Les Principes île la Philosophie, l» partie. :i
il. DL'ilEM ET LA THÉORIE PHYSIQUE 137
puisse dire que la coodamualiou porte précisément sur l'Iiypotlièse fondameutale que la lumière consiste en projectiles lancés avec uue grande vitesse par les corps lumineux; et il est à croire que les physiciens auraient pu, en modifiant, d'autres hypothèses servant de base au système sans toucher à celle-là, fonder un système optique qui saccordàt avec 1 expérience de Foucault.
La physique n'est donc pas une machine qui se laisse démonter et dont on puisse essayer chaque pièce isolément ; c'est un organisme dont ou ne peut faire fonctionner une partie sans que les autres entrent en jeu. A cela on doit ajouter enfin que les hypothèses fondamentales possibles ne se réduisent sans doute pas à deux, si bien que, la théorie de l'émission étant même supposée absolument condamnée, il n'en résulterait pas une preuve de la vérité de la théorie des ondulations.
Toute cette critique est faite de main de maître par M. Duhem, et Ton doit la tenir pour définitivement acquise : jamais une théorie reposant sur des hypothèses ne doit être considérée comme faisant partie intégrante de la science, en entendant ici par « hypothèses » des faits non directement contrôlables, car, s'ils le sont, ils cessent d'être des hypothèses dès qu'on les a contrôlés. Il résulte de là que, même pour qui trouve la conception pragmatiste trop étroite, la théorie physique, telle que la conçoit M. Duhem, a absolument sa raison d'être, car elle exprime et résume la science acquise ^ Elle est, dit-il, un système de propositions logiquement enchaînées, ayant pour objet de fournir uue représentation et, ajoute-t-il, uue « classification naturelle » d'un ensemble de lois expérimentales. Nous reviendrons sur cette classification naturelle, où il est facile de découvrir une certaine connaissance de la nature, et non plus seulement un moyen de prévoir et de provoquer des sensations. Quoi qu'il eu soit, la difficulté d'euchainer un grand nombre de propositions
1. Quand nous parlons de science acquise, nous ne devons pas perdn' (le vue que, selon l'expression de M. Duhem, toute loi physique est provisoire et relative, parce qu'elle est approchée et que l'approximation des expériences varie avec le progrès des méthodes expérimentales : il ajoute qu'elle est encore provisoire parce qu'elle est symbolique, portant non sur des corps réels et concrets, mais sur des êtres schématiques ou de raison, tels que les gaz parfaits. Quoi (ju^il en soit, la théorie ijui paraît suilisanle à un moment donné no tombe pas intégralement dès que le champ de la science s'est élargi : elle continue à être valable pour une partie des faits; elle n'est pas ruinée, mais est devenue insul'iisante.
dans un ordre logique parfait est tel que la physique théorique n'est devenue possible que le jour où les génies qui illustrèrent le xvrel le xvn^ siècles eurent reconnu que cette physique devait être une physique malhématiciue; mais, pour que la théorie physique put se présenter sous la forme d'un enchaînement de calculs algébriques, il fallait que toutes les notions dont elle fait usage pussent être figurées par des nombres, et la possibilité de cette figuration a une importance philosophique qui a pu être exagérée, mais que M. iJuiiem ne parvient sans doute pas à faire évanouir comme il le voudrait.
Toujours est-il que la théorie physique résume sous forme mathématique l'ensemble des lois expérimentales et que, si elle était complète, elle fournirait une réponse à toutes les questions d'ordre purement expérimental qui pourraient être posées. On comprend dès lors que, pour toutes les parties suffisamment complètes de la physique mathématique, il n'y a plus rien à demander aux théories explicatives, si l'on s'en tient au but poursuivi par la science positive. Reste à savoir si, même alors, ces théories n'ont pas un intérêt considérable, puis si, pour les parties non achevées de la science (à supposer qu'il y en ait d'achevées), elles ne présentent pas une utilité pratique très réelle pour faciliter les progrès de la science positive.
