Sache. I.ebeii inul Feinde, p. :i37-;i
2. Il no fiiut pouiliint rirn f\as''i''i' On aurait torl dédire sans rt-serve que Diilirinj,' conroive Lille unilé <le lèlrc au sens proprement panthéislu ou moniste, puisqu'il y maintient toujours dos ditrérences et des diversités.
Depuis un certain uonibre d'années, la portée de la science en généra] donne lieu à de nombreuses discussions ; mais ou peut dire que la physique jouit entre toutes du privilège de servir de thème préféré dans ces polémiques. C'est qu'en effet, d'une part, de toutes les sciences de la nature elle est la pliis parfaite et elle sert de vestibule d'accès aux autres, comme l'a dit M. Abel Rey ; et, d'autre part, elle traverse en ce moment une période de crise bien propre à faire remettre en question, non seulement la valeurde telle ou telle théorie, mais aussi la portée essentielle de toute théorie. Dans ce grand débat, deux tendances essentielles se révèlent : pour les uns, la science de la nature, particulièrement la physique, a pour objet dernier de nous en donner une connaissance véritable; pour les autres, nous ne saurions essentiellement connaître de la nature que les sensations qu'elle provoque en nous, et par suite le but de la science ne peut être que de nous permettre de prévoir nos sensations futures en fonction de nos sensations passées et présentes, et, par suite du pouvoir que nous possédons de modifier celles-ci, d'agir sur nos sensations futures par l'utilisation de leurs lois d'enchaînement.
Nous ne nous proposons pas ici d'étudier dans son ensemble ce grand débat entre intellectualistes et pragmatistes, mais seulement de jeter un coup d'oeil sur l'œuvre polémique de l'un des plus remarquables champions delà thèse pragmatiste, M. Duhem, que M. Rey, dans sa thèse de doctorat si remarquée doul V Année philosopliii/w de 1907 a rendu compte', a pris, avec Rankine et Ernst Alach, comme représentant de cet antiintellectualisme.
M. Duhem, en effet, a consacré un nombre considérable d'études de haute valeur, remontant au moins jusqu'à l'année
1. La Théorie de La pliysique chez les physiciens contemporains.
J2(> L'aNNKK l'IlII.OSnl'HIQL'E. l'JU'J
189!2S à la propagaliou de cette doctrine, sauf à la contredire, au moins dans une certaine mesure, dans ses conclusions dernières. Il a d'ailleurs synthétisé ces articles dans uu important volume qui a con(|uis de suite une place éminente dans la littérature philoso[)liique -. Très versé, d'autre part, dans riiistoire des sciences, il lui a consacré plusieurs ouvrages qui complètent souvent de façon fort intéressante l'étude doctrinale que nous venons de citer '. Notons enfin que les api)réciations de M. Rey ont provoqué de la part de M. Duhem deux articles, parus dans les Anu'dcs de philnsophic clirc'ticnni' d'octobre et de novembre 1005 et dans la licnic génnale des sciences pures et appliquées du lo janvier 1908. au.vquels il est bon de se reporter également.
Si l'on ajoute à cela que M. Duhem est un savant éminent, qui a enseigné, soit à la Faculté des sciences de Lille, soit à celle de Bordeaux, à peu près la totalité de la physique théorique, ou comprendra sans peine Tinlérèt que présente l'étude de son œuvre pour tous ceux fjue passionne la philosophie des sciences.
Dans son article de 1908, M. Duhem a nettement posé la question qui se débat. Pour le pragmatiste, les théories phy siques n'ont aucune valeur desavoir, et leur rôle est tout utilitaire : elles ne constituent, en dernière analyse, que des recelies commodes qui nous permettent de prévoir l'avenir du monde extérieur et même d'agir sur lui avec succès. A l'opposé, la conception intellectualiste de la physi(iue veut que la théorie n'ait pas seulement une utilité prati(iue, mais aussi une valeur comme connaissance du monde extérieur. I.a lutte n'est donc pas entre partisans et advei'saires du mrcdvisme, intellectualistes et pragmatistes pouvant parfois intervertir leur attitude habituelle en face des théories mécauicophysiques : c'est ainsi que les physiciens anglais imaginent des modèles mécanif|nes à la réalité desfiuels ils ne croient aucunement, tandis (juc les péripatéticiens. (|ui se refusent à réduire; toutes les projjriétés des corps à des combinaisons de
1. lU'viie des Queslions scieiili/itfiies lU' Janvier' IS'.li.
i'. L(i Théorie physique, snv ohjel et sn slniclure : \\n vol. dr la IJihlidlliet|ue ili^ pliiliLsopliii' fvpoiiiiionlali.', lHOti.
