De l'Intelligence, 3= édit., I. Il, p
Le principe da fini exige que le nombre des monades soit déterminé, qu'il soit tel nombre, et non tel autre. — Mais pourquoi tel nombre plutôt que tel autre "! — Il n'y a pas de pourquoi ; c'est un fait. — Mais cette contingence mystérieuse est arbitraire et irrationnelle. — C'est précisément la nature même de la contingence d'être arbitraire, en ce sens qu'elle exclut l'idée de nécessité, et irralionuelle. en ce sens qu'elle ne peut être expliquée par la raison. Est-ce que le moniste, qui s'eiïorce de ramener à l'unité les diversités, les pluralités que le monde offre à sou observation, et rinfiniliste, qui veut que les choses, les êtres dont se compose le monde forment un nombre sans rapport avec l'unité, un nombre sans nombre, ne sont pas obligés de reconnaître l'inexplicabilité fondamentale de l'existence ?
C'est donc bien un dilemme, une opposition analytique, et non une opposition purement dialectique, comme le voulait Kant, que Ion doit voir, avec Renouvier. dans les deux propositions de la première antinomie. Le dilemme Infini-Fini met fin à l'agnosticisme profond résultant des preuves qui prétendent et paraissent établir ces deux propositions. Mais, pour donner clairement à ce dilemme toute sa valeur et toute sa portée logiques, il faut y joindre le dilemme Continn-Discontinii, qui en est une première et nécessaire application, et qui, posé d'abord par la critique des qualités primaires des corps, lui apporte en même temps une sorte de confirmation psychologique. On écartera ainsi les objections que pourrait suggérer le réalisme des rapports spatiaux et les doutes que pourraient faire naître ces objections. 11 est clair, par exemple, qu'aux yeux de celui qui pose les deux dilemmes Infini — Fini elCnntinu — Disrnnli)in. en les liant l'un à l'autre, eu les expliquant l'un par l'autre. « l'objection de la flèche que l'on suppose lancée parun archer, dans le vide, aux limites du monde, et dont on demande ce qu'elle devient », perd toute espèce de sens et doit paraître au-dessous de la discussion.
C'est surtout dans la transformation de la seconde antinonie que le dilemme Continu — Discontinu joue un rôle important 11 ne permet pas devoir un véritable dilemme dans la contradiction de ces deux termes : Siihsianrc rlriulue — Substance simple. Pourquoi 7 Parce qu'il nous oblige à reconnaître, cette fois avec Kant, entre ces deux termes, une opposition purement dialectique ; parce qu'il nous oblige à rejeter les deux espèces de substances comme supposant, aussi bien
l'une que l'autre, la réalité de l'étendue. Opposé à la monadologie physique de Boscovich, 11 enlève à la monade la force localisée en un point et la sphère d'étendue où s'exerce son action. Il ne lui laisse que les propriétés psychiques. Le véritable dilemme qui, dans l'idéalisme néo-criticiste, tel que je l'entends, doit remplacer la seconde antinomie, est celui-ci : Substance ou Matière — Conscience ou Personnalité ^ .
J'ajoute que ce second dilemme (Matière — Conscience) ne permet pas d'échapper au premier (//i/?iu' — Fini), d'échapper à l'option pour le Fini, qui est imposée par le principe de contradiction Pourquoi? Parce qu'il montre dans le monde de la représentation, dans les consciences dont ce monde est composé, des unités et des nombres qu'il est impossible de tenir pour subjectifs et de réduire à des apparences.
F. PiLLON.
1. Je tiens que les mots substance et matière peuvent être considérés comme synonymes au point de vue philosophique et, comme tels, appli- (|ués, aussi bien l'un que l'autre, au permier terme de ce dilemme. L'idée de substance n"a jamais été qu'une idée de matière, qu'une image d'étendue. J'ajoute que les mots force, énergie sont également, à mon sens, synonymes de matière, parce qu'ils renferment l'idée de mouvement, donc aussi celle d'espace, en un mot, parce qu'ils supposent le réalisme spatial. Les savants se font illusion qui croient, en les employant, exprimer la vraie nature des clioses. Leur substantialisme dynamique ne peut être qu'une espèce du genre matérialisme. Quant au second terme du dilemme, il peut être im^ifféremment designé par les mots conscience, esprit, personnalité. On remarquera que, si ce second terme, la conscience, est une unité composée, l'analyse y montre sans peine des éléments psychiques simples (perceptions, désirs, volitions), lesquels sont inséparables de l'unité synthétique qu'ils forment, comme cette unité est inséparable de ses composants. La composition de la monade-conscience n'a donc, a vrai dire, rien de commun avec celle de l'étendue spatiale ou corporelle, qui, par sa nature, exclut absolument le simple.