Au fond, M. Duhem estime que toutes les théories explicatives n'ont pas dautre valeur que les modèles mécaniques des physiciens anglais : elles se présentent seulement de façon plus prétentieuse. Acceptons d'abord celte assimilation peu bienveillante ; même alors il ne faudrait pas dire trop de mal de ces théories. Supposons un liomme en face d'iiii mécanisme clos dont on n'aperçoive que les produits : il pourra adopter deux altitudesen face de ce mécanisme. Ou bien il se bornera à observer ces j/ioduits. la f;içon dont ils se succèdent, même linlluence quil est possible d'exercer sur eux. s'il est ((uehiues manettes mises à la disposition du spectateur. Ou bien, non satisfait de cette attitude |)uremenl pragmatiste qui peut cependant fournir tout ce (ju^il est utile de savoir de ces mécanismes, il peut chercher à deviner leur mode de conslructioii, de façon à « expli(|uer », sans aucune métaphysique, les elTets (ju'il observe Or, il se peut fort bien (|u'il renonce à deviner le mode rn'l de construction, manquant de toute donnée pour faire un choix entre les solutions possibles du problème, et qu'il se tienne pour relativement satisfait
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d'avoir découvert une de ces solutions. Dans l'iiypothèse de cette attitude, ou peut même admettre qu'ayant à expliquer deux effets difïéreuts, il se,mette peu eu peine d'imaginer un mécanisme capable de les produire tous deux et se borne à combiner deux mécanismes expliquant séparément les deux effets et ne coexistant certainement pas dans l'enveloppe qu'il a sous les yeux : du moment qu'il ne prétend pas reconstituer le mécanisme réel, cette contradiction doit peu le troubler.
Eh bien ! quel est de nos deux observateurs celui qui a la plus haute connaissance de notre mécanisme? l'un en sait tout ce qu'on en peut savoir au point de vue pratique; l'autre y ajoute une connaissance bien vaine, si l'on peut appeler cela une connaissance, car ce ne sont que des hypothèses certainement fausses, à tel point qu'elles peuvent être contradictoires, et néanmoins comment ne pas placer la mentalité du second incomparablement au-dessus de celle du premier? Ce rapprochement nous fait voir d'ailleurs que M. Duhem pourrait bien avoir tort de faire de purs pragmatistes des constructeurs de modèles mécaniques : ce peuvent fort bien être des métaphysiciens convaincus de la réductibilité de la physique à la mécanique qui, impuissants à opérer la réduction véritable, se donnent la satisfaction d'en opérer une dépourvue de prétentions, mais qui n'en a pas moins un réel intérêt à leurs yeux.
Si, d'ailleurs, on se place à ce point de vue, on est sur nue pente bien glissante, car comment ne pas croire parfois qu'on tient une certaine approximation de la réalité? Si la réductibilité de la physique à la mécanique est réelle en soi, comment ne pas se dire, par exemple, que les hypothèses stéréo-chimiques doivent correspondre à quelque grossière approximation de la réalité? Ceci nous conduit à nous demander si ces hypothèses explicatives qui prétendent approcher de la réalité nont pas une utilité pratique pour le développement de la science positive.
Une théorie physique donne d'un vaste eusemble de lois expérimentales une représentation condensée; mais en général elle n'en saurait être seulement une formule synthétique. En un mot, même si elle n'est pas explicative, elle contient plus que les lois qui servent à l'établir. D'où l'on doit conclure qu'on ne saurait l'en déduire : on ajoute aux données, et par suite la théorie présente un caractère hypothétique. On voit donc se poser forcément la question du choix des hypothèses,
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el il est inléressaut. de comparer à ce point de vue la conception pragmatiste et la conception explicative.
Voici, d'après M. Duiieni voir le dernier chapitre de la Tréorie jihij.siqae), les conditions imposées au piiysicien dans le choix de ses hypothèses. « En premier lieu, dit-il, une hypothèse ne sera pas une proposition contradictoire eu soi », car le physicien entend ne pas énoncer des non-sens.
