible qu'ils tombent sous la sensibilité: ils ne tombent pas sous l'enleudemeut, parce que l'entendement n'a d'autre matière où appliquer ses concepts que le continu donné par lintuilion. continu d'étendue et de durée, toujours et nécessairement divisible et composé.

— Mais, c'est précisément, dit Renouvier. parce qu'on ne peut avoir l'intuition des substances simples, qu'il est naturel et nécessaire de recourir à des concepts intellectuels pour atteindre la connaissance de ces substances. — Cette connaissauce, répond Kant, on ne l'atteint pas, quoi qu on fasse. La spéculation ne fait, par ce recours aux concepts, dont j'ai dû reconnaître la vanité, que sortir du iiKtndc de l'espace et du temps, du monde de la représentation, pour se transporter en un autre monde, où l'entendement, atïranchi de la sensibilité, s'applhiuerait directement au réel, à ce que j'appelle les choses en soi

Kant croyait volontiers ([aun tel monde, purement intelligible, c'est-à-dire soustrait aux lois de la sensibilité, donc étranger au monde des phénomènes naturels que ces lois nous font i)ercevoir, était au fond celui où Leibniz avait entendu placer ses monades. Ainsi pouvait-il voir dans la doctrine léibnizieune une confirmation de sa théorie subjectivisle de l'espace et, par suite, de son idéalisme transcendantal. C'est ce que montre un passage de ses Prinrij)i>s nu'tnjiliijsuinca de la nature, passage curieux, que cite Renouvier et sur lequel j'aurai à revenir :

« La monadologié ne se rattache pas à l'explication des phénomènes naturels ; elle est une notion pl/itnnicii'iuw du monde, développée par Leibniz et d'ailleurs exacte en elle-même, dans la mesure où le monde, considéré non pas comme un objet des sens, mais comme une chose en soi, est un pur objet de

reuteudemeut, qui toutefois sert de fondemeut aux phéuomèues sensibles. Or, saus doute, dans les choses en soi, le composé doit être constitué par le simple; car ici les parties doivent être données avant toute composition. Mais dans le phénoDiènc, le compose n'est point constitué par le simple; car le phénomène ne saurait jamais être donné autrement que comme composé (comme étendu ) ; ses parties ne peuvent donc être données que parla division, elles ne sont pas antérieures, au composé, mais ne peuvent être données qu'en lui. Aussi, la pensée de Leibniz u'était-elle pas, autant que je puis la comprendre, de définir lespace comme un ordre d'êtres simples, situés les uns à côté des autres ; il plaçait bien plutôt cet ordre à côté de l'espace et comme lui correspondant, mais dans un monde intelligible (inconnu de nous); il ne soutenait donc pas autre chose que ce que nous avons montré ailleurs, à savoir que l'espace (aussi bien que la matière dont il est la forme) ne contient pas le monde des choses en soi, mais seulement le phénomène de ce monde, et qu'il n'est lui-même que la forme de notre intuition sensible externe^. »

Que faut-il penser de cette interprétation du monadisme leibnizieu ? On peut dire, au moins, qu'elle parait justifiée par les lettres de Leibniz au Père Des Bosses. Ces lettres, très intéressantes, écrites dans les dernières années de la vie du philosophe, font voir quelle place tenait dans sa pensée la question du rapport des monades avec l'étendue spatiale et corporelle, quelles difficultés il trouvait en cette question, comment il croyait pouvoir la résoudre. J'en citerai quelques passages caractéristiques :

Letti-e XIII (1709) : « L'espace est chose continue, mais idéale icontinuum quoddam, sed idéale). La masse est quelque chose de discret (discretiim), une multitude eu acte {actualis)., un être par agrégation, composé d'unités infinies. Dans les choses qui existent eu acte, les simples sont antérieurs aux agrégats; dans les choses idéales, le tout est antérieur à la partie. »

Lettre XIX (I7l!2) : « Les monades n'ont entre elles aucune situation isitum) réelle, qui s'étende au delà de l'ordre des phénomènes (qui ultra phœnomenorum ordinem porrigatur). Chacune d'elles est comme un monde séparé, et ces mondes