LE FINITISME DE DUHRIN&
« Non seulement par les problèmes qu'elle soulève, écrivait naguère M. HofïdingS mais par le style noble et antique où elle est écrite, et la liaison de la pensée avec la personnalité qu'elle affirme, la philosophie de Dûhring est un des essais les plus caractéristiques de la pensée de notre temps. »
Eugène Diihring est très peu connu en France. Aucun de ses ouvrages n'a été traduit. Si l'on fait abstraction des douze pages que lui consacre M. Huffding, aucune histoire de la philosophie moderne en langue française ne s'arrête à indiquer ses idées. Aucun article, que je sache, n'a résumé et apprécié sa doctrine, car ou ne peut vraiment regarder comme un exposé critique de sa pensée la très spirituelle et mordante chronique où jadis Victor Cherbuliez a raconté la révocation de Dûhriûg, lorsque lUniversité de Berlin lui retira le droit d'enseigner chez elle comme privât docent-. On ne peut non plus regarder comme un exposé critique vraiment suffisant les quelque deux pages ' incluses dans un article plus récent sur un écrivain qui a été partiellement et momentanémeut un disciple de Dùhriug : Heiurich von Steiu. L'auteur de ce très intéressant travail, se plaiguaut à bon droit que « Ton ne connaît pas eu France, autant qu'il le mérite, Dûhring, le philosophe aveugle », remarquant que « la secte de ses adhérents commence à pulluler dans les universités allemandes » et essayant de donner en quelques mots un aperçu du « Duhriugisme », déclare lui-même son « esquisse incomplète et fragmentaire ».
1. Histoire de lu philosophie moderne, t. II, p. 588. (F. Alcaii)
2. Une révocation à l'Université de Berlin, par G. Valbert. Revue des Deux- Mondes, t. XXIII, 1877, p. 210.
3. Un philosophe wagnérien : Heinrich von Stein, par M. Houston Stewarl Chamberlain, Revue des Deux Mondes, 15 juin l'JOO, p. 840-841.
94 l'année PHILOSOPHiyUE, 1909
Je a'ai pourtant pas l'iuteatiou de présenter uu tableau complet de tout l'ensemble de la philosophie de Diihring. Je voudrais seulement attirer l'attention sur un point capital de celte philosophie, par où elle présente de frappantes analogies avec la doctrine de Renouvier. Et cette étude même du fiuitisme de Diihring, je nai pas la prétention de la faire ici d'une manière absolument exhaustive. A mou grand regret, il ma été impossible de me procurer les deux premiers ouvrages de l'auteur depuis longtemps épuisés en librairie et qui auraient été tous les deux du plus haut intérêt dans la question spéciale dont il s'agit : d'abord une thèse composée pour obtenir le grade de docteur et la cenia docendi, De tempore, spatio, causalitate atque de analysis infinitesimalis logica (Berlin, 1861); et puis et surtout un ouvrage sur les bases logiques de la science et de la philosophie où il exposait sa théorie de la connaissauce, Xatiïrlirhc Dudeclik. Neiie logische Grundli'(junfjender Wissenschaft and Philonophie (Berlin, 1865 1. « Ce livre, écrit M. Holïding au sujet de ce dernier ouvrage, est uu des plus excellents travaux qui aient été faits sur la théorie de la connaissance dans la dernière partie du siècle ; il est devenu une rareté littéraire même maintenant, car l'auteur n'a pas publié de seconde édition, peut-être parce que son point de vue se changea plus lard dans uu seus plus positiviste. Et, cependant, c'est sûrement le meilleur de tous les ouvrages de Diihring, aussi bien pour le fond que pour la forme'. » Je me référerai surtout, |>our exposer la pensée de Dùiiring, aux plus récents de ses ouvrages essentiels : la Philo.sophiede la réalité, quiest de 1895; la Loi/ique, qui estde 1878, mais qui a été rééditée en 11)05, et l'iiutobiographie dont la dernière édition est de 1903. Lui-même, il est vrai, dans l'avant-propos de la Pliilusophie dr la réalité, allirme (jue ses pensées fondamentales sont demeurées constamment les mêmes, telles ([uil les avait exposées dans la Dialcctitjac naturelh', telles même qu'elles étaient en germe dans la dissertation de 1861. Il n ;i progressé, à son |)ropre jugement, que dans l'élargissement des points de vue et dans la précision plus grande apportée à formuler et à f;iire ressortir l'antithèse ([ue son système forme avec la tradition.
[.Histoire de la philosophie moderne, t. Il, \). -iTO.