« Eu second lieu, les diverses hypothèses qui doivent porter la physique ne se contredisent pas les unes les autres. » Ceci nous paraît moius évident au poiut de vue pragmatiste, des hypothèses contradictoires étant fort admissibles à condition qu'on ne les mêle pas dans leurs a()plications ^. Ajoutons que le partisan dés hypothèses explicatives lui-même, s'il a une juste déliance de ses hypothèses, pourra fort bien en essayer successivement de contradictoires et sera capable de dire, comme M. Le Roy, que « l'invention s'opère au sein du contradictoire- ». Mais il restera convaincu ([ue les progrès de la science doivent faire disparaître les contradictions. Quant à M. iJuhem, il se reconnaît impuissant à justifier l'exigence de l'unité logique.
« Eu troisième lieu, poursuit-il, les hypothèses seront choisies de telle manière que, de leur enscmhli', la déduction mathématique puisse tirer des conséquences qui représentent, avec une approximation suffisante, i'i'n-scnihlc des lois expérimentales. »
Lui-même est frappé de ce que ces trois conditions ue coustitueut guère un guide : « Lorsque le physicien demande à la logi(iue de le guider en cette difficile besogne, de lui désigner quelles hypothèses il doit choisir, (|uelles il doit rejeter, il reçoit cette simple j)rescription d'éviter la contradiction, prescription désespérante par l'extrême latitude quelle laisse à ses hésitations. — Mais cette absencedeguideet de toute règle, dit il plus loin, ne saurait le gêner, car. en fait, le i)hysicien ue choisit |)as l'hypothèse sur bKjuelle il fondera une théorie: il ne la choisit pas plus (jue la fieur ue choisit le grain de pollen (|ui la fécondera ; la lleur se contente d'ouvrir toute grande sa corolle à la brise ou à Tiusecte (|ni porte la poussière génératrice (lu fruit; de même, le physicien se borne à
1. On v.rra «lu n-sto plus loin que lelle est bien la penstjc de M. Duliem.
2. Sur la lof;ii|Uf di- l'invinlifui lieviie de métaphysifjue et de morale de f.io:.. |). -21)0).
ouvrir sa pensée, par l'atteutiou et la méditation, à l'idée qui doit germer en lui, sans lui. »
Avant de formuler cette conclusion, M. Duhem s'est plu à retracer, avec cette érudition et ce talent d'exposition auxquels on ne saurait trop rendre hommage, l'histoire de la théorie de l'attraction universelle. Ce choix était habile, mais il Tétait trop, car (( priori on pouvait être à peu près certain que, dans cette histoire, les hypothèses explicatives ne pourraient jouer un rùle brillant, puisque, jusqu'à ce jour, ou n'a pu en découvrir aucune qui fût satisfaisante, peut-être parce que cette attraction serait une force primitive. Combien plus iustructif et plus convaincant eût été un travail de même ordre portant, par exemple, sur la tliéorie optique. Dans un article inséré dans les Annales de philosophie chrétienne de mai 1907, nous avons cherché à esquisser l'histoire de cette théorie, du moins jusqu'à Fresnel, et il nous a bien semblé que les hypothèses explicatives avaient été des inspiratrices fort utiles pour les hypothèses d'ordre mathématique ^
M. Duhem s'est appliqué à montrer que les modèles mécaniques sont plus nuisibles qu'utiles dans ce même rôle, et nous le croirions volontiers, dans les cas où il s'agit uniquement de ces modèles composés de gyrostats, de ressorts à boudin, d'articulations à billes et godets, etc. , qui n'ont aucune prétention à correspondre à la réalité: nous avons défini Tintérèt qu'on peut leur reconnaître, mais il serait déraisonnable de les considérer comme des inspirateurs d'hypothèses mathématiques fécondes, sauf cas exceptionnels toujours possibles.
Au début de notre étude, nous avons vu que M. Duhem a posé nettement le débat, non particulièrement sur les hypothèses mécaniques, mais sur le caractère même de la physique qui, pour les pragmatisles, n'a pour objet que de fournir des recettes commodes pour prévoir les phénomènes futurs et, pour l'intellectualiste, présente une véritable valeur, comme connaissance du monde extérieur. Dans son livre sur la Théorie physique, il se laisse entraîner à parler surtout des théories mécanistes, parce que ce sont celles qui ont été le
1. Comment ne pas soni^er, eu présence de l'avi^u de rabsenci- du louti' direction dans la conception des hypothèses, h. celte Logique de l'Hypothèse où Ernest Naville faisait sans doute montre de trop de loi dans les hypothèses, mais où il y a cependant tant de vraie scin-nce el de honne philosopiiie ?