;{. L'Evolulioti lie la mécunique, iy()3 ; Les Oriffines de la statique, i90;i V,)tl(): Eludes sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui l'ont lu> i'JOG: Essai sur la noiiou de théorie phi/sique de Platon à (iulitre, 1908. A citer aussi un»' série ilartieles parus ilans la Heiiic de philosophie . de scp- (oml)!'.' 1907 à mai lOUi), sur Le Mouvement absolu el le Mouvement relulil .
M. DUHEM ET LA TIlÉoUIK l'IlVSKjUE ' 127
figures géométriques et de mouvements locaux, revendiqueut fermement pour la physique le titre de science du réel.
Quoi qu'il eu soit, dans l'examen de l'ouvrage consacré à la Théorie p/ujsique, la discussion portera souvent snr la théorie mécanique, et il n'en était que plus nécessaire de hien marquer, dès le début, qu'elle ne sert alors que d'exemple d'une théorie intellectualiste. D'autre part, nous avons tenu à noter aussi dès le début que, si M. Duhem est un très ferme pragmatiste au point de vue de la logique, il sacrifie ensuite à l'intellectualisme en des termes que nous aurons à rapporter ^
Dès le commencement de sou livre sur la T/iéorie physique, il s'attaque à la conception d'après laquelle elle aurait pour objet l'explication d'un ensemble de lois expérimentalement établies. Passant la parole aux partisans de cette conception, il la leur' fait appliquer, avec beaucoup de raison, à la théorie acoustique, et nous reproduirons iutégralemeut le langage qu'il leur fait tenir :
(( L'observation des phénomènes physiques ne nous met pas en rapport avec la réalité qui se cache sous les apparences sensibles, mais avec ces apparences sensibles elles-mêmes, prises sous forme particulière et concrète. Les lois expérimentales n'ont pas davantage pour objet la réalité matérielle: elles traitent de ces mêmes apparences sensibles, prises, il est vrai, sous forme abstraite et g-éuérale. Dépouillant, déchirant les voiles de ces apparences sensibles, la théorie va, en elles et sous elles, chercher ce qui est réellement dans les corps.
« Par exemple, des instruments à cordes ou à vent ont produit des sons que nous avons écoutés attentivement, que nous avons entendus se renforcer ou s'affaiblir, monter ou descendre, se nuancer de mille manières, produisant eu nous des sensations auditives, des émotions musicales : voilà des faits, acoustiques.
« Ces sensations particulières et concrètes, notre intelligence, suivant les lois qui président à son fonctionnement, leur a fait subir une élaboration qui nous a fourni des notions générales et abstraites : intensité, hauteur, octave, accord parfait majeur ou mineur, timbre, etc. Les lois expérimentales de l'Acoustique ont pour objet d'énoncer des rapports fixes entre ces notions et d'autres notions également abstraites et géné-
1. Il convient peut-être de signalei- ([ue M. Dulictn nemploie pas le tenue d' « intellectualisme » en opposition à celui de « pragmatisme ». Comme il n'en emploie aucun, nous en avons adopté un pour la commoditi-.
raies. Une loi, par exemple, uous enseigne quelle relation existe entre les dimensions de deux cordes de même métal qui rendent deux sons de même hauteur ou deux sons à loctave l'un de l'autre.