1. Principes métaphysiques de la nature. — Dynamique, théorème IV. scolie II. trad. Andler et Chavannos.

sont en harmonie entre eux par leurs phénomènes, sans avoir par eux-mêmes aucun autre commerce, aucun autre lien {et hi per phœnomena sua consentiunt inter se, nuUo alio per se coni' mercio^ nexaqiie). »

Lettre XX: « Il couvient d'expliquer tous les phénomènes par les seules perceptions des monades eu harmonie entre elles, en écartant la substance corporelle. Par ce mode d'exposition, l'espace devient un ordre des phénomènes coexistants, comme le temps un ordre des phénomènes successifs. Il n'y a aucune proximité ou distance spatiale des monades {nec uUa eut inonnilnm propinquitas, aut distantia spat ialis) \ dire qu'elles sont toutes réuuies eu un point ou disséminées dans l'espace (esse in pancto conylobalas, aut in spatio (lisseniinatas) c'est employer certaines fictions de notre esprit pour imaginée, comme nous le faisons volontiers, ce qui ne peut être que conçu par l'entendement. Daus cette considération, ne trouve place aucune extension ou composition du continu, et toutes les difficultés résultant des points s'évanouissent {et ommes de punctis diljicnltates eranesnoil)... Les monades ne sauraient être, à proprement parler, dans un lieu réel [in loco ahsolnto), attendu qu'elles ne sont pas, à vrai dire, des éléments, mais seulement des conditions delà matière (cu»i refera non sint ingredientia, sed tantiun requisita innteri;e). C'est pourquoi il nest pas nécessaire d'admettre des indivisibles localisés (indirisUjiHa quxdam localia constitui), ce qui fait naître de si grandes dilTicultés. Il suffît que la substance corporelle soit considérée comme quelque chose qui réalise des phénomènes hors des àines. »

Ou voit que la conception des monades et de l'espace attribuée à Leibniz, par Kant est, somme toute, conforme à celle (jue Leibniz avait exposée lui-même dans ses lettres au P. Des Bosses. Elle semble môme en être tirée. La comparaison indiquée par l'expression de théorie platonicienne peut aisément s'expliquor. Kant a pu très bien dire que les monades leibniziennes étaient des réalités nouménaies, des choses en soi contemplées en quelque sorte par l'enleudeinent, — par le seul entendement, — au delà du monde sensible, au delà de la région spatiale des phénomènes corporels ; qu'elles étaient le fondement nécessaire de ces phénomènes, qui nous cachent leur nature, mais qu'elles ne sauraient entrer, comme parties constituantes, en de tels composés ; que le rapport du simple ou composé est daus les noumèues, dans les choses en soi,

tout autre que dans les corps ou objets sensibles. Et il a pu tout naturellement, au sujet des monades, rappeler le rôle que jouent les Idées dans la philosophie de Platon.

Il résulte assez clairement des passages cités plus haut, qu'il ne se trompait pas sur la pensée de Leibniz en faisant observer qu'elle n'était pas de définir l'espace un ordre d'êtres simples situés les uns à côté des autres, mais plutôt de considérer ces êtres simples comme appartenant à un monde purement intelligible, correspondant au monde de l'espace et des phénomènes corporels. Cette pensée, qui, pour s'accorder avec la théologie traditionnelle, imaginait des vincula suh.stantialia ou rcalia, restait sans doute quelque peu confuse et même , contradictoire. En la dégageant à sa manière, Kant lui donnait la précision et la cohérence logique qui lui manquaient. Mais il est certain que, pour Leibniz, les monades n'étaient pas, ne pouvaient pas être des points physiques,, des indivisibles localisés. Il se rendait compte qu'une telle localisation, à laquelle l'imagination s'arrête facilement, est, en raison de la nature de l'espace, inadmissible. Il avait bien vu les difficultés où s'engageraient ceux que séduirait l'idée très simple de ces points physiques, et qui voudraient les substituer aux atomes étendus de la physique newtonienne. Il mettait, vainement d'ailleurs, ses disciples en garde contre cette idée, à laquelle Kant lui-même devait un moment s'attacher.