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plus souvent formulées par les partisans de l'intellectualisme ; mais, dans une étude historique du plus haut intérêt', il a traité un sujet où celte sorte de confusion de deux questions différentes ne se produit aucunement. Il y a donc un intérêt particulier à s'arrêter devant elle.
Jusqu'au xvii* siècle, une seule science se présente sous une forme assez achevée pour faire prévoii l'allure de nos modernes théories de physique nïatliématique : cette science est l'astronomie; aussi, pendant deux mille ans, la question des relations de la théorie physique et delà métaphysique a-t-elle été formulée de la manière suivante : Quelles sont les relations de l'astronomie et de la plifisique :' Celle-ci, en effet, confinait singulièrement alors à la métaphysique.
Dans son Coninietilture sur le traité De Ccp/od'Aristote. Simplicius formule ainsi la tradition platonicienne sur le but de Tastronomie : (f Platon, dil-il, admet en principe que les corps célestes se meuvent d'un mouvement circulaire, uniforme et constamment régulier ; il pose alors aux mathématiciens ce problème : Quels sont les mouvements circulaires, uniformes et réguliers, qu'il convient de prendre pour hypothèses, afin que l'on puisse sauver les apparences présentées par les planètes'? »
Renchérissant sur les conditions imposées aux matlirmaticieus, Aristote voulait que. pour satisfaire à la phi/siqne, chaque mouvement circulaire et uniforme eût lieu autour du centre du monde, occupé par une terre immobile.
Les Grecs se rendirent parfaitement compte (|u'il est possible de « sauver les apparences » (îw^e-.v -zx 9a'.vô,aeva) par des combinaisons différentes de mouvements circulaires et uniformes. C'est ainsi (|ul[ipparque i)rouva qu'on peut également représenter la marche du .soleil en supposant (ju'il décrit un cercle excentrique au monde, ou bien en admettant qu'il est porté par un cercle épicycle, pourvu (jue la révolution de cet épicycle s'elTectue dans le même temps que son centre parcourt un cercle concentri(jue au monde. Parlant de ces deux hypothèses. Théon de Smyrne insiste sur la vanité des discussions des malhéuiaticiens relatives au choix à faire entre deux hypothèses (|ui sauvent ('gaiement les a[q»arences. et Posi- (ionius déclare (ju'il est indilîércnt pour l'astronomie de savoir
I. Efsai sur la nolinii île l/iéorii' plii/si(/iie de l'ialun à (iulilée. NdU.s uliliseroiis aiis-i l'c'liiilc dcj;! citiM' .sur le Mniiremeiil absolu el le Mouvement relatif-
ce qui est immobile. Ptolémée et Proclus ne ciierchent également, en astronomie, qu'à sauver les apparences.
Il ne faudrait pas croire cependant que ce point de vue pragmatiste ait été universellement adopté, car Dercillyde, par exemple, prétend imposer aux astronomes une hypothèse conforme aux principes et rejette avec exécration la supposition d'Héraclide de Pont, qui, faisant tourner la terre autour du soleil, arrête, dit-il, les corps en mouvement et met en mouvement les corps qui sont immobiles.
Quoi qu'il en soit, ce fut la tendance dominante des penseurs grecs de séparer l'astronomie de la physique et de laisser à la première toute liberté pour sauver les phénomènes. Aussi vit-on naître les systèmes les plus variés, y compris le système héliocentrique.