H Mais ces notions abstraites, intensité d'un son, hauteur, timbre, figurent seulement à notre raison les caractères généraux de nos perceptions sonores; elles lui fout connaître le son tel qu'il est par rapport à nous, non tel qu'il est en luimême, dans les corps sonores. Celle réalité, dont nos sensations ne sont que le dehors el que le voile, les théories acoustiques vont nous la faire connaître. Elles vont uous aiq)reudre que, là où nos percei)lions saisissent seulement cette apparence que nous nommons le .son, il y a en réalité un mouvemeut périodique, très petit et très rapide; que l'intensité et la hauteur ne sont que les aspects extérieurs de l'amplitude et de la fréquence de ce mouvement; que le timbre est l'apparente manifestation de la structure réelle de ce mouvement, la sensation complexe qui résulte des divers mouvements pendulaires en lesquels on le peut disséquer; les théories acoustiques sont donc des explications. »
11 serait très intéressant de voir M. Duhem prendre corps à corps la théorie explicative du son et en montrer le caractère non scientifique : cela lui a paru superfiu et une critique générale des théories explicatives lui a semblé suffisante. Appliquons cette critique générale au cas de l'acoustique.
« Si une théorie physique, dit-il, est une explication, elle n'a pas atteint son but tant qu'elle n'a pas écarté toute apparence sensible pour saisir la réalité physique... Pour juger si un ensemble de propositions couslilue ou non une théorie physique, il nous faut examiner si les notions qui relient ces propositions expriment, sous forme abstraite et générale, les éléments qui constituent réellement les choses matérielles; ou bien, si ces notions représentent seulement les caractères universels de nos |)erceptions.
(( Pour (|uuu tel examen ait un sens, iicnir (ju'on puisse se proposer de le faire, il faut, tout d'abord. (\ue l'on regarde comme certaine cette affirmation : Sous les apparences sensibles que nous révèlent nos perceptions, il y a une réalité, distincte de ces apparences.
« Ce point accordé, hors (huiuel la recherche d'une explication physique ne se concevrait j)as. il n'est pas possible de reconnaître que l'on a atteint une semblable explication, tant
M. DUIIEM ET LA THÉOIUE l'IIVSKjCE 129
que Ton n'a pas répondu à cette autre question : Quelle est la nature des éléments qui constituent la réalité matérielle ?
« Or, ces deux questions:
« Existe- t-il une réalité matérielle distincte des apparences « sensibles ? »;
« De quelle nature est cette réalité? « ne ressortissent point à la méthode expérimentale : celle-ci ne connaît que des apparences sensibles et ne saurait rien découvrir qui les dépasse. La solution de ces questions est transcendante aux méthodes d'observation dont use la Physique : elle est ojjjet de Métaphysique.
« Donc, si les théories phtisiques ont pour objet (Vexpiiquer les lois expérimentales, la Physique théorique n'est pas une science autonome ; elle est subordonnée à la Métaphysique. »
Voyons si cette argumentation s'applique à la théorie explicative des sons. Celle-ci attribue les sensations sonores à l'action de phénomènes vibratoires sur nos organes, et elle explique, par exemple, les battements par l'interférence de vibrations distinctes. Voici assurément un énoncé aux apparences réalistes; mais croyez-vous qu'en décrivant une expérience, M. Duhem ne parle pas en réaliste, bien qu'il tienne à écarter de la physique la discussion métaphysique du réalisme et de lidéalisme ? La question est de savoir si cet énoncé réaliste est susceptible de recevoir une interprétation idéaliste. Or, toutes ces expressions qui évoquent l'idée de mouvements de masses matérielles sont susceptibles de s'exprimer en termes de sensations et d'images spatiales, visuelles et tactiles, et. pour l'idéaliste, l'explication des sensations sonores consistera dans leur subordination à des sensations cinétiques, et l'idéaliste jugera le renforcement du son expliqué par la superposition de deux mouvements de môme sens aussi bien que le réaliste. Je sais bien qu'étant réaliste (hypothétique je ne puis m'empècher de trouver plus satisfaisante l'explication métaphysique correspondante; mais je me rends conipte cependant qu'un idéaliste sera satisfait non moins que moi par l'explication du monde des sons au moyen de celui des mouvements sentis et imaginés.