Renouvier ne croit pas que Kant ait donné, dans ses Principes métaphysiques de la science de la nature, une idée exacte de la doctrine leibnizienne. « Les monades, dit-il, sont à la fois, pour cette doctrine, les êtres en soi et les véritables êtres de la nature. L'espace, qui est l'ordre de ces choses (ordo coexistentium, — qui est en même temps la forme de Vintuition sensible externe, car l'un n'exclut pas l'autre, — l'espace ne contient (.[ne comme condition de leur représentation le monde des choses en soi, et le phénomène de ce monde, et il ne les sépare pas. Mais Kant, lui, voudrait effectuer la séparation, afin de poser les choses en soi comme incoguoscibles, d'un côté, et d'attribuer, de l'autre, au monde sensible, l'infinité

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qui devient exempte de contradiction, selon lui, parce qu'elle n'est qu'un phénomène ^ »

J'accorde que le monde purement intelligible des monades leibnizieunes n'est pas l'inconnaissable monde en soi de Kant. Et Leibniz n'eût certainement pas admis que l'idéalisme transcendantal fût. comme parait l'avoir pensé Kant, une conséquence légitime de sa monadologie. L'entendement, selon Leibniz, saisit, par le raisonnement, les substances simples sous le continu pbénoméual qui ne permet pas à la représentation sensible de les atteindre. Il eu atlirme l'existence, il en connaît par induction la nature psycbique. Ce sont des choses en soi auxquelles il croit pouvoir appliquer ses concepts, notamment ceux d'unité et de nombre, sans avoir besoin de les placer dans l'espace, et tout en les séparant des phénomènes spatiaux et corporels dont elles sont le fondement et la condition. Mais il les en sépare aussi bien que Kant. comme le montrent ses lettres au P. Des Bosses. Il les en sépare, car il ne reconnaît entre elles aucun rapport de situation, aucune proximité en distance spatiale. S'il les en sépare, ce n'est pas, sans doute, pour les poser comme inconnaissables et pour attribuer l'infinité au monde sensible qu'elles réalisent ; car il tient, dune part, qu'elles peuvent être et sont connaissables, sans qu'il soit besoin de les localiser, d'eu faire des points physiques ; et, d'autre part, que le principe de raison suffisante peut et doit les faire considérer comme infinies en nombre, aussi bien que les phénomènes du monde sensible.

Le monadisme leibuizien est opposé à ces deux principes sur lesquels s'appuie l'idéalisme transcendautal ; la subordination de l'entendement à la sensibilité, l'assimilation à l'espace du temps considéré comme forme de la sensibilité intérieure. C'est en vertu de ces deux principes, rappelons-le, que, selon Kant, la subjectivités'étend de l'intuition externe (espace» à lintuiliou interne tempsi, et du temps à tous les principes de la raison, à la pensée tout eutière ; que, parsuite, leschoses en soi sont nécessairement inconnaissables comme étrangères aux deux intuitions ; en un mot, que l'idéalisme transcendautal apparaît comme un illusionisme radical et universel. Comme le monadisme leibuizien n'admet pas les principes, il est naturel qu'il rejette également les conséque'nces. Il peut donc très bien et il doit limiter l'idéalisme, en laissant la réa-

J. Criliijiie de la dcclriiw il,' Kiml, p. 4'J.

lité objective aux rapports de temps, coexistence et succession, et aux divers concepts de l'entendement, nombre, causalité, finalité. Il peut tenir pour conuaissables toutes les choses en soi que suppose le monde sensible, en les assimilant aux âmes, et, par cette assimilation même, les distinguer, les séparer des phénomènes dont elles conditionnent la représentation. Cette séparation, que le monadisme leibnizien effectue aussi bien que l'idéalisme transcendanlal, est, dans les deux doctrines, celle de la métaphysique et de la science proprement dite. Mais entre les deux doctrines il y a cette différence que, d'après celle de Leibniz, lobjet de la métaphysique est clairement déterminé, tandis que, d'après celle de Kant, il ne peut être, pour notre esprit, impuissant à sortir du sensible et du subjectif, qu'un mystère impénétrable.