Mais alors, on se demande pourquoi les anciens n'ont pas préféré celui-ci au système géocentrique. « Il y a deux raisons à cette préférence, dit M. Mansion, l'une d'ordre pratique, l'autre d'ordre philosophique. Au point de vue des prédictions astronomiques et du calcul des coordonnées géographiques terrestres, les anciens ont dû se placer, comme nous, au point de vue géocentrique. Dès lors il était naturel de rédiger le code de l'astronomie à ce point de vue, et c'est ce qu'a fait Ptolémée, dans VAlmageste, avec une perfection qui a rendu très difficile le retour au système héliocentrique^. »
La raison philosophique donnée par M. Mansion est précisément la séparation nette de l'astronomie et de la physique ; or, il nous semble, au contraire, que la croyance générale à l'immobilité rrnie de la terre fut pour beaucoup, malgré cette séparation théorique, dans la préférence pour le système géocentrique ; en tout cas, on ne voit pas comment l'indépendance de l'astronomie et de la physique ou cosmologie pouvait induire à faire concorder l'hypothèse astronomique avec la doctrine physique.
Poussés par leur génie réaliste, les .\rabes cherchèrent à construire des modèles mécaniques du système de Ptolémée, et cela rendit plus manifeste l'écart entre ce système et les idées aristotéliciennes, d'où la réaction menée par Averroès contre l'épicycle et l'excentrique qu'il déclare impossibles. « Il est donc nécessaire, concluait-il, de se livrera de nouvelles
1. Sur les principes fondamentaux de la géométrie, de la mécanique et de l'astronomie (Gauthier-Villars, 18'J3).
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recherches au sujet de rastronomie véritable, dont les foudements sont des principes de physique... Eu réalité, lastrouoniie de notre temps nexiste pas : elle convient au calcul, mais ne s'accorde pas avec ce qui est. » Un disciple d'Averroès, Al-Bitrogi, s'appliqua à remplir ce programme d'une astronomie reposant sur des hypothèses conformes à la nature des choses, cest-à-dire aux principes tirés de la physique d'Aris- tote ; mais il ne le fit que d'une façon fort incomplète et s'arrêta bien avant que les résultats de ses déductions pussent être comparés aux observations.
Mis en présence des admirables constructions géométriques de Ptoléméeet des constructions aristotéliciennes insufiisantes d'Al-Bitrogi, les scolastiques chrétiens du moyen âge se divisèrent. On vit Bernard de Verdun et Roger Bacon, daccord pour chercher l'expression de la réalité dans ces constructions, se diviser dans leur choix, non sans que le dernier éprouvât bien des difficultés causées par l'insuffisance des constructions arabes. MaissaintBonaventure revint à renseignement des docteurs hellènes sur le caractère de l'astronomie, et saint Thomas d'Aquiu formula avec précision ce qu'on ])eut considérer comme raboulissement de la doctrine aristotélicienne, élargie sous liniluence de la critique. Ses conclusions se résument dans la double aiïirmation suivante : ifabord que les hyjxithèses des astronomes, tout en sauvant les apparences, peuvent n'être pas vraies, car on pourrait peut-être expli(iuer aulromentles mouvements apparents des astres; puis qu'au centre d'un corps qui se meut circulairement il faut (lue (jnelquc chose demeure immobile; mais saint Thomas Jidmct que tous les corps célestes ne se meuvent pas forcément eu cercle, et il accepte r[ue les planètes se meuvent suivant des épicycles ou des excentriques. Il n'eu subsisterait pas moins une révolution générale autour de la terre, centre du monde'.
D'après rhistori(jue donné i)ar .M. Duhem. il nous sembhque rien de vraiment intéressaut ne fut dit par cette école depuis saint Thomas jus([u'à l'époque de Copernic. Revenons en arrière pour étudier un mouvement intellectuel toiil dilTérent, (pii devait i)réparer l'œuvre de celui-ci.
1. Voir E.ijjosilio in li/mi Anslolelix de Cœlu el Miiiiiio, lili. 1 el 11. Diins rarticlf "lôjà «ilù. M. île Vorfj;i's a conU-sté viveiiiciil le i)rafîmali.siin' de saint Thomas en disant qu'il est sulioiflunné à la possiliililé île plusieurs hypotlirses sauvant les apparences, en sorte qu'une hypothèse doit èln- It'uuo pour vrair quand elle est la seule possihle. la seule s'accordant ■dvr les faits. Sans doute, mais il ne saurait y avoir de telles hypothèses.