Un savant qui se défend de faire de la métaphysique, mais qui cependant soutient la légitimité de la recherche d'une conception attril)uant à la matière une structure telle que ses propriétés sensibles eu puissent être déduites, n'en altirme
PiLLON. — Année philos. l'.'uO. 9
130 l" ANNÉE PHILO-SOPHigiE. I!J09
pas moins que la sensation est la seule réalité. « C'est, ajoutet-il, la seule réalité, à la condition d'adjoindre aux sensations actuelles toutes les sensations pnsftihli's. Nul ne démentira ce dernier mot s'il veut encore faire de la science; nul ne refusera d'accorder quelque réalité aux sensations qu'il peut éprouver en ouvrant les yeux ou en tournant la tète. Dès lors, les hypothèses moléculaires peuvent prendre une portée que la comparaison suivante indique suflisamment :
« On aurait certainement pu. sans Taide du microscope, arriver à penser que les maladies contagieuses étaient dues à la multiplication de très petits êtres vivants. On aurait pu. guidé par cette idée a priori, découvrir à peu près toute la technique pasteurienne. On aurait fait ainsi de la science déductive et guéri les maladies contagieuses, mais suivant une voie condamnée par les partisans de la seule méthode inductive, tout au moins jusqu'au jour où le microscope découvert eût prouvé que l'hypothèse des microbes exprimait bien des sensations possibles. Voilà donc l'exemple indiscutable d'une structure qui pouvait échapper à nos sens et dont la connaissance permet de prévoir certaines des propriétés qui leur sont directement accessibles'. »
M. Perrin ne faisait que poser l'hypothèse de microbes d'abord invisibles, prévus par la science, puis devenus visibles contre toute espérance. Chose curieuse, cette hypothèse s'est réalisée. On sait que le grossissement des microscopes a une limite théorique en rapport avec notre organe visuel, maison sait que, dans ces dernières années, on a appris, non à voir distinctement, mais à apercevoir sous forme confuse des corpuscules inférieurs à la limite de visibilité, grâce à un éclairage latéral. Or. il existait au moins deux maladies contagieuses dont l'origine microbienne n'était qu'une hypothèse inétapJnisicjne et qui est devenue une vérité physique, grâce à la découverte de l'ultra-microscopiciue : nous voulons parler de la péri pneumonie et de la fièvre a[)lileus(v
Nous voih'i bien loin de la tliéorie acouslicjue, nous étant laissé entraîuer par la question du réalisme prétendu essentiel à toute théorie explicative. Revenons vers elle et, ne nous préoccupant plus de celle objection, parlons, comme tout le monde, en réaliste et laissons aux idéalistes le soin de faire, s'il leur plaîl. la traduction en leur langage, qu'ils sont du
1. Joan l'eiriii. Traité de Chimie pliDsique. Les Principes, pp. i.\ ul x.
reste les premiers à laisser de côté quand ils veulent parler commodémeut.
Appliquée à la théorie acoustique, la conception de M. Duhem surprend. Quand nous disons que deux vibrations, en interférant, peuvent engendrer des renforcements et des atténuations du son, nous ne prétendons point élucider les problèmes métaphysiques sur la nature de l'espace et du temps, non plus que sur la nature intime de la matière; mais nous rattachons le renforcement ou Taffaiblissement de notre sensation au fait de la composition des mouvements d'un
mobile, et il est assez naturel de dire que ce fait (ou cette loi mécanique, si Ion veutj explique les différences de nos perceptions.