Ce n'est pas au monadisme leibnizien que s'adressaient et s'attaquaient les Remarques sur l'antithèse de la deuxième antinomie ; c'est au monadisme réaliste et physique des disciples de Leibniz : au monadisme réaliste et physique, dans lequel Boscovich et Kant lui-même (avant la Critique) avaient vu et montré une explication rationnellement satisfaisante des phénomènes naturels, qu'ont soutenu, avec force, au xix*" siècle, Maine de Biran, Vacherot, Paul Janet, et que défend, à son tour, Renouvier, en reprochant à Kant d'en avoir oublié les raisons, après les avoir, vingt-cinq ans auparavant, très correctement exposées. L'erreur dont le monadisme physique était entaché aux yeux de lauteur de la Critique de la Raison pure, — erreur qu'il croyait sans doute pouvoir qualifier d'absurdité, parce qu'il y était tombé lui-même, — n'était pas, on peut le croire, de composer de points le continu spatial ; c'était de mettre dans l'espace même ses points physiques indivisibles, en imaginant des points locaux correspondants ; c'était d'occuper, de remplir une certaine partie de l'espace par l'action qu'y exerçaient à l'égard les uns des autres ces centres de forces. Renouvier ne voit rien de plus correct, ni rien de plus conforme à la doctrine leibnizienne que cette théorie d'atomisme dynamique. Je conteste absolument ces deux assertions. Sur la seconde, le doute est vraiment impossible : qu'on relise les textes où Leibniz se montre éloigné du monadisme physique autant et pour les mêmes raisons que l'est Kant lui-même dans sa démonstration de la seconde antinomie.

On ne saurait être étonné de la position prise par Renouvier

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dans sou livre posthume, eu celte question des points de force ou monades physiques. C'est la solution à laquelle il s'était arrêté, en 1864, dans son Troinihue Essai, et que lui paraissaient établir, en parfait accord, la physique mathématique et la critique générale :

« C'est à la fois un problème de physique mathématique et de critique générale que de rechercher la manière dont il convient de se représenter la condition locale des derniers êtres. Nommons-les librement des atomes, puisque nous avons écarté l'interprétation vicieuse de ce mot.

« Dirons-nous que les atomes occupent une étendue, ou dirons-nous qu'ils résident en des points mathématiques ? Mais qu'est-ce d'abord qu'occuper une étendue? Si cela devait signifier avoir dans l'étendue que l'on dit occupée des parties qui soient elles-mêmes des êtres, comme il arrive dans les corps sensibles, organisés ou non, les atomes n'occupent aucune étendue, puisque par définition ils ne sauraient avoir d'autres êtres sous eux. Mais si cela siguilie s'entourer des sphères d'action dans l'espace, développer dos perceptions et des appétitious dans un rayon déterminé, sous des conditions géométriques, par conséquent, ce qui est posséder un corps dans le sens vraiment positif du mol, alors l'atome peut posséder un corps et avoir de rétendue.

« Par exemple, concevons les fonctions atomiques de cette manière que Boscovich introduisit dans la science après Newton. Admettons que les atomes exercent les uns sur les autres des actions qui leur sont rapportées comme à des points mathématiques, et dont les intensités dépendent de leurs distances mutuelles. Ces actions, répulsives pour les moindres distances, deviennent ensuite attractives, augmentent, puis diminuent rapidement, et enlin, à des dislances sensibles pour nous, suivent la loi de la gravitation. Dans cette hypothèse, on sujjposera dos répulsions indéfiniment croissantes quand les distances iliminuenl à partir dune certaine valeur: au dessus il n'y a (juo des attractions possibles. C'est bien ainsi que le calcul doit s'entendre: mais, physiquement, les forces doivent être bornées au.\ cas do leur ellicacité réelle. <>r, dun cùlé, rattraction d'un atome seul sur un autre atome est sans elVet sensible à des dislances relativement grandes, pour lescjuolles ou n'a à considérer que des actions entre masses d'atomes liés : do l'autre, les répulsions nont pas même lieu d'exister aux distances moindres que les der-

nières atteintes entait. On peut donc fixer le corps et l'étendue naturelle de l'atome à la circonscription des plus grandes répulsions possibles, dans laquelle aucun autre atome ne pénètre...

« Tel est le mode le plus rationnel sous lequel les sciences physiques puissent aujourd'hui représenter la matière. Les deux erreurs anciennes et antagonistes l'une de l'autre, celle du tout continu et celle des solides insécables se soutiennent encore dans beaucoup d'esprits. La dernière surtout est une manière d'imagination telle quelle, qui sert à fixer les idées, exactes d'ailleurs, des physiciens et des chimistes...