Au crépuscule de la philosophie grecque, dans la première moitié du vi'' siècle de lère chrétieune, brilla à la tête de l'école d'Athèues Damascius, dont le disciple Simplicius nous a conservé une théorie bien intéressante. D'abord l'univers est un lieu et par suite capable de mouvement local ; puis le mouvement ne nécessite pas lexistence d'un terme fixe : « Bien que l'on n'identifie le lieu ni à un corps fixe, ni à un espace immobile, rien n'empêche les corps célestes de se mouvoir'. »
Pour que nous puissions connaître les changements de lieu, il faut pourtant que quelque chose soit immobile : c'est le lieu, naturel de l'univers, mais ce repère n'est réalisé d'uue manière actuelle par aucun corps concret : le terme immuable auquel les mouvements sont rapportés est un être idéal, que seule la physique définit et détermine.
Cette pensée était trop loin de la pensée aristotélicienne alors dominante, et la science était trop incapable de remplir le programme qui lui était tracé pour que cette pensée pût produire alors les fruits qu'elle devait porter. Il faut attendre plusieurs siècles pour en entendre un écho affaibli. La première attaque contre la doctrine aristotélicienne se produisit à la Faculté de Paris et porta contre l'affirmation que l'immobilité de la terre n'est pas seulement de nécessité physique, mais de nécessité logique : en 1277, une assemblée de docteurs en Sorbonne « et autres prud'hommes », réunie sur la demande du pape Jean XXI par l'évèque de Paris, Etienne Tempier, condamna toutes les propositions refusant à Dieu le pouvoir d'accomplir la motion du ciel en ligne droite, sous prétexte que cet acte est contraire à la physique d'Aristote etd'Averroès.
Duns Scot et toute l'école franciscaine marcha dans la voie ainsi ouverte, qui déliait ceux prétendant faire autre chose que sauver les phénomènes de l'obligation métaphysique de prendre la terre pour repère.
Guillaume d'Oecam semble avoir repris la conception fondamentale de Damascius, pour qui un corps idéal suffirait comme repère : mais à Walter Burley, qui enseigna également à Paris au xiv- siècle, nous parait revenir l'honneur d'avoir donné de la précision à ces idées renouvelées du philosophe grec. Il reprend avec une parfaite netteté la notion de trans-
1. Siiiiplicii Commentavia in octo libros Arislolelis de Pkysico Audilu (lib. IV, cap. V).
Pii-ioN. — Année philos. 1909. 10
lation de l'ensemble du ciel et, d'autre part, précise la notion d'immobilité par équimlence, familière à l'école franciscaine : laissant au lieu sa signification aristotélicienne de premier contenant ou de surface ultime du contenant, il s'attache à Vubi, qui n'est que la distance d'un corps aux autres corps qui sont immobiles, mais qui peuvent être suppléés par un corps seulement conçu : le changement de ïnhi constitue le mouvement local, et deux lieux équivalents sont deux lieux spécifiquement distincts, mais qui, dans le corps logé, conservent le même ubi.
Sans insister davantage sur cette École de Paris, dite terminaliste, notons que M. Duhem alfirme quelle resta fidèle à la doctrine que l'astronome ne doit s'occuper que de sauver les phénomènes.
C'est en termes quasi lyriques qu'il célèbre cette Ecole à ce point de vue : « Du début du xiv siècle au début du xvi" siècle. l'Université de Paris, dit-il, a donné, touchant la méthode physique, des enseignements dont la justesse et la profondeur passent de beaucoup tout ce que le monde entendra dire à ce sujet jusqu'au milieu du xix* siècle. En particulier, la scolastique parisienne a proclamé et pratiqué un principe puissant et fécond; elle a reconnu que la physique du monde sublunaire n'était pas hétérogène à la physique céleste, qu'elles procédaient toutes deux selon la même méthode : que les hypothèses de l'une, comme les hypothèses de l'autre, avaient pour seul objet de sauver les phénomènes. »
X vrai dire, il ne nous semble pas que ses citations de Lefebvre d'Étaples et de Luiz Coronel aillent au delà de l'expression de doutes sur la conformité des constructions de l'astronome à lœuvre du Créateur, et nous n'y voyons pas rallirniatiou (juon ne doit chercher qu'à sauver les phénomènes.