Précisons davantage. Je prends un diapason faisant un nombre N de vibrations par seconde, nombre parfaitement constatable, par exemple, au moyen dun petit style fixé au diapason et inscrivant les vibrations sur un cylindre enduit de noir de fumée et tournant avec une vitesse connue ; puis je le fais vibrer devant l'ouverture d'une éprouvette à pied : en général, il ne se produit aucun renforcement appréciable du sou. Mais, si je verse de leau dans l'éprouvette de façon à réduire progressivement la longueur de la colonne d'air qu'elle renferme, je constate qu'il se produit un renforcement maximum du son toutes les fois qu'est vérifiée la relation :
iN = 7y , ou n désigne un entier quelconque, a un
nombre constant, et L la longueur de la colonne d'air. Voilà une loi expérimentale, et voici une théorie explicative :
Le diapason provoque dans lair un mouvement vibratoire de N ondulations par seconde, d'où il résulte que la durée T
d'une vibration est égale à -^r-. Ceci posé, si l'on désigne par a
la vitesse maximum dune particule dans son mouvement vibratoire et si l'on admet que la force tendant à la ramener à sa position d'équilibre est proportionnelle à son écart, on trouve que sa vitesse à un instant t est donnée par la formule :
C = a SIU 2-7p ■
Désignant maintenant par h la vitesse de propagation de la vibration et par '/. la longueur d'onde, égale à -v-, on pourra
132 ' l'axxée philosophique. 1909
calculer séparémeul la vitesse d'une trauche quelcouque de l'air coDteuu dans le tuyau, en fonction de sa distance .r au fond de celui-ci, sous linlluence de chacune des deux ondes, Tune directe et l'autre réfléchie sur ce fond. Ou aura, si l'on remarque que cette réflexion change le sens du mouvement :
ï; = 7. sin 2 - Iy
. , / t L-h.r v' = — a siu :2- ( Tp- —
Pour que l'éprouvette parle, il faut qu'à l'embouchure, c'est-à-dire pour .r =L, les deux vitesses soient concordantes, ou que :
a Sin 2 - 7ir= — '^ Sin Z -[-=r —
ce qui exige
h ou, en remplaçant a par -tr-:
4 LN ^ , ,, ('2n—i)h —I— = in — l ou N = ri •
C'est la condition trouvée expérimentalement, avec cette particularité qu'on voit que d devrait être la vitesse de pro pagation de l'onde sonore : c'est ce que confirme l'observation.
Voilà donc erpliquèe la circonstance constatée comme nécessaire et suffisante jiour que le tuyau parle, et cela sans que nous ayons prétendu scruter la nature intime de la matière, simplement par la r(''duclion de la cause extérieure des sensations sonores ;i un phénomène d'ordre mécanique, soumis à des lois antérieurement connues.
Les hypothèses ainsi faites permettront d'établir les formules donnant la solution dune foule de questions, et des vérifications i)ourront chaque fois être faites, d'une façon d'ailleurs d'autant plus complète (jue les prévisions objectives s'appli(|uenl en l'espèce à lair, (jue nos moyens dinvestigatiou peuvent atteindre : ainsi on peut constater, dans le tuyau sonore, la présence de ventres el de nœuds, ou points répon- (ijiiil au maximum de vitesses alternatives et au maximum
(le coudeusaliou et de raréfaction de l'air, eu même temps (|u'à labseuce de variation de la pression pour les premiers, et de tout mouvement pour les seconds. Tout cela se constate et suit de la simple hypothèse que lair est uu fluide élastique, hypothèse d'ailleurs contrôlable directement.
Est-il besoin d'insister sur ce que les propriétés elles-mêmes des fluides élastiques n'ont pas besoin d'être expliquées pour que nous disions expliqués les phénomènes acoustiques? Il est sans doute à désirer qu'elles le soient : mais a priori uous savons fort bien qu'il restera toujours de l'inexpliqué, qu'un premier donné est indispensable.
Les prétentions des partisans des théories explicatives ne sont doue pas forcément aussi ambitieuses que le dit AI. Duhem ^ On a sans doute le droit de se passer de ces théories, et il est permis de faire abstraction des phénomènes vibratoires qui précèdent nos sensations sonores et de rattacher directement celles-ci aux formules dont nous avons donné uu exemple, en détachant de ces formules toute signiflcation proprement physique ; mais M. Duhem lui-même oserait-il dire que toute lexplicatiou physico-mécanique des sensations sonores n'ajoute rien à la portée de ces formules ? Constatons qu'il a toujours évité de se prononcer explicitement sur ce cas-.
1. ^'olons à ce sujet que, dès 18LI3, M. de Verges a fait ruiuaniuer à M. Duhem que précisément le physicien ne doit, dans ses théories explii-atives. que chercher à ramener un ordre de fails à tel autre ordre de faits plus simples, bien loin qu'elles aienl pour objet de faire connaître le premier fond des choses, les propriétés irréductibles de la matière {Annales de philosophie chrétienne de novembre 1893).