LE FIMTISME DE DUHRING 95
Comme le note M. Chamberlain, « le point fondamental de la philosophie de Diihrmg est la négation de Vinfmi^ ». Cette négation de l'infini est présentée parfois par Dûhriug en des termes qni rappellent tellement Renouvier que l'on ne peut éviter de se demander si l'un des deux penseurs n'a pas connu l'autre. Il paraît bien cependant qu'il y a indépendance complète de chacun d'eux. Ils ne se citent jamais mutuellement. Il est vrai que l'un des deux pourrait avoir utilisé l'autre sans le dire. Mais il ne semble pas que ce soit le cas.
Tout idée d'emprunt doit être écartée du côté de Renouvier. L'auteur des Essais, ne lisant pas l'allemand, n'eût guère pu utiliser au moment de ses premiers écrits philosophiques les œuvres du philosophe de Rerlin. Il eût pu, à coup sûr, lire la thèse latine : mais comment eût-il pu connaître, dès sou apparition, une dissertation académique publiée à l'étranger par un auteur encore inconnu etenun temps où le mouvement de librairie était bien moins rapide que de nos jours ? D'ailleurs, ainsi que le montre un simple examen des dates, Renouvier avait publiquement formulé ses principes essentiels avant que Dûhring eût publié une seule ligne. Les Essais de Renouvier ont paru : le premier en 1854, le second en 1859 — et la thèse latine de Dûhring sur le temps, l'espace et la causalité est de 1861. Le troisième et le quatrième Essai de Renouvier ont paru en 1864 — et la Dialeclique naturelle de Dûhring est de 1865. La question de priorité doit assurément se trancher en faveur de Renouvier, puisque, comme l'écrit M. Pillou, « de 1834 à 190-2, la philosophie de Renouvier, en ce qui la caractérise essentiellement, est vraiment unique- )). Il y a plus. Dûhring lui-même raconte dans son autobiographie comm^^nt et quand il est arrivé à son finitisme. Or, s'il a été de bonne heure en marche vers la négation de l'infini actuel, il n"y est pourtant arrivé qu'entre vingt et trente ans, c'est-àdire entre 1853 et 1863. Cette période de gestation, si l'on peut ainsi dire, commence au moment où finit celle de Renouvier. Car Renouvier a cessé d'être infiuitiste pendant la dizaine
i^. Revue des Deux Mondes, Ib juin 1900, p. 841.
î. Année philosophique, l'JO.j. Un ouvrage récent sur la philosophie d( RennnvJL'r. par F. Pillon, p. 97.
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d'auDées qui a séparé son article Philosophie dans VEncuclopéilie noiirellc de Jeau Reyuaud (1844) de sou Premier Essai de Critique générale ('i8o4). Renouvier a doue uou seulement la priorité de publicatiou, mais la priorité de conception.
Il ne faudrait pourtant pas conclure de là que Diihring s'est inspiré de Renouvier. Quels que puissent être les défauts de Diihring, la lecture de sou attachante autobiographie, où l'orgueil éclate sans doute à chaque ligne avec une étonnante faculté de mépris, mais où la sincérité n'apparaît pas dans nu moindre relief, montre en lui une loyauté passionnée, un sens aigu de la justice, une probité au-dessus de tout soupçon. Si lienouvier avait exercé une influence quelconque sur lui. il n'aurait certainement pas hésité à le proclamer publiquement, comme il a reconnu dautres influences diverses qu'il a subies. Il l'aurait pu d'autant mieux que, quand bien même il aurait été redevable à Renouvier sur ce point à coup sur capital, il lui resterait encore assez de vues personnelles, assez d'idées divergentes d'avec celles de Renouvier, pour que son originalité ne fût pas vraiment compromise.
Ainsi l'indépendance réciproque de Diihring et de Renouvier paraît incontestable. Il n'était pas hors de propos de mettre ce fait en lumière. Il y a un intérêt plus qu'historique à constater (jue deux penseurs de celte trempe et qui dillèrent sur tant de questions sont arrivés sans se connaître luu l'autre à une couviction identique sur l'absurdité foncière de l'inhni de quantité réalisé et sur la fécondité théorique et pratique du rejet décidé de cette absurdité.
Didiriug a raconté lui-même sa vie et décrit sa personnalité, ses intentions, ses eiïorts dans un ouvrage intéressant et curieux intitulé : Cause, vie ri ennemis. Œuvre eapilale et clef de tousses ouvrages^. Je me bornerai à nielire ici en saillie ce qui concerne son (initisme.
Né en 1833 à Rerlin, Eugène Diihring eut pour premier maître son père ([ui s'occui)a avec beaucoup dinlclligence et de soin de sou éducation. De bonne heure l'enfant prit goût
i. Sache. Lehen mut l'einde. Als llauplv:eik imd Schiissel zii seinen summllichctt Schii/'Ieti. vun Dr. K. Diilirinj,'. Zwrilc, r-r^ranzlc und veriin'hrtc Aullafîo. Lt'ipzifj;. Druckuml Vrrliis voii C. G. Nauniann. 1903 (La pn-iiiiùiL' ('tlilion avait été publiée en 1882).