Quoi ([u'il en soit, la criti(iue de la physique aristotélicienne que répandait l'Kcole de Paris avait cet elTel indéniable de libérer le>^ esprits d'un préjugé métaphysique: aussi ne doit-on pas être surpris de voir Copernic, une fois en possession de rf'pères sauvant les phénomènes diine façon si élégante, admettre ((uil avait découvert les mouvements vrais des astres.
M. iJuhem éprouve un amer chagrin à voir la belle doctrine qu'il attribue à l'Kcole de Paris, sur la portée des hypothèses, s'obscurcir avec Copernic eu même temps que celui-ci faisait
progresser ces hypothèses : « Les plus grands artistes, dit-il, ne sont pas toujours ceux qui philosophent le mieux sur leur art. » Quoi qu'ait pu dire AI. Mansiou pour sauver ce grand homme d'un tel opprobre, on ne saurait nier qu'il a cru à la valeur de vérité de son hypothèse. Dans sa lettre de dédicace au pape Paul III de son immortel chef-d'œuvre Sur les révolutions des orbes célestes, que l'on imprimait au moment de sa mort (24 mai 1543), il critique d'abord les hypothèses averroïstes, comme ne sauvant pas les phénomènes, et celles des ptoléméens, comme contraires aux principes de la physique; puis il expose qu'ayant appris de Cicéron que divers penseurs de l'antiquité avaient mis la terre en mouvement, il a entrepris l'étude de divers mouvements de celle-ci, simplement à titre d'imaginations destinées à sauver les phénomènes. Or, « eu donnant à la terre, coutinue-t-il, les divers mouvements que je lui attribue plus loin en cet ouvrage, une observation longue et répétée m'a montré que les phénomènes relatifs à chacun des autres astres errants découlaient dun calcul par lequel on rapportait à la terre les mouvements des astres, en tenant compte de la circulation de chacun deux ; elle m'a montré, en outre, que l'ordre et les grandeurs des astres, des divers orbes et du ciel lui-même, se trouvaient par là si étroitement liés entre eux qu'il demeurait impossible, eu aucune des parties du ciel, de déplacer quoi que ce soit, sans mettre la confusion en chacune des autres parties et dans leur ensemble. » On voit là le passage de la recherche purement pragmatique à la croyance eu la vérité d une conception théorique; du reste, Rhaeticus, disciple de Copernic, précise bien la pensée de son maître, en disant que sa théorie est une théorie physique en même temps qu'une théorie géométrique.
Cependant il était mort au cours de l'impression de son œuvre immortelle, et Osiander y mit une préface anonyme vraiment conforme aux principes de M. Duhem, proclamant bien haut qu'aucun raisonnement ne permet à 1 astronome d'atteindre aux hypothèses véritables des mouvements célestes. Ce point de vue fut d'abord adopté assez généralement, non seulement par les astronomes qui auraient pu y voir surtout une garantie de tranquillité, mais aussi par les philosophes et les théologiens. C'est ainsi qu'on voit Mélanchton, qui soutenait le repos de la terre par des raisons tirées de la physique aristotélicienne et par les textes sacrés, déclarer très exactes les théories de Copernic; et c'est ainsi également
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que Grégoire XIII ue vit nulle difficulté à accomplir la réforme du calendrier au moyeu de calculs faits à laide de tables établies d'après les dites théories.