2. Nous ne voulons pas faire état de son cours d'acoustique, professé à la Faculté des Sciences de Lille et publié en 1891 [Hydrodynamique, élasticité', acoustirjue, 2 vol. in-4" autographiés, chez Hermanni. Dans ce cours, après avoir étudié l'application des formules de l'élasticité au cas de vibrations sonores, M. Duhem aborde l'acoustique proprement dite, dont il définit ainsi l'objet : « Le son, nous le savons, dit-il, par les expériences les plus élémentaires, a pour cause des mouvements très petits des corps qui nous entoureid : nous avons étudié les petits mouvements des principales classes de corps employés en musique... Il nous reste maintenant à examiner des questions d'un autre ordre... Voici en quoi consistent ces questions. Etant donnée une sensation sonore, e.xpliquer à iiuelle particularité du mouvement du corps sonore est due cette sensation et de quelle manière le mouvement qui en est la cause alïecle les terminaisons nerveuses. » (T. II, p. 27'J.) Sans cesse d'ailleurs on le voit revenir à ce qu'il appelle « l'explication physiologique » des phénomènes.
Au moment où M. Duhem publiait ce cours, ses idées fondamentales sur la théorie physique étaient fixées, et l'on s'étonne qu'elles n'aient eu aucune influence sur son enseignement.
i;U l'année philosophique. 1909
Où il triomphe: c'est quand il sagit d'hypothèses non directement vérifiables. comme dans le cas de la lumière par exemple. Ou peut rendre compte des phénomènes optiques et les prévoir en s'appuyant sur des formules plus ou moins analogues à celles de l'acoustique, et il nest pas besoin d'insister sur le fait qu'à la suite des succès obtenus dans cette voie par FresneK particulièrement, la plupart des physiciens ont admis la vérité des hypothèses faites par celui-ci sur les propriétés d'un milieu spécial qui aurait été le siège d'ondulations transversales, non plus que sur les difficultés rencontrées depuis dans l'explicatiou de phénomènes nouvellement découverts, quand on s'attachait à ces hypothèses. Cela nest pas en question pour l'instant, car la critique implacable de M. Duheni porterait également dans le cas où tous les phénomènes connus s'expliqueraient aussi bien.
A un point de vue purement logique, les deux théories, acoustique et optique, ont le même caractère, et, si l'on reconnaît un caractère explicatif à la première, la seconde le présentera également; où la dilïérence apparaît, c'est dans celle des vérifications possibles. Pour l'une et l'autre, on peut réaliser des vérifications indirectes, au moyeu des conséquences, acoustiques ou optiques, tirées de la théorie; mais ces vérifications ne sauraient constituer des preuves; la théorie acoustique possède l'avantage de permettre des vérifications 4'ordre mécanique : ainsi que nous l'avons vu, la théorie exige la formation, dans les tuyaux sonores, en des points déterminés, de nœuds et de ventres, caractérisés par des phénomènes de pression et de mouvement qui peuvent être directement observés. Rien de tel n'est possible avec 1 éther de l'optique.
Doit-on rejeter de la science toute hypothèse non directetement contrôlable? Si nous quittons un instant la physique pour la géologie ', nous pouvons dire que toutes les hypothèses expliquant la formation des terrains qui ne sont pas eu voie de production i)résentent ce caractère d'incontrolabilité, puisqu'il s'agit de faits inéluctablement passés.
Hypothèse invérifiable est celle qui nous fait voir dans les
1. Nou.s savcjns bien iim- .M. Dulnin .-mj (iér''iid, liaii.s Vlnlroduclion à sun beau livre, de |)arlt'r daulre rho.sf iiue ilc )iliy.siciup, et par suite nous ne saurions lui attribuer aucune responsabilité dans ce <|ue nous albjns dire ; mais il est des f,'énéraiisalions trop naturelles pour ne pas contenir des enseignements.
M. DUHEM ET LA THÉORIE PHYSIQUE 13o
fossiles les restes cVêtres jadis vivants ; en même temps hypothèse explicative qu'aujourd'hui nous sommes tous d'accord pour préférer à l'ancieune hypothèse eu vertu de laquelle on y voyait des jeux de la nature, hypothèse médiocrement explicative.