« Je viens de montrer la physique mathématique arrivant à définir la matière par la force, et à localiser la force dans le point, ainsi que l'entendait Boscovich. Mais je maintiens que, si nous savons nous dépouiller en esprit, aussi bien que nous nous écartons hypothétiquenient du préjugé tenace de la continuité, les prétendus points, loin de se réduire à néant par cette manière de voir, nous offriront de véritables corps élémentaires, doués de tout ce qu'il- est possible d'enfermer d'intelligible dans l'idée de corps. Ce qui les constitue, c'est de se former, par leur répulsion à l'égard des autres, une atmosphère d'étendue propre, c'est d'agir au delà de cette sphère inviolée en exerçant des attractions dans une étendue plus grande ; c'est, enfin, de se composer entre eux dans diverses positions d'équilibre...

« En ce sens, nous tiendrons pour rationnelle et claire la thèse de l'atome étendu et corporel. L'insécabilité de l'atome est le fait de sou unité comme être et comme force indivise à

la limite du point d'application

Ce point mathématique où la force est localisée, d'où part son action, autour duquel cette action s'exerce à une distance déterminée, Renouvier, avec toute raison, l'assimile à l'atome étendu et corporel de la philosophie ancienne, conservé dans la science proprement dite par beaucoup d'esprits. Le sphère d'action qui l'entoure et dont il est inséparable a bien en effet une étendue réelle, forme bien un volume réel d'une certaine grandeur. S'il en est ainsi, je ne vois pas en quoi il difïère, au point de vue philosophique, du corpuscule insécable de l'atomisme traditionnel. Est-ce que ce corpuscule ne possédait

1. Troisième Essai de la Critique fjénérale. Les Principes de la nature, 1'» édit.. p. 2:-) et suiv. : 2= édit., t. I, p. 29 et suiv.

Pli. ION. — Annéo philos. U'ufi. li

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pas aussi, selou les atomistes, jointe à sou étendue, une force qui rendait son étendue impénétrable ? Et n'étaient-ils pas obligés d'unifier cette force, en lui donnant un centre d'où venait l'insécabilité de l'atome? L'atomisme dynamique de Boscovich apporte une explication ingénieuse de l'atome étendu, mais ne le supprime nullement. Le point de force n'échappe pas plus que le solide insécable aux critiques de Kaut, parce qu'il faut bien joindre à ce point central uue sphère d'action d'une certaine étendue, et qu'il faut bien le mettre dans l'espace avec cette sphère d'action.

L'idée du solide insécable, dit Renouvier, n'est qu'une imagination telle quelle, qui sert à fixer les idées des physiciens. — Soit. Mais eu est-il autrement de l'atome dynamique? N'estce pas aussi l'imagination spatiale, une imagination sans doute plus raiïinée, plus savante, plus abstraite, qui se représente ce centre et cette sphère d'action ? Leibniz n'eut certainement pas manqué de dire que l'atome dynamique de Boscovich a quelque chose d'imaginaire, tout comme le solide insécable, et que, s'il peut fixer d'une manière plus satisfaisante les idées du physicien, il ne saurait avoir plus de réalité aux yeux du philosophe. Dans la théorie de Boscovich, la substance matérielle est, dit Henouvier, définie par la force, considérée comme principe du mouvement. Mais, en ce sens physique, la force est nécessairemenl conçue présente et active dans l'espace; elle n'a de réalité intelligible ([ue par et dans l'étendue spatiale où se produit et se limite son action. Comme l'étendue, spatiale ou corporelle, est évidemment continue, divisible à l'infini, et que l'esjjrit humain ne peut se dépouiller du pic'Jagé du continu sans refuser toute réalité objective à l'espace, je ne vois pas que ce substantialisme dynami(|ue, qui ne peut se passer de l'espace, nous donne les substances simples qu'il semble promettre et (luexige la thèse ; et je comprends qu'après l'avoir accueilli d'abord dans sa Mnniiilnlni/itf phiisica, Kant ait été plus tard conduit par ses réflexions à l'abandonner.