LE FINITISMK DE DUHRING 97
aux mathématiques et principalement à l'astronomie. « Les livres savants dans notre maison, écrit-il, étaient principalement mathématiques et en particulier astronomiques. La géographie et Ihistoire étaient déjà moins abondamment représentées. Quant aux poètes, je ne les abordai qu'après la mort de mon père; jusque-là, c'est tout au plus si j'avais appris à connaître oralement, par suite sans aucune lecture, des poésies isolées, par exemple des frairmeuts des poésies de Schiller. Pourtant javais, du cùté du sentiment, une compensation, quelque chose même de plus et de mieux qu'une simple compensation à l'excitation poétique. Celle-ci peut être dangereuse à un âge trop tendre. Les nerfs peuvent être tordus en une sentimentalité fausse, ou, au contraire, ils peuvent être pour ainsi dire tout à fait émoussés. Le second danger est encore pire que le premier. On peut donc se dire heureux, dans notre époque moderne, d'une part ultra-sentimentale, d'autre part blasée, émoussée et brutale, si Ion n'a été gratifié qu'avec circonspection et qu'aussi tard que possible des prétendus cadeaux dont les belles-lettres de l'antiquité classique et des temps modernes font les frais. Il y a un objet plus convenable pour le sentiment de la jeunesse, à savoir l'étendue et Tordre astronomique du monde... Je ne me laissai pourtant pas du tout décider, même par l'astronomie et son pathos parfois inepte, à sombrer dans une infinité déréglée. Si petites que m'apparussent les dimensions de notre monde terrestre par rapport au groupe des étoiles fixes, c'étaient pourtant toujours des grandeurs absolues et indépendantes, dont l'importance était étrangère à toute relativité. J'avais déjà alors bien trop le sentiment de la réalité pour pouvoir me perdre dans de fausses représentations de l'immensité et de l'éternité. Ce qui m'attirait, ce qui m'intéressait, c'était la régularité et le fondement rationnel des événements astronomiques, comme aussi la vérité au sujet des dimensions cosmiques. Ces choses constituaient pour moi un domaine où le sentiment trouvait sa satisfaction... Je considère un enseignement judicieusement organisé des faits astronomiques et de leur ensemble rationnel comme le commencement le plus substantiel et le plus bienfaisant delà cultuie. La jeune sensibilité est doublement excitée par une telle étude ; intelligence et sentiment reçoivent tous deux leur dû... Les sciences naturelles et surtout l'astronomie s'offrent ici, lorsqu'elles sont poursuivies dans le sens indiqué plus haut, comme le point de départ le
r'n.viN. — Annô.' pliilo;-. IdOO, 7
9b l'année philosophique. 1909
plus solide, pour former la conceptiou du monde, non pas seulement couformémeut à rinlelligence. mais aussi daus la direcliou de la sensibilité ^ »
II est remarquable que Dïihring, pénétn'' si jeune encore d'un enthousiasme si intense pour rastronomie, ail cependant réussi à éciiapper aux tentations diufiuité spatiale qui peuvent si aisément surgir en ce domaine. Il y a d'autant plus lieu d'en être frappé qu'en somme si linfini a pu avec et après Descartes être identifié avec le parfait et obséder désormais les philosophes modernes, l'origine de cette nouvelle idée de l'infini, renversement de l'idée antique qui identifiait inlini et imparfait, doit être cherchée dans les écrits de Giordano Bruno. Et Giordano Bruno l'avait puisée dans la contemplation de l'infinité des cieux sous 1 influence des nouvelles découvertes astronomiques. Diiliring admire beaucoup Giordano Bruno, mais il ne lui a pas pris son infinitisme. dont il s'étonne comme d'une bizarrerie, dune fantaisie eflrénée -.
Après la mort de son père, Diihring entra dans un gymnase. Il se plaint beaucoup de l'enseignement qu'il y a reçu. En particulier, il avait déjà auparavant, soit sous la direction de sou père, soit tout seul, tellement travaillé les mathématiques, que l'instruction donnée au gymnase sur ces matières ne fit que l'ennuyer. « Je sentais cet élémeut de surcharge d'autant plus qu'il ne s'agi.s.sait là pour moi, qui avais depuis longtemps dépassé les matliémali(iuesde l'école, que d'un travail de métier, en somme d'un travail mécanique de calcul comme aussi d'écriture et de dessin. Je cherchai un dédommagement pour moi-même dans une réflexion plus approfondie sur les difficultés de la science. Ainsi je travaillai déjà alors à supprimer la chimère, transmise par la tradition, de l'infiniment petit •. Mais les nuages, dans lesquels une autorité