Mais avec le temps les idées se modifièrent, et l'ou vit se développer l'hostilité des philosophes et des théologiens contre les hypothèses coperuiciennes, en même temps, du reste, que les coperuicieus prenaient une attitude moins réservée qu'Osiander. M. Duheni a grand'peine à comprendre cette évolution et pourtant rien ne nous paraît plus explicable. On ne doit pas perdre de vue. en effet, que, de part et d'autre, on est en présence d'hommes profondément convaincus de la réalité d'un repos et de mouvements absolus, selon notre expression actuelle, d'un repos et de mouvements vrais comme on disait alors. Rappelons-nous, eu effet, que les aristotéliciens, ayant remarqué que nous ne pouvons constater que des mouvements relatifs à un corps supposé fixe, avaient admis la nécessité d'un corps réellement fixe. De l'autre bord. les terminalistcs de l'Université de Paris qui. à la suite de Damascius, niaient la nécessité de repères fixes réels et se seraient contentés de repères purement idéaux, auraient sans doute pu n'admettre, comme nous le faisons volontiers aujourd'hui, que des mouvements purement relatifs, mais nous avons vu qu'ils n'eu firent rien : ils admirent l'existence d'un état intrinsèque différenciant un corps en mouvement d'un corps en repos et soutinrent énergiquement la possibilité d'une translation générale de l'univers.
Cette remarque est essentielle parce ({u'il est tel argument, formulé par les aristotéliciens, qui revêtirait un tout autre caractère s'il se trouvait sous la plume d'un moderne relativiste.
Quoi qu'il en soit, telle étant la commune croyance des deux partis au sujet de l'existence de mouvements vrais ou absolus, il semble tout naturel que, le jour où l'on se trouva eu présence d'une théorie introduisant dans le monde un ordre et une simplicité inconnus dans les autres systèmes, les novateurs aient été portés à y voir une hypothèse tout au moins plus jirnhahlp selon l'expression même de Copernic, et que, d'autre part, les tenants des anciennes concej)tions aient pressenti un danger et se soient mis en défense. Sans doute, sous l'infincuce calmante de la préface d'Osianderet des habitudes acquises, on put d'abord ne traiter le système de Copernic que comme un moyeu commode de sauver les phé-
nomènes; mais la logique de la situation devait, un peu plus tôt ou un peu plus tard, amener le conflit décisif, dont M. Duhem fait un récit singulièrement intéressant, conflit qui conduisit à l'interdiction faite à Galilée d'enseigner d'aucune xianiere la doctrine de Copernic, c'est-à-dire même en en limitant l'objet au but de sauver les phénomènes.
Particulièrement instructives, dans ce douloureux conflit, sont les tentatives faites par des esprits modérés pour amener Galilée à s'en tenir au rôle tout pragmatique de la science ; les cardinaux Bellarmin et Barberini (celui-ci futur Urbain VIII) se distinguèrent dans ce rôle pacificateur. « Dire qu'eu supposant la terre en mouvement et le soleil immobile, écrit le premier, on sauve toutes les apparences mieux que ne pourraient le faire les excentriques et les épicycles, c'est très bien dire ; cela n'offre aucun danger et cela suffit au mathématicien . Mais vouloir affirmer que le soleil demeure réellement immobile au centre du monde, qu'il tourne seulement sur lui-même sans courir d'orient en occident, que la terre occupe le troisième ciel, et qu'elle tourne avec une grande vitesse autour du soleil, c'est chose fort périlleuse. »
Puis Bellarmin ajoute que, si l'on avait de tout cela « une démonstration certaine », « il faudrait procéder avec beaucoup de circonspection... Mais qu'une telle démonstration existe, poursuit-il, je ne le croirai pas tant qu'on ne l'aura pas démontré ^ ».
M. Duhem rapporte aussi, d'après Oregio, un entretien du cardinal Barberini avec Galilée, conversation où le futur Urbain VIII fait ressortir avec force que Dieu a pu réaliser une autre combinaison produisant les mêmes apparences, car cela n'implique point contradiction. Aussi notre auteur admire-t-il sans réserve ces paroles, justes eu elles-mêmes, mais qui conduisaient à interdire de critiquer une théorie consacrée tant qu'on ne peut en donner une rigoureuse réfutation.
Revenons cependant à Bellarmin, car il est intéressant de voir ce que vaut, au fond, son pragmatisme scientifique. M. l'abbé Vacaudard cite plus complètement que M. Duhem sa lettre à Foscarini et nous y voyons que nous expérimentons clairement que « la terre est ferme et que l'œil ne se trompe pas quand il juge que le soleil se meut, de même qu'il ne se trompe pas quand il juge que la lune et les étoiles se meuvent