Transformer eu dilemmes les ileiix premières antinomies, en y applicjuaut une logique rigoureuse, telle est l'idée dont le développement a donné naissance au néo-criticisme. L'importance philosophique de cette idée, sur laquelle Renouvier

a voulu appeler une dernière fois Tatteutiou, a été jusqu'ici trop peu comprise. Elle ue saurait, à mou sens, être exagérée. Le philosophe dout elle domine l'œuvre ne semble pas en avoir bien vu, lui-même, toutes les conséquences.

Par cette transformation, on passe, en métaphysique, de l'attitude critique et agnostique de Kant à un dogmatisme assuré, auquel se lient et s'appuient les principes rationnels de la morale et de la religion. Taudis que la Science, la science dite positive, la science du monde matériel, perdant l'autorité absolue que lui accordent depuis longtemps la plupart des esprits cultivés, prend un caractère relatif et pragmatique, en raison de la place qu'y tieut l'idée subjective d'étendue, la Philosophie, enfin scientifiquement fondée, apparaît, non plus comme une sorte de poésie abstraite qui fait entendre sur les origines et les fins les chants les plus divers, mais comme la connaissance, rationnellement démontrée et très certaine, du vrai fond des choses.

Mais cette tranformatiou, telle que Renouvier l'a conçue, telle qu'il l'a présentée en divers écrits, n'est pas suffisamment justifiée. Ou y trouve des difficultés, des contradictions qu'il n'a pas résolues. Il la laissée imparfaite et, par suite, douteuse, pour nombre d'esprits, parce qu'il n'a pas poussé à toutes ses conséquences la critique du continu spatial, qui en est le véritable et unique fondement. Eu faisant de l'espace, sous le nom de position, une catégorie semblable aux autres, il s'était trop éloigné du subjeclivisme kantiste et ne s'était pas assez affranchi du réalisme spatial.

Pour s'en afïranchir complètement, il faut se rendre compte de la différence qui existe entre les rapports spatiaux elles rapports de temps (coexistence et succession). Kant a méconnu cette différence, parce que son attention s'est portée uniquement sur lévideute analogie des deux continus d'éteudue et de durée. Il lui a paru que ces deux continus avaient une origine semblable ; qu'ils dérivaient et dépendaient également de la constitution de notre sensibilité; qu'ils devaient être tenus également pour subjectifs. Sur ce point, il ne s'est pas trompé. J'ajoute que l'analogie frappante des deux continus s'explique plus simplement qu'il ne pensait : pour affirmer la subjectivité du continu de durée aussi bien que celle du continu d'éteudue, il n'était pas nécessaire d'admettre une seconde espèce de sensibilité ou d'intuition différente de la sensibilité ou intuition externe: cette dernière suffisait, le

coutiuu de durée venant de l'imagination spatiale, n'étant quune idée-image d'étendue linéaire.

Mais de cette vue générale très juste Kaiit a cru pouvoir conclure que la subjectivité des deux continus s'étend nécessairement aux deux espèces de rapports qui s'y lient: qu'il faut donc attribuer aux rapports de succession la même idéalité qu'aux rapports de positioji ; que l'espace et le temps, rapprochés ou assimilés, forment une classe spéciale de principes, lesquels, comme données de la sensibilité, doivent être distingués des concepts ou catégories de l'entendement, dont ils sont la matière. Là est l'erreur fondamentale de sou subjectivisme. De là son noumène inconnaissable. De là le caractère d'illusionisme que ne peut éviter sa doctrine, et que se reconnaît à elle-même celle de Schopenhauer, lille légitime de la Criitque de la liaison pure.

Renouvier, ai-je dit, s'est trop éloigné du subjectivisme kantiste : il n'a pas distingué, pour le retenir, ce qui concerne l'espace de ce qui concerne le temps. Son erreur, inverse de celle de Kant, est d'avoir attribué aux rapports de position la même réalité objective qu'aux rapports de succession. 11 n'a pas vu que, si le continu de durée est nécessairement subjectif comme celui d'étendue, auquel il se ramène, avec lequel il se confond, on ne saurait identifier, comme également subjectifs, les rapports de position et les rapports de succession. Pourquoi? Parce que les premiers, nécessairement exprimés par des lignes, n'échappent pas à la nature du continu détendue et ne peuvent avoir plus de réalité que ce continu, tandis que la subjectivité, toute spatiale, du continu de durée, laisse subsister entière la réalité objective des rapports de succession.