Hypothèse explicative au contraire, celle qui nous fait voir dans certains terrains, dits sédimentaires, le résultat du dépôt au fond des mers de matériaux arrachés par érosion aux continents, car elle explique la loi en vertu de laquelle ces mêmes terrains ont souvent leurs couches grossièrement horizontales, hypothèse qui explique trop, pourrait-on dire, car il faut y ajouter d'autres hypothèses pour expliquer les dérogations à la loi de l'horizontalité.
Sans doute, ce ne sont là que des hypothèses, et par suite on n'a pas le droit de les donner comme des éléments essentiels de la science, au même titre que les faits d'observation qui, une fois bien constatés, peuvent être regardés comme définitivement acquis. Mais qui voudrait limiter la géologie à la description de l'état actuel de la terre, aussi méthodique que l'on voudra, mais pure de toute hypothèse sur la façon dont elle y est arrivée ? Notons d'ailleurs en passant que ces hypothèses explicatives ne sont pas métaphysiques : la première, par exemple, n'oblige pas à résoudre la question de la nature de la vie.
Ainsi donc, si la théorie de la lumière a en soi un caractère explicatif analogue à celle de la théorie acoustique, d'autre part, son caractère essentiellement hypothétique ne permet pas de la repousser comme étrangère à la science. Reste seulement à apprécier quelle place elle a droit d'y occuper. Écoutons Descartes à ce sujet. Après avoir échafaudé ses audacieuses théories, il s'exprime ainsi :
« Ou répliquera encore à cecy que, bien que j aye peut-estre imaginé des causes qui pouvoient produire des effets semblables à ce que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Pour ce que, comme un horologier industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en mesme façon, et entre lesquelles il n'y ait aucune différence en ce qui paroist à l'extérieur, qui n'ayent toutefois rien de semblable eu la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paroissent telles
que maintenant elles paroissent sans qu'il soit possible à l'esprit humain de connoistre lequel de tous ces moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d'accorder ^ » Mais passez au numéro suivant, et vous verrez « que néanmoins on a une certitude morale que toutes les choses de ce monde sont telles qu'il a esté icy demonstré ({u'elles peuvent estre ».
Telle est la tentation à laquelle on est singulièrement enclin à succomber toutes les fois qu'on est en présence dune hypothèse paraissant expliquer tous les faits connus, surtout si elle en fait découvrir d'autres. Mais il faut se souvenir, invariablement, d'abord que, comme le proclamait un dogmatiste tel que Descartes, il ne peut essentiellement ètie question que d'une certitude morale, puis que trop d'exemples sont là de la grandeur et de la décadence des hypothèses pour qu'il n'y ait pas témérité à accorder trop grande créance même à celles qui offrent le plus de séductions.
Il est d'ailleurs un point spécial que M. Duhein a su mettre particulièrement bien eu lumière: c'est que jamais une expérience de physique ne peut condamner une hypothèse isolée, mais seulement tout un ensemble théorique. Ainsi, d'aprèla théorie émissive de Newton, la lumière est formée de petits projectiles qui pénètrent tous les corps transparents el subissent des diverses portions des milieux dans lesquels ils se meuvent des actions attractives où réi)ulsives ; très puissantes, lorsque la distance qui sépare les paiticules agissantes est toute ])etite,ces actions s'évanouissent, lorsque les masses entre lesquelles elles s'exercent s'écartent sensiblement. Ces hypothèses, avec quelques compléments, permettent de formuler une théorie complète de la réflexion et de la réfraction et entraînent cette conséquence : l'indice de i-éfraction de la lumière passant d'un milieu dans un autre est égal au rapport de sa vitesse dans le milieu où elle pénètre à sa vitesse dans le milieu qu'elle abandonne, d'où résullef|ue la lumière doit marcher plus vite dans l'eau que dans V:\\\\ Or l'oucault a établi expérimentalement que c'est l'inverse de la réalité.
Voilà donc le système de l'émission établi |>ar Newton condamné j)ar un |irocé(lé analogm^ à la réduction à l'absurde des géomètres. Sans doute ; mais qu'est ce ([ui est condamné? CV^l tdii't roi)i;oinbh' i\i'< hypoLlièses de .Newton, sans (ju'on