Cette thèse, que les rapports de position ne peuvent être ni plus ni moins réels que l'étendue où ils sont perçus et dont ils (lépeudenl, je dois rappeler ici ([ue Renouvier l'a très bien établie, contre \'achei()t, d;ins VAiuidc philosophique de 1868. Le passage mérite l'attention :

« Sui»posons, dit il, trois points A, B, C ; si le point C est placé à un mètre de A et à deux mètres de B, comment ce rapport de un à deux peut-il exister objectivement sans qu'il y ait deux droites objectives qui on soient les termes '.* L'existence objective des ligues, des surface e* des volumes résulterait de l'existence objective des rapports de position de leurs points, si celle-ci était admise. L'équation d'un lieu géométrique.

cette expression exacte d'une suite de rapports de position, n'a jamais que la réalité, quelle qu'elle soit, qui appartient à des distances mesurées entre deux points. Si de telles distances sont affaire d'intuition ou de sensation, leurs rapports aussi ne sont que cela; et si elles sont objectives, l'étendue aussi est objective ^ »

Cette démonstration très simple est décisive. Il est clair que, si les rapports de position sont objectifs, les distances d'où résultent ces rapports le sont également; que, si ces distances le sont, il en est de même de toutes les parties de l'étendue spatiale; enfin, qu'il est naturel de conclure de l'objectivité de l'étendue spatiale à celle de l'étendue des corps et de leurs éléments; de sorte que la doctrineleibnizieune des monades ou substances simples devient fort douteuse, si la subjectivité des rapports de position n'est d'abord reconnue.

Vacherot ne la reconnaissait pas. Distinguant, comme on l'a vu plus haut, entre l'étendue spatiale ou abstraite et retendue corporelle ou concrète, il n'entendait refuser l'existence objective qu'à cette dernière ; en quoi il se séparait de Kant, s'accordait avec les disciples de Leibniz et croyait suivre Leibniz lui-même-. Aussi assimilait-il les rapports de position aux rapports donnés dans les autres catégories.

On peut s'étonner que cette erreur des monadistes du xvni*' et du xix*' siècle doive être reprochée à Renouvier qui a montré si clairement que l'objectivité des rapports de position implique nécessairement celle de l'étendue. Elle s explique, peut-être, par l'équivoque que présente, dans sa théorie de la représentation, le mot subjectif. Tous les rapports donnés par les diverses catégories peuvent êtreégalement dits 6?</>j>c^i7s comme modes de la représentation opposés à l'irreprésentable et inconnaissable chose en soi de Kant, c'est-à-dire en ce sens qu'ils sont tous saisis par Tesprit, par le sujet, qu'ils supposent tous un esprit, un sujet qui les saisit, qu'ils existent tous pour un esprit, qu'ils existent tous comme aperceptibles et aperçus. Dans ce sens général, les rapports de succession, de

1. Voyez. da.ni Y Année philosophique de 1868 l'étude intitulée : L'Infini, la Substance et la Liberté, p. 141, note.

2. Il y a lieu de remarquer que, sur ce point, Leibniz ne semble pas en tous ses écrits, d'accord avec lui-même. Si, dans ses lettres au P. des Bosses, il nie. en termes formels, l'existence réelle de rapports spatiaux entre les monades, il parait bien l'affirmer dans ses lettres à Clarke, où il se sert des mots situation, inlerculle, distance, pour expliquer ce qu'il entend par l'ordre des coexistences.

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causalité, etc., ne sont pas moins subjectifs que les rapports spatiaux, et les rapports spatiaux ne le sont pas plus que les rapports de succession, de causalité, etc. Renouvier ne considère, semble-t-il, que la subjectivité ainsi comprise, ainsi appliquée aux éléments, quels qu'ils soieut, de la représentation. Mais l'espace et les rapports spatiaux peuveut, en outre, être à'dssuhject ifs, dans\e sens spécial queKant adonné à ce mot, c'est-à-dire comme dérivant et dépendant de la constitution de notre sensibilité. Ce caractère spécial de subjectivité, Kant l'attribuait au temps et aux rapports de succession comme à l'espace et aux rapports spatiaux. Renouvier le refuse à l'espace et aux rapports spatiaux comme au temps et aux rapports de succession.

La doctrine de Renouvier sur l'espace a besoin d'être modifiée et réformée autant que celle de Kaot sur le temps. Cette double réforme, dont j'ai indiqué depuis longtemps la nécessité, peut seul assurer la couversion en vrais dilemmes des deux premières antinomies kantiennes. « D'une part, écrivais-je en 1905, l'idéalisme transcendantal, établi par la critique de Kant, apparaît uécessairemeut, avec son noumène mis hors de temps aussi bien que de l'espace, comme un illusionisme radical, parce qu'il condamne l'esprit humain à ne connaître les choses que déformées entièrement par la sensibilité interne et externe, et qu'il ne lui permet d'atteindre eu elles aucune réalité qui se puisse discerner de l'apparence. D'autre part, la noUreUi' critique de Renouvier. qui nadmet pas que l'espace doive être séparé du temps et des autres catégories, ne peut exclure le noumèue de Kant, qu'en attribuant à tous les phénomènes et à tous leurs rapports la même réalité. De là un système de phéuoménisme. où les monades ne sont que les atomes dynamiques de Boscovich doués de perception et d'appétit, et qui, laissant subsister le réalisme des rapports spatiaux, s'accorde mal avec la loi du nombre, avec la logi(|ue linitiste On peut ainsi reprocher : à la critic^ue de Kant, de conclure au caractère illusoire de tous les phénomènes et de donner à l'idéalisme une extension, qui lui ôte toute portée véritable ; à la nouvellt' critique de Renouvier, de méconnaître par un idéalisme resté inconséquent, le caractère illusoire d'un certain ordre de phénomènes'. »

Si loppositioû de l'infini et du fini doit être considérée comme un véritable dilemme, et si le principe du fini s'impose logiquement à la pensée, il faut tenir pour illusoires tous les phénomènes d'ordre spatial. C'est à quoi l'on est conduit par les arguments de Zenon dÉlée contre le mouvement. Ces arguments célèbres sont fondés sur l'incompatibilité du fini avec le réalisme des rapports spatiaux. Ils n'établissent l'irréalité du mouvement que parce qu'ils établissent celle des deux continus d'étendue et de durée, en montrant l'infini en acte réalisé par le mouvement dans une partie quelconque, si petite qu'elle soit, de ces deux continus, supposés réels.

Aristote a cru pouvoir opposer aux arguments de Zenon dÉlée la distinction de la puissance et de l'acte, une des idées mères de sa philosophie. Et Renouvier voit dans cette distinction « le meilleur ou plutôt le seul moyen d'échapper à ces arguments^ ». Mais il est facile de se convaincre que c'est là une réfutation qui ne porte pas. La distinction de la puissance et de l'acte ne peut s'appliquer à la ligne que parcourt un mouvement et dont les limites sont posées. Il ne s'agit pas pour cette ligne d'une simple divisibilité ou puissance de division. La division est effectuée par le mouvement; et les parties en nombre infini de cette ligne parcourue d'une extrémité à l'autre sont évidemment actuelles, si l'on admet la réalité du mouvement. Leibniz ne dit-il pas, comme Zenon, que « l'on n'achève jamais de parcourir aucune ligue ou longueur avant d'avoir achevé une ligne plus petite- »?

Aristote n'a eu raison eu aucune manière des arguments de Zenon d'Élée. Si le mouvement est chose réelle, l'infini spatial, qu'il a parcouru d'un point à un autre, et qui est en acte, non en puissance, est également réel, quelque idée que l'on se fasse de l'espace, qu'il soit considéré comme substance, ou comme attribut, ou comme ordre préétabli de coexistants. Si cet infini spatial n'est pas réel, le mouvement qui l'a parcouru ne saurait l'être davantage, non plus que les rapports spatiaux de coexistence ; et la catégorie de position doit être considérée comme une forme contingente et illusoire de notre sensibilité

1. Premier Essai de Critique f/énérale, i" édit.. t. I, p. "S.

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